On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler

l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le

froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres

et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus

beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit

riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte.

Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se

joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la

muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée

aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où

tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant

ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de

mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne;

il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du

Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe

sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine

grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un

cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un

tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute

curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont),

chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une

légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman,

chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été

trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne

la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins

semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient

trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce

lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on

le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes

qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent

au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode,

et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il

doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse

avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de

la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre,

se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre

à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert

d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à

moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette

à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans

l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale,

l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des

vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement.

Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et

Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée

à mille lieues de Paris.

La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans

son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis

des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle,

pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux

pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les

Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance

d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née

de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se

serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait

les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à

la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied

ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de

toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on

ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et

tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du

_Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre

sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de

privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son

cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on

observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de

son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un

coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle

avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir.

Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où

rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui

ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en

patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation

des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils

égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu

comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du

monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le

chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle

avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son

esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on

était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.

Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de

nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté

qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas

trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille

est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la

peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté

factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte.

On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une

femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la

structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment

belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de

la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas

les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la

représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux

petits pieds.

La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui

ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie,

aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au

penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait

dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et

babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze

ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus

retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la

misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel

en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans,

quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher,

et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie

et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait

bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat

en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune

si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si

petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu

effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il

prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait

les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses

mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M.

Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il

faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable

catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on

n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de

l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu

et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à

tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait,

à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa

partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la

qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et

que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et

de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait

dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer

ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore

décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était

un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru

essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque

mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige

lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à

moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les

bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue

pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui

eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions

d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler

comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!»

Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit

au monde, selon lui.

Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin

du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur,

où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les

mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs

que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il

versa les 50 francs du portrait contre quittance.

Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous

ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux

expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de

visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On

se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça

une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que

sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de

Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:

«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.

--Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.

--Et ressemblant! dit le chœur des employés.

--Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le

front de sa fille.

--Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui

n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu,

pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4

septembre, jour de sainte Rosalie?

--Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua

résolûment M. Gaillard.

--Vous avez le moyen! dit le chœur.

--Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous

revient?

--A 70 francs, tout compris.

--C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?

--Cela n'est de personne; c'est un portrait.

--Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde,

c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»

M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.

«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur!

Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait

introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.

--Le temps est lourd, dit le notaire haletant.

--L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture,

sérieusement oppressé.

--Il pleuvra demain,» dit le chœur.

La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru

battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale

chez M. Gaillard.

Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige

lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita

chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans

le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans

moi!...

--Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.

--Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une

belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.

--Peste! Il y en a donc pour tout le monde!

--Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.

--Bravo!

--Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des

cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.

--Je te croyais à ton aise.

--On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel

d'avoir jamais des fermiers!

--Tu veux de l'argent? Voici.

--Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?

--On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq

cents reviens à midi, je te les remettrai.

--Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il

faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.

--Pour tes bouquets?

--Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je

pas bon pour dix mille francs?

--Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment

à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le

père Gaillard poussera les hauts cris.

--Tu lui présenteras mon titre.

--Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus

d'objection à faire. Où sont tes propriétés?

--Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un

usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature.

Je t'offre ma signature!

--Bien obligé!

--Tu me refuses?

--Positivement.

--Tu ne sais pas ce qui peut arriver!

--Advienne que pourra!

--Ton mariage n'est pas encore fait.

--Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?

--Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»

Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit

Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille

d'hortensias qui ne s'en releva jamais.

III

M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa

fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle

Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur

annoncer le mariage.

«Quel mariage?

--Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.

--Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi!

--Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur.

--Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore

un peu cette bouche vénérable.)

--Je crois l'aimer de tout mon cœur.

--Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis

encore; pèse bien le pour et le contre.

--C'est tout pesé, mon père.

--Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant

une affaire aussi importante?

--Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père.

--Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer

une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main,

comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.

--Je signerai des deux mains, mon cher père.

--De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me

dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te

répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!»

--Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils

vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si

mal?

--Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société.

Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui

débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires

qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos

ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une

superfétation du corps social.

--Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans

son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?

--Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux.

--Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est

un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre

ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes!

--C'est bien différent!

--J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le

garde-t-il en magasin?

--Non, il le vend.

--Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa

marchandise, il fait du commerce; il est négociant!

--Tu joues sur les mots.

--Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de

chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le

monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre

Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la

vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une

épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le

ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire?

--Tu auras beau dire, ce n'est pas....

--Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez

tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois

plus que vous, fonctionnaire!

--Ah! je voudrais bien voir cela.

--Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et

payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire.

Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui

l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui

ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40

000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui

n'en touchez que 4000?

--Grand enfant! ceci nous prouve....

--Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à

la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire!

--Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici

encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder

une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration;

tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je

recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de

20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?

--Accepter, puisque c'est fort beau.

--Mais dans dix ans cela serait superbe!

--Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni

vous ni moi n'en profiterions.

--Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.

--Sans rien décider, papa?

--La nuit porte conseil.»

Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et

retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la

foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui

deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit

et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait

jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de

café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque

sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de

mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la

porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»

Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand

air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se

tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A

neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se

transformait en ouvroir.

«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille

heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est

moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain

qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les

suites de mon imprudence!

--Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie.

--Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M.

Tourneur.

--Oui, monsieur; ensuite?

--Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre

père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur,

et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon

enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous

m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même

chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait

d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous

aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous

en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un

ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt:

«Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en

a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous

voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une

longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si

vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»

M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de

son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles

jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce

fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur.

«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions

tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident:

«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez,

et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il

pas vrai?

--Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre....

--Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous

retient chez nous....

--Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la

nécessité de parler ou de me taire....

--Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand

il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»

C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.

Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses

plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle

femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.

«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un

monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays,

ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue.

Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants,

_Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je

vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air

d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!

Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne

sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je....

je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai

avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et

j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta

fille!»

M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se

mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations,

et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina

Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il

écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un

commissionnaire:

«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.

«Monsieur,

«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien

de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je

ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses

enfants.

«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus

distinguée

«GAILLARD.»

La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau

papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le

gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et

la correspondance de ses employés.

Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un

tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras

ouverts.

Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une

goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle

doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois

tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.

Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau

magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien,

sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de

Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec

elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger

de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver.

L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on

lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde

de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri

chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre

que le remède serait pire que le mal.

Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on

était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il

revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans

la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts

équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier,

il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il

écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous

enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le

substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié

avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.

Les mariages de Paris · 第 7 / 22 段