il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait
laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme
le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au
trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si
bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait
de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites
cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense,
la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé
ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer
son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal
de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de
sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque
été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas
infâme?
--Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce
moment?
--Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer
franchement l'état de mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui
m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne
m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous
roulons ensemble.
--Vous êtes-vous expliqués?
--J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je
n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu
de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit
d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre
côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons
rencontrés.»
--C'est sagement parlé.
--Que vais-je devenir?
--Est-ce un conseil que tu me demandes?
--Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!
--Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer
d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier
laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton
droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas
avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu
t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le
temps perdu, et l'argent aussi.
--Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans
une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps
qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses
forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière
et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un
beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé
de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre
cents francs! J'y succomberais.
--Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La
maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra
une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner.
--Nous les ruinerons!
--Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et
Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette.
--Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma
belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage.
Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences!
M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre
l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait
le pain que nous lui donnerions!
--Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme,
elle est jeune, et tu la formeras.
--Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon
beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale
de Clichy.
--Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.
--Et de quoi vivront-ils, les malheureux?
--Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour:
«Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis
au bout de mon chapelet.»
--Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me
la donnera.»
Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles.
Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros
garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante
Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre
lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»
Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A
quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le
pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis
qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé
auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et
le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne
humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin.
Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle
pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands
une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de
miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien,
et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras
de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce
et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris
par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque
qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes
sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus
chers.
Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller
chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit
homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais
un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.
«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que
vous veniez me voir?
--Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous
demander conseil.
--Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez
toujours pour la ville de Paris?
--Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un
coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous
avoir placés.
--Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui
je voudrais bien pouvoir rendre le même service.
--M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades?
--Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du
monde.
--Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous
revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle
avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas
très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près
de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme
Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à
cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne.
Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me
questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était
mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et
combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement,
où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser,
je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il
regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre
chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux
d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en
voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on
pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien
payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas
besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé
son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je
suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.»
Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus:
LOUIS BOURGADE,
_Hôtel des Princes_.
«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.
--Hôtel des Princes! c'est un parent riche.
--Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient
de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui.
--C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il
aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il
faudra lui donner l'adresse.
--Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes?
--Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant,
et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose,
j'irais vous le dire.»
Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce
qu'il arrivera pareille aubaine!»
Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant
moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement
au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la
rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes,
que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais
bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de
Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur
parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et
tu me fais faire antichambre!»
Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique.
J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon
interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je
me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade.
Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans
avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de
leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez
que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par
demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à
chaque fois je le soulignais.
Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait
pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé.
Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai
l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations
que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la
famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il
prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur
superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait
conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné
un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse
femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait
dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.
M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes:
«C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon
cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment
ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni
objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois
sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes
de père, cela se reconnaît toujours!
Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un
air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai
tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à
Auray. Merci; adieu; à bientôt!
--Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on
ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a
des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer
sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et
les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un
revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous
dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se
fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât?
Sur quelle cage à poulets?
--Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je
n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique.
Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre
des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le
monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et
entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier.
Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les
esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon
invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour
manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites
mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous
constructeur de machines, et exploitez ici le _séparateur Bourgade_.
L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez
mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez
vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez
pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une
bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il
vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la
maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la
Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs,
et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne
s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.
--Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!
--Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du
malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?
--Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le
naufrage de _la Belle-Antoinette_. Votre première lettre sera arrivée
quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue
d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner
leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs
elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste
aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit
jours dans la rue Traversine.
--Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant
plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!
--Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.
--Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille
imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les
privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne
pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien
des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police,
fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait
insérer une note à la _Presse_ et au _Constitutionnel_, personne n'a
répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?
--Pas souvent; et ces dames, jamais.
--Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le _Siècle_ qui m'a
annoncé le mariage d'Aimée.
--Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement,
s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous
ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme
qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère
d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande
puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le
moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»
Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans
une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers.
A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés
poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce
l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée
que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit:
«Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne
lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école
centrale m'avait dit autrefois à propos du _séparateur_. Si l'invention
avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir
rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M.
Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement:
«Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!»
M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut!
mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le
rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue
d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme
Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande
confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de
mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se
sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de
leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu
a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons
pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas
quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans.
Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un
peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la
famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et
Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans
sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours
joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et
sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur
connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu
cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent
le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois
cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils
m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les
sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.
L'ONCLE ET LE NEVEU.
I
Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur
Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation
modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas
même sur la porte cette inscription banale: _Maison de santé_. Elle
est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais
gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère
l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un
petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche:
le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement
de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond;
il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est,
sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est
là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous
introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer
tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le
spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même
de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité:
il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et
d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous
le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses
habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin,
professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous
devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids
pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large
regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes
pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme.
La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne
à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse
altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une
cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système
nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans
ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez
jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt
docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant
il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que
vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se
contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu
une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation
s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve?
Le traité de _Monomanie raisonnante_, qu'il a publié chez Baillière en
1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul
exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il
n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de
dot, et elle aura vingt-deux ans en avril.
Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre),
un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher
demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au
pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans
son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la
visite fût terminée. Il était dix heures du matin.
L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand,
brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal
tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes.
Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M.
Morlot.
Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans,
difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni
grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé
comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la
tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra
chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte
de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la
fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées.
«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton
bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir.
--Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché?
--Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison,
mon pauvre François; M. Auvray te la rendra.
--Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que
vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire
excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer
du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si
vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème
d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien!
écoutez ce que nous avons fait ce matin....
«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne
dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette
moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez
le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en
colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce
soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs,
puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui
devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce
raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?...
Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous
que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle
me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à
l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot....