--Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.
--L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit.
--Oui, monsieur, dit le docteur.
--Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère.
--Bravo! bravo! hurla M. Morlot.
--Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.
M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin;
vous êtes un pensionnaire de la maison!
--Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous
donnerons une douche.»
M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:
«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en
être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le
mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»
Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai
l'honneur de parler?
--A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon
nom.
--Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait
attendre.»
A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se
frottait les mains avec une sorte de rage.
«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle.
--Rien, rien; je me frotte les mains.
--Et pourquoi?
--J'ai quelque chose qui me gêne.
--Montrez: je ne vois rien.
--Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi!
--Que voyez-vous?
--L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je
ne veux rien à personne.»
Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations
de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de
François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec
violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il
éprouvait.
«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais
j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver
sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans
la tête.»
M. Morlot courut à lui en criant:
«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait
que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez
mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne,
au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je
n'ai rien à personne!»
Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une
porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner
était sur la table.
François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut
au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil.
A peine s'il put balbutier quelques mots.
«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»
Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif.
Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une
compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses
deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre
fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le
revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des
ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous
les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette
fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!»
Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut
à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans
retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit
lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et
chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes
bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la
cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire
eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous
souhaite une pareille infirmerie.
Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré
s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade,
saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le
vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa
mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le
guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins
que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux
pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!»
On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement,
qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par
derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on
appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.
Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les
détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe
le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux
femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois
que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint
Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de
tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.
Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la
fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs
souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long
silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait
conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait
attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire
chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son
amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin?
On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion
guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais
non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage.
A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire.
Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres
paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda
pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les
plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi
effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et
le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il
avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même
comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.
Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes.
François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans
le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a
le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il
n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il
guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il
donner sa fille à un de ses malades?
«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien:
je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas
le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il
n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons
donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès
d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez
fou pour m'aimer comme je l'aime!
--Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit
passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste
ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au
contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets,
s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les
personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes!
--Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à
l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans
les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux
qui l'ont soigné?... C'est nous!
Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et
le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre
inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était
encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa
faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à
d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint
en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les
aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par
écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il
était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre
comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent.
Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une,
sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en
possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de
patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray.
L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre,
François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la
moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et
sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une
joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler.
Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air
de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre
chose que de l'encre sur son papier.
Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de
conclusion:
«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon
excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai
plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle
Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je
l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne
craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa
main.»
Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras
autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une
autre réponse lorsque je ferai pareille demande.
Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva
à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles,
les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à
l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente
mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se
chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je
ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma
tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les
avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda
un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre:
BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.
Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité,
pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée.
Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le
premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M.
Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un
juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur
se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre
homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir
d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A
moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement
qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui
serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui
apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre,
son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la
fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande
eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de
l'argent après les mains!»
M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est
surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie.
TERRAINS A VENDRE.
I
Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à
l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne
fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M.
Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz.
Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien
à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais,
c'est-à-dire exorbitants. _Les Dames de la cour visitant l'atelier de
Jean Goujon_ ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de
Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du _Baiser d'Alain
Chartier_, petite toile de 4, fausse mesure; et _Mlle Doze écoutant les
confidences de Mlle Mars_ vient d'être achetée onze mille francs par un
riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en
deux ans, et je ne vois pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante
mille francs par année.
Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait
gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins,
retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni
contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans
argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te
tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et
je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina
des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des
boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée.
_L'enfant au pot-au-feu_, qui se vend encore en province, est un de ses
péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il
y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit
mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture.
Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux
de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des
tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre
une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il
commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une
tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le
fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter
chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement
incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure,
n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux
fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes
publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de
Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin
avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête
et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un
tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt
verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni
ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de
tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y
trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre.
Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes
magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et
les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de
grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa
maison est comme une succursale du musée de Cluny.
Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta
ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à
un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière,
un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il
se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris.
Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu
d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux
et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de
formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de
Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une
petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré
bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre,
et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière.
Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans
gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue
Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures
chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en
laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il
est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le
luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris
par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur
lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts
libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet,
épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et
porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il
est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris.
On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui
le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes
exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes.
Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit
resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige
dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi
la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en
rentes sur l'État.
Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens
que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les
bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses
entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un
homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il
soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son
engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris,
il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le
voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre
quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.
Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition
des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même,
et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans
l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un
bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais
sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru:
il se mit à rire.
«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M.
de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son
discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont
magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la
Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins
le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le
gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix,
je démolis la Bastille!»
Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:
«Veux-tu te marier?
--Laisse-moi donc tranquille!
--Un million!
--Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.
--Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un
million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant:
tu es donc de la force d'un million.
--Où as-tu déterré cela?
--Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde
un M. Gaillard....
--Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_.
--Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de....
--Une place de dix mille francs?
--Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification
qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.
--Et mon million?
--Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est
un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix
heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans
l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller
jouer au billard.
--Chingru, tu m'agaces.
--Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite
vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne.
Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de
salon. Les fenêtres....
--Adieu, Chingru.
--Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille
mètres. Tu n'es pas encore parti?
--Va donc!
--Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait
cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher
Terburg, est la propriété de M. Gaillard.
--Mais comment se fait-il...?
--Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela
se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare:
il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques
jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de
cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille
francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à
l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains,
qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait:
soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et
pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.
--Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...
--Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand
tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te
prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la
signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se
dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain.
Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta
deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que
je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre.
En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres
éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai
attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le
temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille
sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa
fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait
vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un
bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre,
qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre,
soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que
les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé
un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles
et retourne à son bureau gratter du papier.
--Et sa fille?
--Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle
aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon.
--Elle ne voit personne?
--Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq
ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends
qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois
chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès
dans la maison.
--Elle n'est pas trop laide?
--Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.
--A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle
Euphrosyne....
--Rosalie: cela te va-t-il?