La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une

enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein

de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa

figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait

rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles.

Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que

j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle,

un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante:

aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un

petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés

n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et

d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les

dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine

atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle

tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir

combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le

portrait de sa mère.

Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme

inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la

questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et

Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du

lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour

s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas

d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit

un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais

son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une

volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous

n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure.

Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui

remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait

dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre

ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux:

«Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque

si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa

nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait

à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus

d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.

Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux

pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie

comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché

le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander

un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance

respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le

boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un

saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une

héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons

du XVe siècle sous le nom du _Chêne rond_:

Le seigneur tient sa justice

Sous le chêne rond:

Répondez sans artifice.

Tout rond, rond, rond!

On y boit et on y mange

Sous le chêne rond;

On y danse le dimanche

En rond, rond, rond!

Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois

neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan

tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa

famille, et intitulé _Histoire véridique des adventures merveilleuses

de l'incomparable Atalante_.

Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait

laissée la veille:

«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige

par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.»

Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni

l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit:

«Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce

monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il

avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les

mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon

père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son

corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans

les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal,

le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant

commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung

contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et

plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement

parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant

que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un

chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit:

«Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung

et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix

estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur;

mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes

courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à

son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut

si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre

le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print

parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement

encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou

son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que

le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel.

Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un

genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le

prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict

mon cueur à la flamme de vos yeux.»

Atalante--je veux dire Victorine--continua sa lecture en fermant les

yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en

rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait

à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et

le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle

voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans

une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et

coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles.

Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait

la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché.

Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa

figure, qu'il tenait obstinément cachée.

«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se

hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal.

Je l'ai déjà bien assez attendu.»

Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde

paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance:

Ah! j'attends, j'attends, j'attends

Attendrai-je encor longtemps?

Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux.

Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le

saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en

sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa

première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du

prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes:

«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....»

Le jeune homme salua poliment et lui dit:

«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à

Sébastopol. J'ai sonné un quart d'heure à une vieille grille qui est

probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai

pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le

buste de Mme Michaud.»

II

J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses

parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée

de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre

nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est

sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les

tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de

Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la

tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de

nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:

«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu

regrettes, ou simplement ta patrie?

--Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un

journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à

retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept

jours!

--Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?

--_Los Tres Mosqueteros_, les Trois Mousquetaires.»

Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les

fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel

ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble

la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et

un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte

du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un

ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille

cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent

dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son

front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure

admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un

lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes,

et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long

et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà,

je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est

pas un roman.

Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils

d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans,

Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des

chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze

ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la

serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez

un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à

polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il

avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le

grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général

prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600

francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert,

vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais

forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à

l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il

faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé

d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets

de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en

loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs

qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop

grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu

sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il

avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont

d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier;

ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche,

et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont

toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait

passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais

pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son

œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même

ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme

ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel

s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient

bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès,

ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert

luttait en vain contre cet esprit de détachement.

Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies

à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il

travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste.

Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait

d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel

était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la

statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir,

aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim

qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait

qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait

réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait

son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à

proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude

de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança

du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à

sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs

impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur

attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de

précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider

à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui

achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou

quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux.

Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de

travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était

reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer

au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son

propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de

l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré,

au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens

de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère

occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani.

Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer

cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une

grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre

au bout des doigts.

«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous

connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand

artiste.

--Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.

--Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur

la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma

nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas

lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?

--Douze ou quinze séances, madame.

--Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je

n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances?

D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous

loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi.

Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents

francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux

être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux

Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter

au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément,

je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine

en fasse un épouvantail à moineaux.

--Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera

ressemblant.

--Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera

affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous

qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher

monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les

sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger

au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos

outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.

Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M.

Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais

riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est

mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le

vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz

que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela.

Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a

qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous

avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà,

n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps!

Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A

ce soir.»

Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli

jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on

les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit

comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence

comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il

recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de

gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre

et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la

vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer

délicieusement ses dettes.

Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien,

dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je

t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et

tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les

boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois

présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au

château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques:

prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs:

c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es

pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais

surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un

grand fou.

--Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs

qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson

maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me

rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme

moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»

«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable

Atalante.»

Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont

la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste

de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi

vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.

«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de

voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un

enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de

l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château

délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid

d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il

rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne!

oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a

emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine.

Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais

partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a

demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier

enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier

d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est

arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse

jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra

bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de

Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je

puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans

le secret; mais s'il fait des imprudences!»

Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît

une étoile de diamants.

Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et

en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas

aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui

ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il

se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations

de sa mère lui revinrent en mémoire.

Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par

où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il

avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois!

dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas

mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le

désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon,

conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les

deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et

suivit Perrochon.

«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon

sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à

moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue

qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces

messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau

mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est

joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de

Marsal n'est pas un magot.»

«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.

Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité

la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets

roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une

sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire,

la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en

palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable.

La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et

quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le

soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien

fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était

d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques

jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de

camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon

et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune

artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait

déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le

précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois

d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs.

Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait

pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces

rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de

la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma

les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.

Les mariages de Paris · 第 9 / 22 段