élevée?
--Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.
--Distinguons, je te prie.
--Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier
de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la
musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le
spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre
concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous
anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la
famille!
--Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?
--Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.
--Et que lui as-tu dit?
--Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de
tableaux.
--Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.
--Merci. Je te demanderai encore un service.
--Si ce n'est pas un service d'argenterie....
--Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place.
A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de
faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru;
un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme
qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?»
Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place
de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande
rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu
connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un
mot pour moi, pas vrai?
--A quoi es-tu bon?
--A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.
--Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?
--A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour
acheter un lot de terrain.
--Veux-tu que j'aille te prendre?
--Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais
chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?
--Je ne me rappelle plus au juste.
--Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés
que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon
adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»
M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans
domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier.
Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de
son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se
faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse
prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de
brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite.
Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration
le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce
qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache
que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y
donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte,
puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion
dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur
l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit
personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille.
C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire
à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait
cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme
les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais
toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il
la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet
en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la
couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs;
il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant
un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher
tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore
une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures:
«Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas
t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera
jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle
plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau
avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le
célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre
une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui
donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons
peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais
sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on
sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux
qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur,
qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le
hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se
troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!»
ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui
se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que
Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous
les ateliers de Paris.
Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause:
lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de
le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage.
L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient
au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la
main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur
ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les
fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de
toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit
un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement
les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la
construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son
père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux
moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la
permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait
pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le
peintre sortit ébloui.
«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.
--Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me
semble que je viens de faire un voyage en Italie.
--Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est
originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de
descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui
prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang
de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:
Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!
il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il
existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des
casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie
de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?»
Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru
poursuivit:
«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle
est donc de ton goût?
--Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à
voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée
par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si
riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle
a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la
perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!
--Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?
--J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses
sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et
rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées,
ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux
doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai
remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga
anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on
ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de
bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien
que je la sais par cœur.
--Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici.
--J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler;
j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie
le bonheur de contempler une beauté parfaite.
--Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.
--Quoi donc?
--Les terrains.
--Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou
et qu'elle veuille de moi, je l'épouse!
--Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me
les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né
propriétaire.»
Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M.
de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir
les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait
lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une
autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir
ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un
simple acheteur de terrains.»
M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le
nez, qu'il avait fort beau, et répondit:
«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain
matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de
nous.»
II
Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste
d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand,
très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique:
c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force
circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes,
pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible
de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot
n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de
calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur
la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur
d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en
rester là.
«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne
suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis
artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime
mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire
ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement
propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si
avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable
désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces
terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver
seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec
elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée;
et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais
sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus
chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»
M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:
«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si
directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon
nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye
fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille
francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut
à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de
commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser.
Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime
de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père,
dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce:
je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de
me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui
causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous
me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous
supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je
gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas
que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes.
Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous
fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un
jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que
je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle
votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez
belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas
rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
--Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes,
vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de
mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous
faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé,
un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale
cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre
personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait
souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la
musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge
s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la
fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je
vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance.
Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas
remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard
s'empressa d'ajouter:
«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans
conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent,
monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille,
j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez
une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison
qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui
m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez
des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez
extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt
mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la
décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai
besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à
se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si
vous ne devez rien à personne....
--Monsieur....
--Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où
avez-vous fait vos études?
--Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
--Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne
vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma
qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé.
Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie
de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais
un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an
dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle.
Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous
méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent
leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père
avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez
travailler, allez.... je suis prudent!»
Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu:
Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit
acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il
lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna
sévèrement à sa porte.
Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard.
Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous
les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné
les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions
précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et
recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait
tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général
en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a
particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question
délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»
M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par
une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon
jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on
m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par
moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample
connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez,
si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous
les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons
d'affaires.»
Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous
m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?
--Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la
maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait
dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle
Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué.
On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut
prévoir ce qu'on dirait?»
Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur,
dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous
rencontrer tous les jours?
--Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune,
vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!
--S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les
théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une
idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.
--Jeune homme! avec ma fille!
--Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais
vu d'atelier?
--Non, et voici le premier....
--Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre,
une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on
vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se
rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi
depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à
Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets
à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer
en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste
qui remercie.
--Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler
devant ma fille!
--N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.
--Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.
--Rien de plus simple: je ferai son portrait.
--Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....
--Vous me le payerez!
--Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.
--Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!
--Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.
--Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne
confondez pas un portrait avec un tableau!
--La différence n'est pas si grande.
--Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui
fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile?
non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce
qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait,
l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier
exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un
photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous
bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le
cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser
nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les
boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend
plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs;
mais le cadre n'est pas compris!
--Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis,
lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux
du célèbre Henri Tourneur?
--Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.
--Alors vous me promettez de ne pas signer?
--Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?
--Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours,
sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit;
j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en
prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq
ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas
attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»
Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse
humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence,
amène sa fille dans un atelier!»