LES
MARIAGES DE PARIS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
FORMAT IN-8
LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME. 1 vol. illustré de 52 compositions
par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 »
L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE. 1 vol. illustré de 61 compositions
par _Eugène Courboin_; broché, 10 fr.--relié. 14 »
Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885.
FORMAT IN-16
ALSACE (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50
CAUSERIES; 2e édition. 2 vol. 7 »
Chaque volume se vend séparément 3 50
LA GRÈCE CONTEMPORAINE; 8e édition. 1 vol. 3 50
Le même ouvrage, édition illustrée 4 »
LE PROGRÈS; 4^e édition. 1 vol. 3 50
LE TURCO.--LE BAL DES ARTISTES.--LE POIVRE.--L'OUVERTURE
AU CHÂTEAU.--TOUT PARIS.--LA CHAMBRE
D'AMI.--CHASSE ALLEMANDE.--L'INSPECTION GÉNÉRALE.--LES
CINQ PERLES; 4e édition. 1 vol. 3 50
SALON DE 1864. 1 vol. 3 50
SALON DE 1866. 1 vol. 3 50
THÉÂTRE IMPOSSIBLE (Guillery.--L'assassin.--L'éducation
d'un prince.--Le chapeau de sainte Catherine);
2e édition. 1 vol. 3 50
L'A B C DU TRAVAILLEUR: 4e édition. 1 vol. 3 50
LES MARIAGES DE PROVINCE; 6e édition. 1 vol. 3 50
LA VIEILLE ROCHE. Trois parties qui se vendent séparément:
1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50
2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50
3e partie: _Le Marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50
LE FELLAH; 4e édition. 1 vol. 3 50
L'INFÂME; 3e édition. 1 vol. 3 50
MADELON; 10e édition. 1 vol. 3 50
LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME; 35e mille. 1 vol. 3 50
DE PONTOISE À STAMBOUL. 1 vol. 3 50
GERMAINE; 57e mille. 1 vol. 2 »
LE ROI DES MONTAGNES; 16e édition. 1 vol. 2 »
LES MARIAGES DE PARIS; 77e mille. 1 vol. 2 »
L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE; 37e mille. 1 vol. 2 »
TOLLA; 50e mille. 1 vol. 2 »
MAÎTRE PIERRE; 9e édition. 1 vol. 2 »
TRENTE ET QUARANTE.--SANS DOT.--LES PARENTS DE BERNARD;
40e mille. 1 vol. 2 »
LE CAPITAL POUR TOUS. Brochure in-18 » 10
5458.--Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.
LES
MARIAGES DE PARIS
PAR
EDMOND ABOUT
SOIXANTE-QUINZIEME MILLE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1885
Droits de propriété et de traduction réservés
A
MADAME L. HACHETTE.
MADAME,
J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit,
au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes
bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car
un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau.
L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de
son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes,
sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni
une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui
propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent
les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce
que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer
soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage.
Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le
nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de
famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges,
et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un
livre qui a l'honneur de vous être dédié.
EDM. ABOUT.
LES
MARIAGES DE PARIS.
LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE.
I
Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre
de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes
concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et
élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques
minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu
deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de
vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras
trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous
auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un
type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le
profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque
bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre
Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe
et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce
qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de
finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur
au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée
dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce
faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des
jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros
parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs.
Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur
avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il
avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il
était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce
serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous
dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés
comme une prise d'habit.
Les deux frères n'étaient pas sans ressource. Nous trouvions même
qu'ils étaient riches, lorsque nous comparions leur fortune à la nôtre:
ils avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine au cabotage,
puis armateur pour la pêche aux sardines, possédait plusieurs bateaux,
beaucoup de filets, quelques biens au soleil et une jolie maison sur
le port d'Auray, devant le _Pavillon d'en bas_. Comme il n'avait
jamais trouvé le temps de se marier, il était resté garçon. C'était un
homme de grand cœur, excellent pour le pauvre monde et surtout pour
sa famille, qui en avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en
haute estime; il était du conseil municipal, et les petits garçons lui
disaient en ôtant leur casquette: «Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne
homme avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, et il économisait
deux cents francs par mois pour les enfants.
Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu purent se loger à l'hôtel
Corneille, qui est l'hôtel des Princes du quartier latin. Leur chambre
coûtait cinquante francs par mois; c'était une belle chambre. On y
voyait deux lits d'acajou avec des rideaux rouges, et deux fauteuils,
et plusieurs chaises, et une armoire vitrée pour serrer les livres, et
même (Dieu me pardonne!) un tapis. Ces messieurs mangeaient à l'hôtel;
la pension n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre et le
couvert absorbaient les deux cents francs de l'oncle Yvon; Matthieu
pourvut aux autres dépenses. Son âge ne lui permettait pas de se
présenter une seconde fois à l'École normale. Il dit à son frère:
«Je vais me préparer aux examens de la licence ès lettres. Une fois
licencié, j'écrirai mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay
obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans quelque faculté. Toi,
tu feras ta médecine ou ton droit, tu es libre.
Et de l'argent? demanda Léonce.
--Je battrai monnaie. Je me suis présenté à Sainte-Barbe, et j'ai
demandé des leçons. On m'a accepté pour répétiteur des élèves de
troisième et de seconde: deux heures de travail tous les matins, et
deux cents francs tous les mois. Il faudra me lever à cinq heures; mais
nous serons riches.
--Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille des matineux, et
c'est un plaisir pour toi que de réveiller le soleil.»
Léonce choisit le droit. Il parlait comme un oracle, et personne
ne doutait qu'il ne fît un excellent avocat. Il suivait les cours,
prenait des notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait
sa toilette, courait Paris, se montrait aux quatre points cardinaux,
et passait la soirée au théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette
que je vois encore, écoutait tous les professeurs de la Sorbonne,
et travaillait le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout le
quartier latin connaissait Léonce; personne au monde ne soupçonnait
l'existence de Matthieu.
J'allais les voir à presque toutes mes sorties; c'est-à-dire le jeudi
et le dimanche. Ils me prêtaient des livres, Matthieu avait un culte
pour Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le jeune professeur se
délassait dans la compagnie de François le Champi, du Bonhomme Patience
ou des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et sérieuse cheminait
en rêvant dans le sillon rougeâtre des charrues, dans les sentiers
bordés de bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent la
mare au Diable. L'esprit remuant de Léonce suivait des chemins tout
différents. Curieux de sonder les mystères de la vie parisienne, avide
de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait dans les romans de
Balzac un air enivrant comme le parfum des serres chaudes. Il suivait
d'un œil ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des Rastignac, des
Henry de Marsay. Il entrait dans leurs habits, se glissait dans leur
monde, assistait à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises,
à leurs victoires; il triomphait avec eux. Puis il venait se regarder
dans la glace. «Étaient-ils mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux
pas? Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme eux! J'ai leur
beauté, leur esprit, une instruction qu'ils n'ont jamais eue, et,
ce qui vaut mieux encore, le sentiment du devoir. J'ai appris dès le
collége la distinction du bien et du mal. Je serai un de Marsay moins
les vices, un Rubempré sans Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel
avenir! toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil de la
vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé à demi, interrompaient leur
lecture pour écouter quelques voix intérieures, Léonce entendait le
tintement des millions de Nucingen ou de Gobsek, et Matthieu le bruit
frétillant de ces clochettes rustiques qui annoncent le retour des
troupeaux.
Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce nous promenait sur le
boulevard des Italiens et dans les beaux quartiers de Paris. Il
choisissait des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des
laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans un joli coupé,
il nous prenait à partie: «Tout marche de travers, disait-il, et
l'univers est un sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait pas
cent fois mieux?» Il disait _nous_ par politesse. Sa passion pour les
chevaux était si violente, que Matthieu lui prit un abonnement de vingt
cachets au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions le soin de
nous conduire, s'acheminait vers les bois de Meudon et de Clamart. Il
prétendait que la campagne est plus belle que la ville, même en hiver,
et les corbeaux sur la neige flattaient plus agréablement sa vue que
les bourgeois dans la crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en
traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait des associations
mystérieuses comme celle des Treize, et il nous proposait de nous
liguer ensemble pour la conquête de Paris.
De mon côté, je fis faire à mes amis quelques promenades curieuses.
Il s'est fondé à l'École normale un petit bureau de bienfaisance. Une
cotisation de quelques sous par semaine, le produit d'une loterie
annuelle et les vieux habits de l'école composent un modeste fonds où
l'on prend tous les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans le
quartier quelques cartons imprimés qui représentent du bois, du pain ou
du bouillon, quelques vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes
paroles. La grande utilité de cette petite institution est de rappeler
aux jeunes gens que la misère existe. Matthieu m'accompagnait plus
souvent que Léonce dans les escaliers tortueux du 12e arrondissement.
Léonce disait: «La misère est un problème dont je veux trouver la
solution. Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai tous
mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au fond de ces maisons maudites où le
soleil et le pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du doigt
cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a mise, tout récemment
encore, à deux doigts du tombeau; je saurai dans quelle proportion le
vice et la fatalité travaillent à la dégradation de notre espèce.» Il
disait d'excellentes choses, mais c'était Matthieu qui venait avec moi.
Il me suivit un jour rue Traversine, chez un pauvre diable dont le nom
ne me revient pas. Je me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé _le
Petit-Gris_, parce qu'il était petit et que ses cheveux étaient gris.
Il avait une femme et point d'enfants, et il rempaillait des chaises.
Nous lui fîmes notre première visite au mois de juillet 1849. Matthieu
se sentit glacé jusqu'au fond des os en entrant dans la rue Traversine.
C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, car elle sera démolie
avant six mois. Mais, en attendant, elle ressemble un peu trop aux rues
de Constantinople. Elle est située dans un quartier de Paris que les
Parisiens ne connaissent guère; elle touche à la rue de Versailles,
à la rue du Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; elle
est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être est-elle pavée ou
macadamisée, mais je ne réponds de rien: le sol est couvert de paille
hachée, de débris de toute espèce, et de marmots bien vivants qui
se roulent dans la boue. A droite et à gauche s'élèvent deux rangs
de maisons hautes, nues, sales, percées de petites fenêtres sans
rideaux. Des haillons assez pittoresques émaillent chaque façade, en
attendant que le vent prenne la peine de les sécher. La rue de Rivoli
est beaucoup mieux, mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue
de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait un franc par jour.
Sa femme tressait des paillassons et gagnait de cinquante à soixante
centimes. Leur logement était une chambre au cinquième; leur parquet,
une couche de terre battue; leur fenêtre, une collection de papiers
huilés. Je tirai de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. Le
Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement ironique.
«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si je me mêle de ce qui ne me
regarde point, mais j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits
cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre de la charpie sur
une jambe de bois. Vous avez pris la peine de monter mes cinq étages
avec monsieur votre ami, pour m'apporter six livres de pain et deux
litres de bouillon. Nous en voilà pour deux jours. Mais reviendrez-vous
après-demain? C'est impossible: vous avez autre chose à faire. Dans
deux jours je serai donc au même cran que si vous n'étiez pas venu.
J'aurai même plus grand faim, car l'estomac est féroce au lendemain
d'un bon dîner. Si j'étais riche comme vous autres,--ici Matthieu
m'enfonça son coude dans le flanc,--je m'arrangerais de façon à tirer
les gens d'affaire pour le reste de leurs jours.
--Et comment? si la recette est bonne, nous en profiterons.
--Il y a deux manières; on leur achète un fonds de commerce, ou on leur
procure une place du gouvernement.
--Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours dit que tu te
ferais du tort avec ton ambition.
--Où est le mal, si je suis capable? J'avoue que j'ai toujours eu
l'idée de demander une place. On m'offrirait dix francs pour m'établir
marchand des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, je
ne refuserais certainement pas, mais je regretterais toujours un peu la
place que j'ai en vue.
--Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu.
--Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses vingt sous par jour, et
l'on est libre à dix heures du matin, au plus tard. Si vous pouviez
m'obtenir cela, mes bons messieurs, je doublerais mon gain, j'aurais de
quoi vivre, vous seriez dispensés de monter ici avec des petits cartons
dans vos poches, et c'est moi qui irais vous remercier chez vous.»
Nous ne connaissions personne à la préfecture, mais Léonce avait
rencontré le fils d'un commissaire de police: il usa de son influence
pour obtenir la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous vînmes le
féliciter, le premier meuble qui frappa nos yeux fut un balai
gigantesque dont le manche était enrichi d'un cercle de fer. Le
titulaire de ce balai nous remercia chaudement.
«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du besoin; mes chefs
m'apprécient déjà, et je ne désespère pas de faire enrôler ma femme
dans ma brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre palier
deux dames qui auraient bon besoin de votre assistance; malheureusement
elles n'ont pas les mains faites pour balayer.
--Allons les voir, dit Matthieu.
--Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est pas des personnes comme ma
femme et moi: elles ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son mari
était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au Marais. Il est parti l'année
dernière pour la Californie avec une machine qu'il a inventée, une
machine à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage en chemin, avec
l'homme, la machine et le reste. Ces dames ont lu dans les journaux
qu'on n'avait pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le peu qui
leur restait, et elles ont été demeurer rue d'Enfer; et puis la dame
a fait une maladie qui leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici.
Elles brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs yeux, mais
elles ne gagnent pas lourd. Ma femme les aide à faire leur ménage quand
elle a le temps: on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup
de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis ça pour vous faire
comprendre que ces dames ne demandent rien à personne, et qu'il faudra
y mettre des formes pour leur faire accepter quelque chose. D'ailleurs
la demoiselle est jolie comme un cœur, et cela rend sauvage, comme vous
comprenez.»
Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait pu être indiscret.
«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment s'appelle cette dame?
--Madame Bourgade.
--Merci.»
Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais voulu de leçons
particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il
s'y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre
ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances.
C'est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour
la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs.
«Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne
en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la
licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat
de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle
croit que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte en détail. Ne
te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons
de ces dames. Si l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait
t'avertir, et tu m'écrirais.»
Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de bons sentiments dans
les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n'ai-je pas conservé la
lettre qu'il m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir.
Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les
ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la
pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui
récolte les huîtres dans la rivière d'Auray. Tout cela lui semblait
nouveau, après une année d'absence. Son frère s'ennuyait un peu en
songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé que des plaisirs.
Ses parents se portaient si bien! L'oncle Yvon était si gros et si
gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si
plantureuse!--J'ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait
pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il
en _post-scriptum_. Je te l'avouerai, quand tu devrais te moquer de
moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien
parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne.
Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille
qui voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par an pour habiter
la rue Traversine.»
Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, haut la main, son
diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent
si favorables qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de
Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris.
Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine:
Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de
l'intérêt qu'il portait à ses protégées invisibles que si je vous
initie au grand secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne.
Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa
laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si
l'on avait essayé de lui dire qu'une femme pouvait l'aimer tel qu'il
était, il aurait cru qu'on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois
qu'une fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait un autre
homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses
romans d'amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans
lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le
jour où il devint le bienfaiteur inconnu d'une belle jeune fille, il
sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se
comparait au héros de la _Belle et la Bête_, qui cache son visage et ne
laisse voir que son âme; ou à ce paria de _la Chaumière indienne_, qui
dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y ai pas touché.»
C'est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il
était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra
en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les
autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade
n'était malade que d'épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris
fut installée chez elle en qualité d'infirmière. Elle allait chercher
les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander,
qu'elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc
qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat
ferrugineux à deux francs le kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces
miracles et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui qu'un voisin
obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s'accoutuma
doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les
attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se
mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme
un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était pauvre;
elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait à elle. Un certain
lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette,
sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues
circonlocutions, qu'elle venait de toucher une somme de dix francs, et
elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait
rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces
malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d'un mois de
connaissance. Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité.
Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris
et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué.
D'ailleurs à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps
d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de
Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n'y avait pas de miroir dans
la maison.
Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait en partie, grâce aux
indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires
et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit la découverte de la
Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs
de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les
pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d'exploiter les
sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus
lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des
ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse,
qu'il appela, de son nom, le _séparateur Bourgade_. Pour en faire
l'épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d'or avec 100 kilogrammes
de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l'or, à deux
décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le
peu qu'il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six
mois, et s'embarqua sur _la Belle-Antoinette_, de Bordeaux, à la grâce
de Dieu. Deux mois plus tard, _la Belle-Antoinette_ se perdit corps et
biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro.
Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait
exploiter l'invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa
fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle avait
conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l'École
centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit,
après un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur Bourgade. Il
est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille
par an à Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur?
--Il est mort dans un naufrage.
--La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.»
Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, pour rendre compte de
mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était
mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens.
II
J'ai conservé une copie du testament de l'oncle Yvon. La voici:
«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, Matthieu-Jean-Léonce
Yvon, sain de corps et d'esprit et muni des sacrements de l'Église,
rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés.
«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et
désirant que, s'il m'arrive malheur, mes biens soient partagés sans
contestation entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune en deux parts
aussi égales que j'ai pu les faire, savoir:
«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et
placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris;
«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles
de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles,
hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience
et justice, à cinquante mille francs.
«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls,
Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit
à l'amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus
désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l'intervention des
hommes de loi.
«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme
Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers
le soin de leur vieillesse; et je compte qu'ils ne les laisseront
manquer de rien, suivant l'exemple que je leur ai toujours donné.»
Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut pas besoin de
consulter le sort. Léonce choisit l'argent, et Matthieu prit le reste.
Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre
oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des
sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je
bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie
du boulevard m'a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j'échappais à
la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre
mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie
ou régler des comptes d'association avec une demi-douzaine de marins?
Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de mon feu. Que Matthieu
m'abandonne l'argent, je le placerai sur une valeur solide qui me
rapportera vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires.
--A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n'aurais pas été
forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et
ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la
valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent?
--Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune
homme à la fortune, le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie,
ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation;
c'est.... devine.
--Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il
devient de jour en jour plus difficile; car on n'arrête pas les
locomotives.
--Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui a fait les meilleures
maisons de l'Europe. Veux-tu que je te raconte l'histoire des comtes de
Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que
moi, pas beaucoup. A force de se marier et d'épouser des héritières,
ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l'empire
d'Autriche. J'épouse une héritière.
--Laquelle?
--Je n'en sais rien, mais je la trouverai.
--Avec tes cinquante mille francs?
--Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d'une femme avec
mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les
millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille
d'un mercier ou l'héritière présomptive d'un fonds de quincaillerie.
Dans le monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre somme, on ne me
saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation.
Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.
--A la bonne heure!
--Dans le monde où je veux me marier, on m'épousera pour moi, sans
s'informer de ce que j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté,
mon cher, aucune fille de condition ne s'informe de ce qu'il y a dans
les poches.»
Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus
de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue
expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on
ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles
manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour.
«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an,
j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera
bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en
réalité.
--Mais, malheureux, tu te ruines!
--Non, je place mon argent à vingt pour un.»
Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au
demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de
juin; il n'y avait pas péril en la demeure.
Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de
vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les
filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux
cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de
Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train.
La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de
l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris,
toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la
nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son
appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver.
Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en
peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme
de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que
son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et
courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même
en Bretagne.
«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas.
Mon père se tue.
--Qu'est-ce qui te retient?
--D'abord, mes répétitions.
--Passe-les à un de nos camarades. Je t'en indiquerai six qui en ont
plus besoin que toi.
--Et Léonce qui fera des folies!
--Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est pas ta présence qui le
retiendra.
--Et puis...
--Et puis quoi?
--Ces dames!
--Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder,
j'aurai soin qu'elles ne manquent de rien.
--Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu'aux
yeux.
--Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il y eût de l'amour sous
roche.»
Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu'il
aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai à faire son examen de conscience;
je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il
demeura atteint et convaincu d'amour passionné. De ma vie je n'ai
vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait
banqueroute, je crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut
bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je
lui demandai s'il croyait être payé de retour, il eut un redoublement
de confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que l'amour est un
mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères
sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il
se plaçait modestement au dernier rang de l'échelle des êtres, et il
voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l'humanité.
Aucun chevalier du bon temps ne s'est fait plus humble et plus petit
devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai de le relever dans sa
propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui
étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa
figure, avec une petite grimace résignée qui m'attirait des larmes dans
les yeux. En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais aimé.
«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi?
--Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et
cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond,
mais je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. Elle ne
m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je crois cependant qu'elle
m'évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti
comme cela!»
Il s'emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante.
La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n'était pas
naturelle. Elle ne s'expliquait que par un commencement d'amour ou par
un calcul de coquetterie.
«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?
--Non.
--Elle te croit pauvre comme elle?
--Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis à la porte.
--Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t'aimait
comme tu l'aimes, que ferais-tu?
--Je.... lui dirais....
--Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: tu l'épouserais?
--Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me marier.»
Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j'eusse bien
promis d'éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris.
J'avais mis mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes toutes
neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade
qu'un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants
avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous
prétexte d'acheter du charbon.
Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu'aux os;
elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux
magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle
s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide.
«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle
votre fille, et il a l'honneur de vous demander sa main.»
Voilà comme nous étions diplomates à l'École normale.
«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n'était pas
surprise de ma démarche, elle s'y attendait; elle savait que Matthieu
aimait sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur maternelle
que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J'en étais bien sûr!
Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un
côté elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à un honnête
homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et
attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les
privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée que Matthieu lui-même
n'était pas très-robuste, qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre
ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des
enfants, car il fallait tout prévoir. J'aurais pu la rassurer d'un
seul mot, mais je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un mariage
se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent:
«Aimons-nous d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne
discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son
cœur. Elle avait pour lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet
amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de
Sévigné n'a jamais aimé son mari comme M. de Grignan.
Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle
Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait
passé. Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage
est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux
blonds, un cou un peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains
qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère,
avec vingt années de moins. En les voyant l'une à côté de l'autre, je
songeai involontairement à ces dessins d'architecture où l'on voit
dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille
d'Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans
crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins
de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que
les riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future Mme Debay, c'est la
blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait
transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle fine.
Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue
Traversine, lorsqu'elle apprit les nouvelles que j'apportais. Au beau
milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver
là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on le lui eut
répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de
Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions.
Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, je me dérobai sans rien
dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé pleurer
devant moi.
Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus soin de ne pas me
faire consigner à l'École, car je tenais à lui servir de témoin.
Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors
dans l'_Artiste_. Les témoins d'Aimée furent deux amis de Matthieu,
un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses
anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face
de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que la place à traverser. Toute la
noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous
menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à
manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit
oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes.
On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux
devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n'était plus
laid. J'avais déjà remarqué que l'air des forêts avait le privilége de
l'embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous
en trouverez d'autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées
enfarinées qu'on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin
d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu était, au contraire, un
sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu'il allait
partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente maman
Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses
thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le
permettraient.
«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n'était pas la mienne.
--Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient des enfants, je leur
apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans
ma classe!
--Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l'année prochaine. Vous
assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches
héritières de Paris.
--Vive _Mlle X._, la glorieuse inconnue!
--En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, on vous contera
que j'ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon
héritage à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce que je
vous promets: je jetterai l'or, mais comme un semeur jette la graine.
Laissez dire et attendez la récolte!»
Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin de Champagne? Matthieu
dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien,
je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser par amour!»
Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait
moins rassuré sur l'avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui
dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n'était point passé de mode,
comme les coiffures de son temps, je te dirais:
Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!
--Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je
cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s'il en
reste une au monde, elle sera pour nous.
--Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton lit est fait dans la
maison d'Auray.
--Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre
carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d'un coup d'œil approbateur qui
voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce
n'abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras,
après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et
plein de belles espérances.
«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J'ai retenu
hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans
huit jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre bon, que
tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l'amitié.
--Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l'été? Il n'y
a pas un chat à Paris.
--Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour
les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie,
on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à tout, et mon siége est
fait. Dans quinze jours, j'en aurai fini avec cet affreux quartier
latin!
--Où nous avons passé de si bons moments!
--Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas.
Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi?
--Excellent, mon cher.
--Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en
ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as
personne à m'indiquer?
--Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour dix-huit mois. Je
me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître
magnifique.
--Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez grand: il me faut un
colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les
livrées? C'est une grave question.
--Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux.
--Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel avec des parements rouges?
--Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et
noir, avec une hallebarde. Qu'en dis-tu?
--Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est
comme il faut, avec une cocarde; mais c'est trop sévère. Le marron
n'est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce:
tous les garçons de caisse ont l'habit bleu et les boutons blancs. Je
réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite.
--LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat,
cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait
de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais
il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en
marquis, hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate de renier
sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou
mort: choisis.
--Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père
rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu
pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? Voilà qui donne
aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des
armoiries. Connais-tu le blason?
--Mal.
--Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson.
--Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes
écartelé d'or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur
champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ de gueules. Es-tu
content?
--Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette?
--Un canard.
--De mieux en mieux. Maintenant une devise un peu effrontée.
--BAŸ DE RIEN NE S'ÉBAYT.
--Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage comme à mon suzerain.
--Hé bien! féal marquis, allumons un cigare et ramène-moi à l'École.»
III
Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois d'octobre. Il ramena un
grand domestique blond et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage
d'un Anglais mort du spleen entre deux verres d'eau. Il me fit annoncer
son retour par le superbe Jack, dont la livrée gris de souris excita
mon admiration. Jack portait sur ses boutons les armes des Baÿ, sans me
payer de droits d'auteur.
Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une
coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent
l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le
meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle
ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de
travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un
auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher,
on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre,
une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé
dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à
colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus.
La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement.
Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de
chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée
d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout
remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le
farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de
famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les
meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque,
triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de
Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!
Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce
ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre
eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense
également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta
sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente
cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver.
«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux
moineaux!»
Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie.
«Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg
Saint-Germain.