n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me
servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce
un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes
regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les
yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis,
tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils
sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas
à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a
jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher
fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce
noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante,
si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si
évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de
là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire
le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite:
quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste
agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine
de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent
pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une
sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne,
l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de
Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers
sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante
du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on
se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à
une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du
temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir
comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et
tumultueuse!»
Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les
règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au
jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay
à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux
heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay.
Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme
il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail
mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était
dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se
montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois
tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne
manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie;
il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa
pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite
de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa
chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec
lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant
à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois
un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses
armoiries.
Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont
rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du
monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des
pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à
porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui
étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères,
de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller
leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait
s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on
avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût
pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver
des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au
frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la
médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et
plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas
toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques,
ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer.
Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en
avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille,
tenez-vous droite!
Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid
dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence.
C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait
tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous
seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et
c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa
superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira
des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires
galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze
jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa
bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie
en ménageant celle des autres.
C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de
Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en
serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses
finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il
ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul
citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions.
Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une
quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de
charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le
plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est
en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et
les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de
dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait
l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans
reproche.
Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000
francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il
un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de
près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher
le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était
une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des
roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de
manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des
professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les
leçons de personne.
Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois
mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis
inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse
russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la
fille d'un spéculateur taré.
«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume.
J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis
connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis
même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans
m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je
cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je
demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas
chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis
vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu.
--Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?
--Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses
terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent
niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère
l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps
perdu.
--Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?
--Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur
belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément
une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils
ont du bonheur.
--Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant
de tes écus?
--Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il
n'est pas encore temps d'aller me cacher.»
En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de
l'École.
«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.
--Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.
--Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me
laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but.
--Tu es sur la voie?
--J'ai trouvé!»
Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite
femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être
admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli
la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait
peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme:
elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour
faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées
dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec
une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de
l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe.
Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un
oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les
apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait
vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se
mit à l'aimer.
Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux
variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème
spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette
ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent
et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache,
et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles;
l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit
pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la
sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un
brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir
par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants
une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme
Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet
des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se
cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes
les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle
résiste rarement au froid, et jamais à la misère.
Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et
perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce
moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une
assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable!
pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée
d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui
plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule
si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi
aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il
ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.
Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille
des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles
d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas
à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce
à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La
Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était
propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait
acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de
l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut
être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un
surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin
ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première
vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant
il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron
le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes
carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille.
On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être
des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison
représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où
Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé
tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!»
Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les
pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe,
il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et
m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de
sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus
Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié
de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune
est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de
la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se
tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la
charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute
mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre
écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un
billet de mille francs plié en quatre.
«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.
--Treize mille francs et quelques centimes.
--C'est peu.
--C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au
centuple. _Centuplum accipies._»
Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.
En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna
quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries
d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai
et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans,
ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode;
et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les
lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les
boucheries à trente lieues à la ronde.
Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme
un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans
la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons
la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est
large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus
en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement.
Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait
ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman
Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des
couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de
cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs,
il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature
aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était
un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu
qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton
portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a
peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins
et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi.
Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay
assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai
dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de
sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de
sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil.
Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille
plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait
quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.»
Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon
garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du
Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès,
et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour
la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être
docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix
des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du
carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre
unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de
Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit
réussir, c'est toi.»
--«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son
bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin.
Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement
en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de
bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté.
C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il
avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait
jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant
il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses
forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais
il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était
un vrai riche et un vrai gentilhomme.
De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune
mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait
pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne
se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans
emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il
ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à
la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et
la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron
est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée
m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que
je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien
des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout
avant le mariage.»
Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous
les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte,
n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance
que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité
de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces
amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église.
La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du
cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus
belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée
s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir
de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre
d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait
lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de
Baÿ.
Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux
mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le
reçurent en audience solennelle.
«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous
demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser
ignorer sur ma situation....»
Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici,
monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et
ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il
obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore:
«Dorothée est à vous.»
Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne
connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme
nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.»
Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme
une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se
dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il
reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me
témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur....
--Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant
davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces
renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et
de ma fortune.»
La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire:
«N'insistez pas, il est susceptible.»
«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon
gré, mal gré, le jour du contrat.»
Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat.
«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces
garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui.
Vous aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire
entre vous? Je m'imagine que votre amour se passera bien de papier
timbré.
--Cependant, monsieur, si l'on vous avait trompé sur mon état....
--Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, on ne m'a rien dit. Je
ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à
moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que
j'ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous
êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes.
Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n'avez rien,
ma fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle Dorothée,
et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?»
Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.
«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous
n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne.
--Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»
Elle ne mentait pas d'une syllabe.
Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora
le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour
cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir
à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de
lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche
d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé,
eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la
cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et
Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au
sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux
camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants.
J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne
sont pas les plus brillants, mais les plus solides.
--Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le
bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous
ses amis. Savez-vous l'allemand?
--Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir
lire dans le texte _Hermann et Dorothée_.
--La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un
air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en
France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»
IV
La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes
gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une
heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre,
ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à
s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez.
«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé!
--Déjà!
--Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle
Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de
mille francs de dettes.
--Impossible!
--La chose est hors de doute; ma femme m'a tout avoué le soir du
mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison.
--Mais la maison seule en vaut cent mille!