--Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une

fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon!

--Vous avez une fille, reprit machinalement François.

--Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine?

--Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez

pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines.

--Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?

--Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin.

--Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de

cousine, donc je n'ai pas de fille.

--Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux

d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis

pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.

--La main de qui?

--La main de Mlle votre fille.

--Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le

guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon

neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche.

Pauvre François!»

Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au

jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te

calmera.» Il lut:

«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une

passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher

et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité,

l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la

passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt

par la timidité, la tristesse et le silence.»

Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il

faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot;

voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait

ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le

sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait

mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y

fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis

il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les

yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son

neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil.

François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus

qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le

parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau,

trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le

manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre

en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits

pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement,

mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même

troublé.

François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé

jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la _Monomanie

raisonnante_. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un

sage, en attendant l'arrivée du docteur.

II

Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son

oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage

du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce;

on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la

mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle

honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses,

peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos

amis: il avait trente mille francs de rente.

Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir

dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il

choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans

cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le

marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus

tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais

troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison,

disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce

que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur

de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait

été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom

remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou

Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient

aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même.

Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le

seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit

à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins

qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la

médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop

compliqué, l'administration trop assujettissante.

Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur

de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint

donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus

obscur: il vécut de ses rentes.

Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers.

En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il

les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne

grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours

lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même

et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot,

ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il

possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il

avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de

littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne

n'était là pour l'écouter.

Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa

force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin,

en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à

l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses

bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il

commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en

éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau,

le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait

faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une

beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite.

Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point

débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur

dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus

candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais

avant dona Julia.

Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies

qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il

montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des

dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il

trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez

brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses

aspirations muettes: il faut _vouloir_ pour être aimé. La différence

est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement

sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui

attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la

volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les

ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de

sa voix la plus douce:

.... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!

Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier

les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait

rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que

lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage:

c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à

l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule

à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un

mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à

prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin

du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un

long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un

convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il

les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur

unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande

solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se

serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne

et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y

trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux

trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique;

elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles

ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait

de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus

précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de

sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt

dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui

arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres

sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils

ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François.

Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une

débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques

semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de _mariage_, mais

qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes

parlent d'amour.

François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait

dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici

que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire

avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous

recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit

sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant

la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré

glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune

et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous

les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui

restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce

qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps,

qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de

lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience,

mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si

son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions,

il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr,

à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de

venir la demander en mariage: il savait où la trouver.

Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade,

le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris.

Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si

rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa

raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous

les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez

lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se

fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des

sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son

âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à

demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à

Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre,

et crie au cocher:

«Chez _Elle_, et au galop!

--Où cela, bourgeois?

--Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»

Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez

moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui

le conduisit chez lui.

Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En

arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit:

«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous

écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus

convenable de faire cette démarche en personne.»

On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot

au faubourg Saint-Antoine.

L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui

est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens

avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est

pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré

un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il

possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de

simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il

avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une

modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait

ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison:

aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une

facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait

peur de se tromper à son profit.

Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en

sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de

ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M.

Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le

regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait

de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu

parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait

avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à

personne.»

L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit.

Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout

le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable

lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une

petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou,

tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en

serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un

aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous

prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons

une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le

désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait

la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour

nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni

le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah!

s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte,

François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix

obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire

tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain

qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un

étourdi ne fera pas notre fortune?»

Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si

ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite

voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La

maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître;

l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son

neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à

une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait

depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi,

coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se

consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne

guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en

temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!»

Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il

croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie

de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il

résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray.

«Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus

tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous

pour les distraire: je fais mon devoir.»

C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa

de lui lier les mains: quel réveil!

III

Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur

le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se

promenant à grands pas.

«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos

soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci

au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste,

né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas

d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie

héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous

ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de

l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de

monomanie proprement dite et de mélancolie.

--Il n'a pas complétement perdu la raison?

--Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un

point; et il appartient bien à votre spécialité.

--Quel est le caractère de sa maladie?

--Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre

malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance,

il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a

laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être

jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon

héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un

esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est

persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous

le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il

croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous.

--A quelle époque remonte le premier accès?

--A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit

d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la

dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.»

--Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade?

--Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de

plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie

de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de

longues insomnies.

--Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu

près incurable. Permettez-moi de le réveiller.»

M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds.

Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses

mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il

partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il.

François tira le docteur à part.

«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux.

--Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au

malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous

vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves?

--Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On

dirait que c'est moi qui suis le fou.

--Là! dit François.

--Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux

quand je serai à mon aise.

--Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage?

--Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou?

--Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous

guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas.

--Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu....

--Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous

ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour?

--Jamais! c'est ce bête de livre....

--Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre

neveu est fou?

--A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les

mains avec cette corde.

--Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez

pas que je viens de vous délivrer?

--C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute

l'affaire!

--Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne

veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes

questions. Vous dites que votre neveu est malade?

--Fou! fou! fou!

--Et vous êtes content de le voir fou?

--Moi?

--Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse,

n'est-ce pas?

--Pourquoi?

--Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche?

Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous

pensez que votre tour est venu?»

M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il

se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à

démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées,

cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre

ouvert dans sa conscience.

«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.

Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se

souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il

répondit machinalement: «Quelquefois.»

--Ah! il est halluciné.

--Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la

tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon

bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre.

--Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire

sans fièvre.

--Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos

malades, nous les guéririons tous.

M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le

cabinet du docteur.

«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de

mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le

confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de _la

Monomanie raisonnante_: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en

ce genre depuis le _Traité des maladies mentales_ du grand Esquirol.

Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous

ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix

de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son

portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la

cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la

semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades?

--De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison.

Adieu, monsieur.

--Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui

qui est fou; je vais vous expliquer sa folie.

--Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse

aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.»

M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint:

«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise!

S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce

n'est pas moi qui suis fou.»

François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme

s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit:

«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène.

--Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance.

Le jeune homme poursuivit:

«Vous avez une fille.

--Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez

une fille!»

Les mariages de Paris · 第 4 / 22 段