ne songea plus qu'à se rapprocher du roi. «On le porta
dans sa machine jusqu'à Roanne, où il s'embarqua sur la
rivière de Loire, et en sortit à Briare, où il entra dans
le canal jusqu'à Montargis. Il joignit dans ce lieu la
rivière du Loing, sur lequel il descendit à Nemours, et,
rentrant dans sa machine, il fut coucher à Fontainebleau.
Le lendemain, il se remit sur la Seine à Valvin, et, dans
son bateau, il arriva à Paris.» (_Mém. de Monglat._)
Tallemant donne quelques autres détails: «Une fois, dit-il,
qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le
porter du bateau à son logis. M. d'Aiguillon le suivoit
dans un bateau à part; bien d'autres gens en firent de
mesme. C'estoit comme une petite flotte. On eut soin de
faire des routes pour réunir les eaux, qui estoient basses;
et, pour le canal de Briare, qui estoit presque tary, on
y lascha les escluses. M. d'Anghien eut ce bel employ.»
Singulier office en effet pour Condé, qui, à un an de là,
devoit être le vainqueur de Rocroy. En allant dans le midi,
Richelieu s'étoit déjà arrêté à Briare. Le roi, toute la
cour, y étoient avec lui, et il s'en étoit fallu de peu
qu'il ne fût alors assassiné par les conjurés. (_Mémoires
de Brienne_, édit. Fr. Barrière, t. 1, p. 264.) Il avoit
su le complot et le danger qu'il avoit couru. Au retour,
en se retrouvant dans cette même ville, sans crainte et
vengé, il dut éprouver une singulière satisfaction. Monglat
vient de vous dire qu'il arriva jusqu'à Paris dans cet
équipage. Pontis, qui le vit passer du coin de la rue de
la Verrerie, décrit ainsi sa marche à travers la grande
ville: «On tendit les chaînes dans toutes les rues par
où il devoit passer, afin d'empêcher la grande confusion
du peuple, qui accouroit de toutes parts pour voir cette
espèce de triomphe d'un cardinal, d'un ministre couché dans
son lit, qui retournoit avec pompe, après avoir vaincu ses
ennemis.»]
_Le vray Discours des grandes Processions qui se font depuis les
frontières de l'Allemagne jusques à la France, dont jamais n'en fut
faicte de semblable, et comme plus amplement vous sera monstré dans
le discours. A Paris, 1584._
In-8.
Les grandes ceremonies qui se sont faictes depuis deux mois ençà
dedans les frontières des Allemaignes, où se sont assemblez une
grande quantité de personnes, voyant les signes de feu qui se sont
apparus tombans du ciel sur deux montaignes du mesme pays[329],
le feu estant si aspre et vehement, dont le pauvre peuple fut si
estonné et effrayé, qu'ils ne sçavoient que faire ne que dire, sinon
que de se mettre en prières et oraisons pour invoquer la grâce et
misericorde de Dieu. Ils se sont tous mis tant hommes que femmes et
petits enfans, se sont habillez bien simplement, de quoy sur eux
portoient de beaux linges blancs, depuis le dessus de leur teste
jusques aux pieds; lesquels avoient, autant grands que petitz, des
croix en leurs mains, dont il y avoit des petits chandeliers là
où estoient des cierges[330], cheminans tous en grande devotion,
portant le Sainct-Sacrement de l'autel, par dessus lequel y avoit
un beau ciel blanc, qu'ils portoient tant de jour que de nuit,
chantant fort melodieusement de beaux cantiques et oraisons. Estans
en nombre de quatre mille personnes, se recommandans à la grace
et misericode de Dieu, sont allez en grandes processions dedans
les Ardennes[331], à M. sainct Hubert[332], y faisant leurs bonnes
prières et oraisons dans son eglise, où ils feirent chanter bien
honorablement une grande messe, laquelle oyant tous les pelerins
étoient prosternez à genoux. Ayant faict leurs prières, ont prins
congé de Messieurs du dit sainct Hubert et prins leur chemin à
Monsieur sainct Servais[333], qui est une fort bonne place et digne
de memoire, y faisant aussi leurs prières en la forme sus dite. De
là ont reprins leur chemin à Sainct-Nicolas en Lorraine[334], où ils
auroient fait leurs devotions, tenant chacun en leurs mains un cierge
allumé, durant le service divin. Tellement que les habitans du dit
lieu de Saint-Nicolas en Lorraine les receurent fort honorablement,
leur presentant de leurs biens. Ils remercièrent les dits habitans,
mais ce neantmoins, pour ce que l'obscurité de la nuit les pressoit,
furent contraints d'y demeurer jusques au lendemain matin, prenant
congé d'eux en les remerciant très humblement de leurs biens; de
là s'en sont retournez en leur païs. Ce fait, les dits habitans
du dit Sainct-Nicolas, quatre jours après, se sont assemblez avec
ceux de leurs lieux circonvoisins, jusques au nombre de sept mil
personnes, ayant des habits blancs et des croix semblables aux autres
estrangers cy dessus declarés, et chantans aussi beaux cantiques et
oraisons, et portant bannières, croix, torches et cierges allumés,
et de ce conduisant le Sainct Sacrement de l'autel dessous un
beau ciel blanc que portoient les quatre principaux de la ville
de Sainct-Nicolas en la dite Lorraine, faisoient leurs prières et
oraisons en invocquant la grace de Dieu et de sa sainte mère. De là
ont prins leur chemin à monsieur sainct Marcou[335], faisants leurs
prières et devotions, à leur manière accoustumée. Le lendemain, qui
estoit le jour de la Nostre-Dame de my-aoust, se sont acheminez à
Notre-Dame de Liesse[336], où estantz arrivez feirent celebrer une
belle messe à la louange de Dieu et de Nostre-Dame de Liesse. Durant
le service de laquelle ilz estoient tous à genoux, tenantz en leurs
mains joinctes chacun leur croix et cierges allumez, rendant graces
à Dieu et à nostre Dame de Liesse, qu'il les vueille preserver et
garder de telle fortune que celle dont ils ont ouy reciter aux
pelerins d'Allemaigne. Laquelle chose faite, ont prins leur chemin
passant près la ville de Reims en Champagne pour aller droit à
Nostre-Dame de l'Espine[337], près la ville de Chalons, en la dite
Champagne. Les habitans d'icelle ville voyant la devotion en quoy
ils estoient versez, eulz esmeuz de compassion, les prierent fort
si c'estoit leur plaisir de passer par la dite ville de Chalons,
qu'ils les recevroient fort honorablement, dont les dits pelerins
les remercièrent, disant qu'ils avoient affection d'eux en retourner
en leur pays, pensant avoir accomply leur voyage, et ne vouloient
entrer en la dite ville, de peur de retarder leur voyage, auquel ils
avoient donné fin. Ce que voyans les habitans de la dite ville de
Chalons, se retirèrent dedans icelle, en prenant congé d'eux; les
aucuns se prindrent à plourer de la compassion qu'ils avoient de les
veoir en si bon ordre, prière et devotion, tellement que dès là les
dits pelerins prindrent leur chemin pour retourner en leurs païs.
Après la departie des dits pelerins, les habitans de Chalons se sont
resoluz de faire semblable procession comme eux, avec ceux de leurs
lieux circonvoisins, presque de dix lieux à la ronde, marchants nuds
pieds, chantans à haute voix de fort beaux cantiques à la louange de
Dieu et de la Vierge Marie; faisantz laquelle procession prindrent
leur chemin droict à Nostre-Dame de Lespine, où ilz feirent leurs
prières et oraisons. De là prindrent leur chemin à Nostre-Dame de
Liesse, où ils feirent aussi de mesme façon, et puis s'en allèrent en
la dicte ville de Reims, le premier dimanche de septembre, au nombre
de douze mille personnes; beaucoup desquelles estans de la religion
pretendue reformée furent convertis à celle des catholiques[338], où
ils feirent leurs prières et devotions dedans l'église Nostre-Dame,
entre lesquels estoient plusieurs de la ville de Vitry le Bruslé, de
la dite religion pretendue reformée, qui tous ensemble chantoient
melodieusement en la dite eglise de fort beaux cantiques, dont
messieurs les habitans de la ville de Reims, les voyans en si bon
ordre, les receurent bien honorablement et leurs presentèrent de
leurs biens, les larmes leur tombans des yeux de crève-cueur qu'ils
avoient par leur compassion de les veoir faire telles prières et
oblations, avec oraisons fort pitoiables, et ny avoit hommes ny
femmes et enfans qui ne plourassent à grosses larmes; et depuis ces
choses faictes, les dits pelerins s'en retournèrent en leurs pays,
et le dimanche mesme se trouva une grosse assemblée de monde qui
arriva dez le matin dans Saint-Fiacre en Brie[339], laquelle estoit
en nombre dix huict cens personnes, lesquelles feirent chanter une
belle grande messe, faisans leurs prières et devotions ainsi que
les autres pelerins dont est faict mention cy dessus; le service
divin de laquelle messe estant accomply, elles allèrent prendre
leur refection, puis après prindrent leur chemin à tirer droict
dans la ville de Meaux, sur les cinq heures du soir, dont depuis
leur arrivée s'en allèrent à la grande eglise, où ilz feirent leurs
oraisons et oblations devant la châsse de monsieur saint Fiacre,
chantans tous de beaulx cantiques ensemblement; dont messieurs les
habitans de la ville de Meaux, voians leur procession si honorable,
les retindrent une nuict en les traitant bien honnestement de leurs
biens, chacun selon son pouvoir; le soir estant venu, prindrent congé
de messieurs de la dite ville de Meaux, reprenans leur chemin droit
à Chateau-Tierry, d'où ils estoient. Le jeudy ensuyvant, sur les
trois heures après midy, arriva encores une procession d'alentour de
La Ferté sur Jouarre et de la ville mesme, laquelle fust mise en tel
estat que ceux qui estoient venuz à Sainct-Fiacre, jusques au nombre
de mil personnes, arrivèrent dans la ville de Meaux sur les trois
heures après midi, où estant les dites personnes, elles allèrent en
l'eglise Sainct-Estienne de Meaux faire leurs prières et oraisons,
en la sorte sus dite; lesquelles accomplies, tyrèrent droict à
monsieur sainct Prins[340], où icelles personnes estans arrivées
feirent celebrer une belle messe, laquelle ayant esté parachevée,
le vendredy d'après s'en allèrent à Sainct-Denis en France, où ils
reposèrent la nuict du dit jour de vendredy; le lendemain, qui estoit
le samedy, dès la pointe du jour, sont partis de Sainct-Denis pour
venir à Nostre-Dame de Paris[341] (dont de la dite procession il
y en avoit plusieurs qui estoient de la nouvelle religion, et se
sont retournez à Jesus-Christ, et croyant à l'eglise catholique),
tousjours chantant melodieusement par la ville, jusques à ce qu'ils
furent en la dite eglise, où ils feirent chanter une belle messe,
estans tous à genoux pendant le divin service, chacun d'eux ayant
leurs croix en leurs mains et un cierge ardant; laquelle dicte,
furent remerciez par messieurs les chanoines de Nostre-Dame de Paris,
qui leur feirent present de luminaires et torches pour reconduire le
Sainct-Sacrement de l'autel jusques en leurs païs. Pour retourner
auquel ils allèrent passer à Sainct-Maur-des-Fossez, où, ayants faict
leurs prières et oraisons, prindrent leur chemin pour tirer droict
à Sainct-Fiacre en Brie, depuis lequel lieu, après qu'ils y furent
arrivez et faict leurs devotions, ils s'en retournèrent en leurs
pays. Puis le depart desquelles personnes du dit Sainct-Fiacre, les
habitans de la ville de Meaux, se mettans en bon ordre et grande
devotion, se sont preparez à faire procession et aller pour ce faire
à Nostre-Dame de la Victoire, près de Senlis[342], jusques au nombre
de quinze cens, tant grands que petits. Ceux pareillement de Crecy,
la Chapelle, et de quelques autres villages de la Brye, jusques au
nombre de quatre mil deux cens, imitans leurs copatriaux et voisins,
après avoir visité plusieurs lieux de devotion, sont enfin arrivez à
la Saincte-Chapelle du Palais à Paris, conduisans comme les autres
la saincte Eucharistie, le lundy XIX septembre 1583[343], où fut
celebrée devotement la messe, après laquelle s'acheminans de là à
l'eglise de Nostre-Dame, et passant pardevant la maison de monsieur
le tresorier de la dite Saincte-Chapelle et evesque de Meaux, ils
furent receuz fort honnorablement par un bon nombre de gentils-hommes
qui pour ce faire avoient esté ordonnez par le dit sieur tresorier,
lesquels offrirent à tous les habitans pain, vin et viande, à la
mesure qu'ils passoient. Et ayans faict leur devotion et chanté
quelques antiennes en l'eglise Nostre-Dame, ont repris leur chemin
droit à Sainct-Fiacre, chantans hymnes et cantiques à la louange de
Dieu et de la glorieuse Vierge Marie, sa mère.
[Note 329: L'Estoille, qui parle aussi très longuement
de ces processions, leur donne pour motif les mêmes
signes extraordinaires: «Ils disoient, écrit-il, parlant
des pèlerins, avoir esté menez à faire ces penitences
et pelerinages pour quelques feux apparents en l'air et
autres signes, comme prodiges veuz au ciel et en la terre,
mesme vers les quartiers des Ardennes, d'où étoient venus
tels pelerins et penitents jusqu'au nombre de dix ou
douze mille, à Notre-Dame de Reims et de Liesse pour même
occasion.» (_Journal de L'Estoille_, coll. Michaud, t. 1,
p. 165.)]
[Note 330: «Vêtus de toile blanche, dit L'Estoille
(_ibid._), avec mantelets aussi de toile sur leurs epaules,
portant chapeaux ou de feutre gris chamarrés de bandes de
toile, ou tout couverts de toile, sur leurs testes; et,
en leurs mains, les uns des cierges et chandelles de cire
ardente, les autres des croix de bois; et marchoient deux à
deux, chantant en la forme des penitents ou pèlerins allant
en pèlerinage.»]
[Note 331: V. la première note.]
[Note 332: Ville du grand-duché de Luxembourg, dans la
forêt des Ardennes. L'église de l'abbaye, qui est fort
belle, n'étoit pas encore reconstruite telle qu'on la voit
aujourd'hui.]
[Note 333: Village à une lieue de Namur.]
[Note 334: Saint-Nicolas-du-Port, dans le diocèse de Toul.]
[Note 335: L'église de Saint-Marcou se trouve à Corbeny,
dans le département de l'Aisne, sur la route de Laon à
Reims. Elle dépendoit de la cathédrale de cette dernière
ville. Les rois y alloient faire une neuvaine après
leur sacre, et avant de toucher les écrouelles. C'est à
l'intercession de saint Marcou qu'ils devoient de les
guérir.]
[Note 336: Lieu de pèlerinage dans le département de
l'Aisne, arrondissement de Laon.]
[Note 337: Nous avons déjà parlé de ce célèbre lieu de
pèlerinage, situé à deux lieues de Châlons-sur-Marne,
dans une note de notre édition des _Caquets de
l'accouchée_, p. 275. On peut consulter aussi
Pavillon-Pierrard (_Description historique de l'église
de Notre-Dame-de-l'Epine_, Châlons, 1825, in-8), et le
_Magasin Pittoresque_, (t. 20, p. 233), qui a donné une
excellente gravure de ce bijou de notre architecture
gothique. Des érudits d'outre-Rhin avoient prétendu que
cette chapelle avoit été construite par un prêtre de
Cologne (_Coloniensis sacerdos_), et ils partoient de
là pour soutenir que le style gothique étoit chez nous
d'importation allemande. Leur principal argument étoit une
inscription qu'ils lisoient en latin, mais qu'il falloit
lire en patois champenois, comme M. Didron s'en avisa le
premier. La voici: GUICHART ANTHOINE TOS CATRE NOS AT FET.
Il s'agit des piliers du rond-point de l'église, que ce
Guichart, maçon très champenois, avoit réédifiés _tous
quatre_ au 15e siècle. V. la belle introduction du livre
de M. L. Dussieux: _Les artistes françois à l'étranger_.
Paris, Gide et Baudry, 1856, gr. in-8, p. XI-XII.]
[Note 338: Ceci nous explique le motif de ces processions,
manifestation évidente des catholiques contre ceux de la
religion. Nous y trouvons aussi la raison de ces promenades
de pénitents que Henri III conduisoit à la même époque dans
les rues de Paris. Où l'on n'a voulu voir que des mômeries
ridicules, il faut reconnoître une démonstration catholique
exigée par les besoins du moment. Cette année même, au mois
de mars, Henri III avoit donné à ces sortes de professions
de foi un caractère pour ainsi dire officiel, par la
création de la confrérie des Pénitents. (_Journal_ de P.
Fayet, p. 28.)]
[Note 339: V. plus haut, p. 234.]
[Note 340: Village du département de Seine-et-Oise, canton
de Montmorency. Les fidèles y affluoient autour de la
châsse du saint qui lui avoit donné son nom. C'est surtout
le dimanche après le 12 juillet que les gens de Paris y
couroient en foule.]
[Note 341: «Le 10 septembre, dit L'Estoille, vindrent à
Paris, en forme de procession, huict ou neuf cens qu'hommes
que femmes, que garçons que filles. Ils estoient habitants
des villages de Saint-Jean, des deux Gémeaux et d'Ussy
en Brie, près La-Ferté-Gaucher, et estoient conduits par
les deux gentilshommes des deux villages susdits, vestus
de mesme parure, qui les suivoient à cheval, et leurs
damoiselles aussi, vestues de mesme, dedans un coche. Le
peuple de Paris accourut à grande foule pour les voir
venans faire leurs prières et offrandes en la grande eglise
de Paris, esmeu de pitié et commiseration, leur voiant
faire tels penitentieux et devocieux voyages, pieds nuds et
en longueur et rigueur des chemins.»]
[Note 342: L'abbaye de la _Victoire_, à une demi-lieue
environ au levant de Senlis. Elle avoit été fondée en 1214
par Philippe-Auguste, après la bataille de Bouvines. V.
Vatin, _Senlis et Chantilly_, 1847, in-8, p. 173.]
[Note 343: «Les 19 et 20 du dit mois de septembre, écrit
L'Estoille, cinq autres compagnies de semblables penitents
et pelerins vestus et accommodés, chantans et marchans
de mesme façon que les precedents pour mesme occasion,
habitans des villages et bourgs de Cerci, Villemaroeil,
Saint-Clerc, Jouarre et autres lieux de la Brie, et de
Roissy en France, et firent leurs prières et offrandes à la
Sainte-Chapelle, et à Notre-Dame, et à Sainte-Geneviève.
En plusieurs autres endroits de Brie, Champagne, Valois
et Soissonnois, se firent de plusieurs villages pareilles
peregrinations et processions de lieu à autre, en grande
devotion, pour mesme occasion, et encore à ce qu'il
pleust à Dieu et à Nostre-Seigneur, par l'intercession
de la bienheureuse Vierge Marie, sa mère, que ces bonnes
gens alloient prians et invoquans par leurs cantiques et
oraisons, appaiser son ire et preserver le pauvre peuple de
la contagion de la peste, qui fut aspre et grande par tout
ce royaume, nommement à Paris et aux environs, tout au long
de l'automne.»]
Priant nostre Seigneur Jesus-Christ (amy lecteur) qu'il nous vueille
preserver et garder des astres qui nous menassent, dont l'experience
s'est montrée, ainsi que verrez par ce present discours.
_Fin._
_Le Canard qui mange cinq de ses frères, et qui est mangé à son tour
par un colonel[344]._
[Note 344: Cette pièce singulière, qui sous son titre
burlesque cache une sorte d'apologue dont le sens avoit
alors une grande portée, date des premiers temps de
l'Assemblée constituante. Nous l'avons trouvée à la
Bibliothèque impériale: V. _Catalogue de l'histoire de
France_, t. 2, p. 528, nº 1767. Il n'étoit pas rare, à
l'époque de Necker et de Calonne, de voir personnifier sous
la piètre figure de dindons ou de canards plumés et prêts à
mettre en broche, le non moins piètre sort des gens frappés
par les impôts. Ainsi, c'est alors qu'on avoit mis en vers
la parabole de ces misérables volatiles, consultés pour
savoir non pas s'ils seroient mangés, mais à quelle sauce
ils devroient l'être. V. Sallier, _Annales françoises_, 1re
édit., p. 62, note. On en avoit fait aussi une caricature
assez amusante, dont voici la légende: c'est Calonne, sous
la figure d'un singe à la tribune, qui préside et qui
parle; ce sont les canards et les dindons qui répondent:
«Mes chers administrés, je vous ai assemblés pour savoir à
quelle sauce vous voulez être mangés.--Mais nous ne voulons
pas être mangés du tout!!!--Vous sortez de la question!...»
(A. Challamel, _Histoire musée de la Révolution_, 3e
édit., p. 11-12.)--De toutes ces facéties, au crayon et à
la plume, celle que nous donnons ici n'est pas la moins
curieuse. Il en fut fait plus tard une contrefaçon par
un journaliste belge, Norbert Cornelissen, le même «qui,
pendant cinquante ans, dit M. de Reiffenberg, eut, comme
Diderot, de l'esprit pour tout le monde, et défraya la
ville de Gand de discours, d'improvisations, de notices, de
programmes, etc.» (_Annuaire de la Bibliothèque royale de
Belgique_, 1850, p. 28.) Un jour il publia qu'on venoit de
faire une expérience intéressante bien propre à constater
l'étonnante voracité des canards: «On avoit, écrit-il,
réuni vingt de ces volatiles; l'un d'eux avoit été haché
même avec ses plumes et servi aux dix-neuf autres, qui
en avoient avalé gloutonnement les débris; l'un de ces
derniers à son tour avoit servi immédiatement de pâture
aux dix-huit suivants, et ainsi de suite jusqu'au dernier,
qui se trouvoit par le fait avoir dévoré ses dix-neuf
confrères, dans un temps déterminé très court.» C'est tout
à fait notre histoire, avec cette différence que, dans la
pièce de 1789, le mangeur finit par être mangé et que le
massacre de canards n'est pas aussi considérable; l'un dans
l'autre, il n'y en a que six plumés et dévorés. L'écrivain
belge, qui attribue l'invention à Cornelissen, ajoute:
«Cette petite histoire fut répétée de proche en proche par
tous les journaux et fit le tour de l'Europe. Elle étoit à
peu près oubliée depuis une vingtaine d'années, lorsqu'elle
nous revint d'Amérique, avec tous les développements
qu'elle n'avoit point dans son origine, et avec une espèce
de procès-verbal de l'autopsie du dernier survivant,
auquel on prétendoit avoir trouvé des lésions graves dans
l'oesophage. On finit par rire de l'histoire du _canard_,
mais le mot resta.» L'étymologie nous sembleroit curieuse
et acceptable si nous ne savions que dès le 16e siècle on
disoit, dans le sens de mentir: _vendre ou donner un canard
à moitié_, et pour menteur: _un donneur de canards_. V.
_Les Néapolitaines_ de Fr. d'Amboise (anc. Th., t. 6, p.
301); Cotgrave, cité par Oudin, _Curiositez françoises_,
au mot _Canard_. V. aussi la _Comédie de proverbes_, acte
3, se. 7; Venéroni, _Dictionnaire françois-italien_, 1723,
in-4, au mot _Canard_; et surtout Francisque-Michel,
_Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p. 88.]
J'ai connu très particulièrement, mon cher oncle, un colonel au
service de Hollande, fort gourmand, et même un peu goulu; ce brave
militaire avoit imaginé une manière peu commune de manger des canards
excellens, et voici quelle etoit sa methode:
Ce fier Batave faisoit chercher six canetons, que l'on plaçoit dans
un endroit où ils pouvoient barboter à leur aise, et trouver de quoi
s'empifrer comme des chanoines. Lorsque le gourmand s'appercevoit
que sa troupe choisie commençoit à avoir une demarche lourde et
embarrassée, il examinoit avec soin celui qui avoit le mieux profité,
et, quand il voyoit qu'il y en avoit un qui avoit un ventre qui
touchoit presque à terre, il lui attachoit un ruban rouge à la patte.
Le cuisinier savoit ce que cela vouloit dire, et, en consequence, le
lendemain, il prenoit un des cinq compagnons, le tuoit, le plumoit,
le coupoit par morceaux, et le faisoit manger par celui qui avoit été
honoré du cordon. Cet honnête frère auroit fort bien expedié dans un
jour toute la chambrée; mais comme ce n'etoit pas tout à fait pour
lui faire fête qu'on le nourrissoit de cette façon, on avoit soin de
lui menager sa bonne fortune, et ordinairement ce n'etoit que le neuf
ou le dixième jour qu'il avaloit le dernier.
Le mangeur avoit son tour; mais sa destinée etoit plus noble,
puisqu'il étoit reservé pour la bouche du colonel: aussi, avant
d'être sacrifié, il avoit l'avantage d'être loué par l'etat-major
du regiment; j'en ai même vu quelques-uns qui ont eté assez heureux
pour paroître au gala couronnés avec autant d'eclat que l'echappé des
isles Sainte-Marguerite.
Mais, mon cher neveu, me direz-vous, qu'ont de commun vos canards
et votre colonel hollandois avec les affaires importantes que nous
traitons dans ce moment? Le voici, mon cher oncle:
J'etois hier au soir au Jardin du Roi, lorsqu'un petit chirurgien
qui arrivoit de Versailles nous dit: «Messieurs, je vous apporte
une nouvelle bien singulière: on assure que MM. les évêques deputés
sont convenus de manger chacun par jour un curé; et, d'après le
calcul de M. de Lalande, ces prélats avaleront les derniers le 12
de ce mois[345]. Or, s'il est vrai, comme je n'en doute pas, que
messeigneurs, après avoir empifré nos bons pasteurs, les croquent,
j'ose me flatter que vous ne révoquerez pas en doute la petite
friandise de mon colonel hollandois, puisque, par sa nature,
un canard, à ce que disent les Italiens, est comme un cardinal,
c'est-à-dire un animal _vorax et rapax_.»