que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez
entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont
été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En
dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe
toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister
les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au
quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et
forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et
dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix
pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique,
car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru,
quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus
modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait,
il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses
complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons
la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que
l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements,
et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la
complicité de Chingru.»
En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du
Havre:
«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs
et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang
des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement;
je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché,
il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de
persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le
mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te
relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur
les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?
CHINGRU et Cie.»
Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais,
comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va
me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à
lire cette lettre.»
Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru,
cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et
écrivit l'adresse en belle ronde:
_A Monsieur
Monsieur_ GAILLARD, _archiviste,
Au ministère de...._
M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté
une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était
promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de
Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa
d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le
bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans!
Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais
sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense
du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le
lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui
devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.
«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père.
--Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait
calomnié.»
La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina
Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la
chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois
qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût
été difficile de passer un cheveu.
M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez
Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on
avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les
jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son
adresse.
Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait
véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas
mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait
pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon
français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala
et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de
théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des
amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle
avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec
lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes
visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu
que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que
j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à
laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu
courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles
pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec
nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent
le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M.
Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa
louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je
sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains,
je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de
la calomnie du langage de la vérité.»
Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle
préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et
cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un
mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait
paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle
savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours
des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir
laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait
reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour
était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle
avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès
le premier coup d'œil.
Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il
ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille
l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune
homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté
les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais
il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le
même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il
ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses
terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner
une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du
portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de
Henri Tourneur.
«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne
pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?
--Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?
--Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner?
à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il
pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot,
je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M.
Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres
mains.
--Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments
de ma vie!
--Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les
donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins
riches, tout cela ne serait pas arrivé!»
M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son
sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut
inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et
le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à
Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout
rouge d'un côté.»
Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue
d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M.
Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait
pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M.
Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du
portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit
à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A
la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière
étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains.
Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de
tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs.
Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de
vente.
«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant
au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille,
avec un atelier de peintre au premier étage.»
M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait
personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur.
«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me
délivrera de tous mes soucis!
--Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»
LE BUSTE
I
Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous
font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de
Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin
que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux
chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet
d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin
qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier
empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la
colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un
fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet.
Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était
point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien.
En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se
rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de
vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se
serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques
échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure.
La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en
deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses,
comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère
aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes
salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire
le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger,
lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la
salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une
enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé
sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises
en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon
chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même
les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à
fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré
de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour
des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je
me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque
et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y
croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine
un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de
tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens
et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage
de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de
Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_
de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les
yeux à _la Pénélope_ de Cavalier.
Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et
de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est
si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de
Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a
cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse
de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne
sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont
moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de
noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs
contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie
de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux
dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à
la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard
dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille
ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer
en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut
en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un
mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet
et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas
plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas
fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France
et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve
son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait
donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous
trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et
la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait
ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en
se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis
ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de
l'argent.»
Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne
énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas
d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus
que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à
doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le
croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans
à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture
à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers.
Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit.
Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait
humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui
a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de
ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de
drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté
une des premières machines à battre qui se soient vendues en France,
et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne
dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa
propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.
La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département
de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une
piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne
estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques
célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en
livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de
sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme
et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses
armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses
aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous
sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or;
ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui;
les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit
d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent,
il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France
lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups
de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion
d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.
Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne
seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés.
Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT
BÉTAIL, _traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules
cochinchinoises_. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son
fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le
marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de
la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les
écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans
morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et,
ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a
littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais
été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de
décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici
la carte de trois services.
Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million
par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa
sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort
jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs
de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa
un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont
la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches,
et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête
industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et
sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui
disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de
fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans
le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En
travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque
Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud.
C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la
plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord,
elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un
peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses
mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir
un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois,
il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle
est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et
sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des
dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la
sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à
peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en
mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer;
aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas
qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela
se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente,
qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode.
Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière
pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau
neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables
un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille:
c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing.
Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables,
que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée
d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées
çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses,
lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout
fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une
chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses
armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de
chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu
à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui
pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait
toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus
paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant
de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne
s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé
qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on
a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois,
sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni
ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du
reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère.
Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander,
demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour
ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette:
refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite,
et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas;
pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de
le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en
défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de
M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.
On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan
ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais
le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon
sur _l'Éducation des filles_, et d'ailleurs on doit un peu de
condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de
millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que
le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine
n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est
sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette
confiance, il dort sur les deux oreilles.
Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de
soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les
auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott,
traduit par Defauconpret. Elle y a joint _Numa Pompilius_ et les œuvres
complètes de Florian, _la Case de l'Oncle Tom_, quelques-uns des petits
chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un
choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud
et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine.