instaler[295], un nommé Doüat, natif de Quercy, autrement Anniac,
homme aagé de cinquante cinq ans ou plus, qui se mesloit de faire des
horoscopes, grand physionomiste et chiromancien, qui a tousjours
dit qu'il mourroit entre deux airs, après avoir commandé 5,000
hommes, practiqué secrettement beaucoup de feneans qui avoient esté
congédiez des compagnies depuis la paix, et ceux cy d'autres, qu'en
moins de quatre jours, sur la fin du mois de may, ils furent en
nombre de huict mille hommes de pied. Leur pretexte estoit (bien que
faux) que le païs seroit chargé de nouveau des tailles, pour les
gages, esmolumens, signature de roolles et autres droits de ceste
nouvelle eslection; et en outre, que les plus riches de la dite
province, qui ont les plus grands taux, jusqu'à trois ou quatre cens
livres, achepteroient des offices pour estre exempts, et que pour
cela on n'osteroit cette taille du païs, ains qu'on la cottiseroit
sur le menu peuple, avec les cruës tant vieilles que nouvelles à
l'équipolent, et autres semblables raisons irraisonnables, de point
de valeur et d'effect; ces pauvres gens ne considerans pas qu'il leur
faut aller baiser le baboïn tout le long de l'année à ces estats,
faire de grands presens, payer leurs frais, et de leur train, la
plus part y amenant toute leur maison, donner des pierreries à leurs
femmes, des estoffes, des chevaux à d'autres, et enfin de l'argent
pour la taxe de chacun de ceux qui y ont sceance, et tant d'autres
incommoditez au prejudice des habitans de ceste province, etc[296].
Ces huict mille hommes[297] (portans chacun vivres pour trois jours
et de l'argent pour en achepter d'autres après avoir despendu leur
provision), sans autrement fouler ny faire aucun ravage au peuple,
s'acheminent vers les maisons de quelques particuliers, qui avoient
achepté des dits offices[298], les pensans surprendre en personne
pour en faire leur volonté; mais ne les trouvant point, ils ont abatu
leurs maisons, arraché les fondemens, bruslé leurs meubles et leurs
métairies ou domaines, arraché les vignes, labouré les prés, couppé
les bleds estans encore en fleur, enfin exercé tout ce qui se pouvoit
imaginer d'indignité sur les biens de ces messieurs les esleuz. Sur
ce commencement, un nommé Barrau, natif de Gramat en Quercy, qui a
esté nourry et eslevé parmy la noblesse du dit païs, et qui a porté
les armes à ces derniers troubles dans les regimens devant Montauban
et ailleurs, s'en allant pour certains affaires d'un de ses amis
hors la province[299], ayant rencontré ces supprimeurs d'eslection,
renvoyé ses memoires et depesches, se joinct à eux, qu'enfin les
voila en nombre de seize mille hommes armez la plus grand'part de
faux, manchées à rebours, bastons à deux bouts, et autres longs bois;
quelques-uns avoient des mousquets et des picques, desquels ils
avoient dressé des compagnies assés bien rangées pour l'offensive
et deffensive; ils envoyent à Cahors[300], demandent deux de ces
nouveaux esleuz pour leur estre baillez entre leurs mains et en faire
leur volonté, autrement qu'on leur ouvrist la porte pour y entrer et
les prendre; ils en mandent autant à Figeac, au refus de quoy l'on
menace de se venir loger ès environs et y faire le degast. Le menu
peuple de ces villes commence à gronder, se resout de prendre les
armes pour faire ouvrir les portes, aymant mieux perdre ce qu'on
demandoit que souffrir le dégast de leurs domaines et deperition de
leurs maisons champestres; le conseil de la maison de ville[301]
delègue des habitans pour advertir en diligence monsieur le mareschal
de Themines, gouverneur pour le roy dans le pays, qui tout aussi
tost s'achemine à Cahors avec le peu de monde qu'il avoit, prend une
cinquantaine de soldats de la dite ville[302], employe bien peu de
noblesse; enfin tout ce qu'il avoit ne faisoit pas deux cens hommes à
pied ou à cheval; employe entre autres monsieur le vicomte d'Arpajon
son gendre[303], qui en deffit trois compagnies en chemin, venant se
joindre avec mon dit sieur le mareschal, lequel cognoissant ceste
formillière de reformateurs, indigne de voir le lustre de son espée,
qu'il ne vouloit aussi profaner avec le sang de ces misérables, alla
au combat avec ce qui est dit, un baston à la main, les charge, les
met en desordre et en route[304]. Dieu, qui favorise les justes
querelles, donne une telle espouvante à ces croquans, que si monsieur
le mareschal de Themines n'eust crié qu'on ne tue plus, toute leur
armée y eust demeuré sur la place; il se contente des chefs Doüat et
Barrau, qui furent ses prisonniers, et désarme le reste. C'estoit le
septiesme juin dernier.
[Note 295: «Et que les pourveus se voulurent instaler.»
(_Mercure françois._)]
[Note 296: Tout le passage qui précède, depuis «ces pauvres
gens, etc.», est beaucoup moins étendu dans le _Mercure
françois_.]
[Note 297: «Qui se firent appeler les nouveaux croquans.»
(_Mercure fr._, p. 475.)]
[Note 298: «d'esleus.» (_Mercure fr._)]
[Note 299: Ce détail manque dans le _Mercure françois_.
Il y est dit seulement que Barau (_sic_), «ayant assemblé
plusieurs autres troupes de paysans et fainéants, s'alla
joindre à celles de Douat.»]
[Note 300: «et à Figeac», ajoute le _Mercure françois_.
Il sembleroit faire croire ensuite que les révoltés
demandèrent qu'on leur livrât, non pas deux, mais tous les
nouveaux esleus.]
[Note 301: «de Cahors.» (_Mercure fr._)]
[Note 302: Ce détail manque dans le _Mercure_.]
[Note 303: «Qui avoit aussi assemblé quelques uns de ses
amis.» (_Mercure fr._)]
[Note 304: «Ayant pris l'epouvante, dit le _Mercure_, ils
se laissoient tuer en bestes, sans se defendre.»]
Tout le dommage qui fust de son costé fut un coup de mousquet par
une espaule à l'un de ses gentilshommes nommé Bousquet, qui a esté
à monsieur le comte de Clermont, et un gendarme de la compagnie de
monsieur de Limiers eust un coup de picque dans une cuisse, de quoy
ils ne sont point en danger de plus grand mal[305]. Le lendemain
huictiesme juin, monsieur le mareschal fait conduire les prisonniers
à Figeac, les met entre les mains du prevost, qui ce jour même fait
exécuter Doüat par la main du bourreau, auquel l'on coupa la teste,
et après luy avoir sorti le ventre fust mis à quatre quartiers; la
teste est sur un poteau à Figeac, le reste dispersé par les villes de
Quercy. Et le lundy dixiesme du dit mois, Barrau fut pendu à Gramat
lieu de sa naissance. Il y en a quelques autres de prisonniers,
ausquels l'on faisoit le procez. Voilà comment il fait bon se jouer
avec son maistre et manger des cerises avec son seigneur: c'est
cracher vers le ciel; qui s'oppose au roy, s'oppose à Dieu, car
c'est son oingt qu'il nous a donné pour estre nostre Dieu en terre,
lequel (après Dieu) nous devons craindre, honorer et luy obeyr avec
toute fidelité. Ceux de Montauban commencèrent à lever l'oreille, et
donnoient des advis secrettement à leurs voisins, car ils pensoient
que ce fust un pretexte pour leur venir faire le desgast, tant ils
se cognoissent coulpables[306]. Doüat dit sur l'échafaut que, si on
l'eust laissé faire, il alloit commander à soixante mille hommes.
Il avoit de pernicieux desseins, que Dieu luy a estouffez; car il
pensoit entrer dans Cahors et en amener le canon pour faire de plus
grandes executions; mais l'on a mis le cerveau au vent, afin qu'il
emportast quand et luy les frivoles conceptions.
[Note 305: Ces derniers faits sont moins circonstanciés
dans le récit du _Mercure françois_. Le dernier blessé n'y
est pas désigné.]
[Note 306: Ces dernières phrases ne se trouvent pas dans le
_Mercure_, mais les paroles prêtées à Douat sur l'échafaud
et les lignes qui terminent le récit sont, les mêmes que
celles qui se lisent ici.]
_Les Vertus et Propriétés des Mignons_[307].
25 juillet 1576.
[Note 307: Cette satire en couplets «fut semée en ce temps
à Paris et divulguée partout soubs ce titre.» L'Estoille,
qui en parle ainsi (édit. Michaud, t. 1, p. 74), ne manqua
pas de la recueillir. Elle se trouve parmi les manuscrits
qui sont à la Bibliothèque impériale, mais les anciens
éditeurs de son _Journal_ ont eu la pruderie de ne pas l'y
joindre à sa date. M. Champollion l'a seul osé à moitié. A
la suite du passage que je viens de citer, il a donné six
des couplets. Les autres méritoient le même honneur, M. V.
Luzarche l'a pensé; aussi a-t-il publié toute la pièce dans
une note de son excellente édition du _Journal historique_
de P. Fayet, 1852, in-12, p. 151-160; nous le pensons comme
lui, et c'est ce qui nous la fait reproduire ici. Nous en
prenons le texte dans un volume très rare: _Le cabinet du
roy de France, dans lequel il y a trois perles précieuses
d'inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majesté
s'en va le premier monarque du monde, et ses sujets pas du
tout soulagez_, 1581, in-8. Elle y porte pour titre: _Les
indignitez de la cour_, et il existe quelques différences
entre son texte et celui du manuscrit de L'Estoille. Nous
indiquerons les principales.]
C'est assez chanté de l'amour,
Il faut une nouvelle corde,
Qu'un son plus tonnant nous accorde
Les indignitez de la cour;
Car chantant un accord semblable,
On n'est pas tousjours agréable
A toutes espèces d'humeurs:
L'abeille le doux miel compose
Du thin, du lys et de la rose,
Et non tousjours de mesmes fleurs.
Ainsi qu'au printemps bien souvent
Une saison mal temperée,
Pour nostre malheur, fait et crée,
Par un trop chaut humide vent,
La chenille et la sauterelle,
Ennemis de l'herbe nouvelle,
Des boutons jadis fleurs-naissans,
Qui, bestes du tout inutiles,
Rongeans l'espoir des champs fertiles,
Donnent la cherté aux paysans.
Tout ainsi les trop libres lois
De la serve et esclave France
Ont permis de prendre accroissance,
Autour de nos princes et roys
(Et c'est pour vengence divine)
A je ne sçay quelle vermine
De mignons venus en trois nuicts,
Qui, comme les chenilles, paissent
Nos fleurs sitost comme elles naissent,
Et mangent en herbe nos fruicts.
Nostre roy doit cent millions,
Et faut, pour acquiter les debtes
Que messieurs les mignons ont faites,
Rechercher les inventions
Du nouveau tyran de Florence[308],
Et les pratiquer en la France;
Avant que l'argent en soit prest
Monsieur le mignon le consomme,
Et fait-on party de la somme[309]
A cent pour cent pour l'interest.
Et cependant que les liens
De ces tyranniques gabelles,
Et les faix des daces nouvelles
Qu'inventent les Italiens,
Cruellement tuent et accablent
Le peuple françois miserable[310],
Ces beaux mignons prodiguement
Se veautrent parmi leurs délices,
Et peut estre dedans tels vices
Qu'on ne peut dire honnestement.
Leur parler et leur vestement
Se voit tel qu'une honneste femme
Auroit peur de recevoir blasme[311]
S'habillant si lascivement.
Le col ne se tourne à leur aise
Dans le long reply de leur fraise[312].
Desja le froment n'est pas bon
Pour l'empoix blanc de leur chemise;
Il faut, pour façon plus exquise,
Faire de ris leur amidon.
Leur poil est tondu par compas,
Mais non d'une façon pareille,
Car en avant, depuis l'oreille,
Il est long, et derrière bas.
Il se tient droit par artifice,
Car une gomme le herisse
Ou retord ses plis refrisez,
Et dessus leur teste legère
Un petit bonnet par derrière
Les monstre encor plus desguisez[313].
Je n'ose dire que le fard
Leur soit plus commun qu'à la femme:
J'aurois peur de leur donner blasme[314]
Qu'entre eux ils pratiquassent l'art
De l'impudique Ganimede.
Quant à leur habit, il excede
Leur bien, et un plus grand encor[315];
Car le mignon, qui tout consomme,
Ne se vest plus en gentil-homme,
Mais (comme un prince) de drap d'or.
Pensez-vous que ces vieux François[316]
Qui, par leurs armes valeureuses,
En tant de guerres dangereuses
Ont fait retentir autrefois
Le bruit espandu de leur gloire,
Avec le nom de leur victoire,
De çà, de là, de toutes parts[317],
Eussent leur chemise empoisée,
Eussent la perruque frisée,
Eussent le taint blanchi de fard[318]?
Hector ainsi ne s'atteintoit,
Ainsi ne s'atteintoit Achille,
L'un qui, preux, défendoit sa ville,
Et l'autre qui la combattoit.
Mais ainsi le mol Alexandre,
Qui ne savoit pas se defendre,
S'accoustroit d'un atour mignard
Et fuyoit au bruit des armes;
Et au grand conflict des alarmes
Se cachoit, poltron et couard.
Et toutefois ce mol troupeau,
Ces faces ganymediennes,
Ces ames epicuriennes,
Qui ne sont qu'un pesant fardeau
Et faix inutile à la France,
Consomment toute la substance
De l'eglise et du noble aussy.
Et le tiers estat miserable
Gemit sous le faix importable
De ces prodigues sans soucy.
Les premiers et plus grands honneurs
De vous, anciens capitaines,
Pour la couronne de vos peines,
Sont pour ces delicats seigneurs,
Qui, pour le guerdon de leurs vices,
Sont jouissans en leurs delices
De l'honneur par vous merité.
Que vous sert d'aller à la guerre,
Puisqu'on peut tels degrez acquerre
Par une molle oisiveté?
Les grands biens à Dieu destinez
Et consacrez à son service
Sont, pour nourrissiers de leur vice,
Baillez à ces effeminez,
Qui trocquent, eschangent et vendent
Les bénéfices, et despendent
Les biens vouez au crucifix,
Que l'on leur baille en mariage,
En guerdon de maquerellage,
Ou pour chose de plus vil prix.
Et, pour pouvoir mieux contenter
Leur pompe, leur jeu, leur bombance
Et leur trop prodigue despense,
Il faut tous les jours inventer
Nouveaux estats[319], nouvelles tailles,
Qu'il faut du profond des entrailles
Des povres sujets arracher,
Qui traînent leurs chetives vies
Sous les griffes de ces harpies
Qui avallent tout sans mascher.
Ouvrez les yeux, peuples françois,
Voyez vostre estat miserable,
Vous de qui le nom redoutable
Faisoit peur aux plus puissans rois
Et aux nations les plus braves;
Ores, miserables esclaves,
Sous tel joug cois vous vous tenez,
Et laissez manger la substance
De tous les estats de la France
A ces mols et effeminez.
[Note 308: François de Médicis étoit alors grand-duc de
Toscane. On sait quelle étoit son habileté pour l'invention
de nouveaux impôts et sa rigueur à les exiger. Quatre ans
après l'époque dont on parle ici, il ne fut arrêté ni par
la famine, ni par la peste, qui désoloient ses états, et
leva des contributions plus que jamais exorbitantes.]
[Note 309: _Var._:
Et fait un party de la somme.]
[Note 310: V. l'une des précédentes pièces sur les
_impositeurs italiens_.]
[Note 311: _Var._:
Auroit peur d'en recevoir blasme
En usant si lascivement.]
[Note 312: _Var._:
Leur oeil ne se trouve à son aise
Dedans le reply de leur freize.
Le premier vers vaut mieux en ce qu'il donne une idée de la
hauteur des fraises, qui alloient jusqu'aux yeux.]
[Note 313: «Ces beaux mignons, dit L'Estoille (t. 1, p.
74), portoient les cheveux longuets, frisés et refrisés
par artifice, remontant par-dessus leurs petits bonnets
de velours, comme font les putains, et leurs fraizes de
chemise de toile d'atour empesez et longues de demi-pied,
de façon qu'a voir leurs testes dessus leurs fraizes, il
sembloit que ce fust le chef de saint Jean dans un plat.»
Une anecdote qui se trouve dans le _Peroniana_ (Cologne,
1691, in-12, p. 145) donne mieux que tout ce que nous
pourrions dire une idée de la largeur des fraises qui se
portoient alors: «La reyne, lisons-nous..., ayant mis une
fort grande fraize, voulut manger de la bouillie et se
fit apporter une cuiller qui avoit un fort grand manche,
si bien qu'elle pouvoit manger sa bouillie sans gâter
sa fraize.» Henri III s'en étoit lassé quelque temps:
«Au commencement de novembre (1575), dit l'Estoille, le
roi laissa sa chemise à grands godrons, dont il étoit
autrefois si curieux, pour en prendre à collet renversé
à l'italienne.» Mais en 1578 la mode des fraises «d'un
tiers d'aulne» reprit plus que jamais fureur. (_Mém._ de
P. Fayet, p. 2.) Les _collets_ revinrent et restèrent.
Sous Louis XIV pourtant, les arriérés, comme le Sganarelle
de l'_Ecole des maris_, jouée en 1661, ne s'y étoient pas
encore conformés. «Ma foi, dit Lisette de ce suranné,
Ma foi, je l'enverrois au diable avec sa fraize.»
V., sur les collets et rabats à godrons, t. 1, p. 163.]
[Note 314: _Var._:
J'avois peur d'en recevoir blasme.]
[Note 315: _Var._:
Tout leur bien et tout leur trésor.]
[Note 316: _Var._:
Pensez-vous que nos beaux François.]
[Note 317: _Var._:
En tant de périlleux hazards.]
[Note 318: Longtemps ce fut le blanc dont on se placardoit
la figure qui s'appela _fard_. V. _Notice des manuscrits_,
t. 5, p. 163. L'usage universel du rouge au 18e siècle,
où la poudre dont on se couvroit la tête rendoit le blanc
impossible pour le visage, a seul fait donner au mot _fard_
le sens que nous lui donnons. Regnier (sat. 9, v. 8) parle
aussi de la _céruse_ dont on se fardoit. Cette mode de
teinture faciale étoit venue d'Italie, comme tous les vices
et les ridicules du même temps. V., dans un livret très
rare publié vers 1500, _Bazelletta del preclarissimo poeta
Faustino de Rimine_, un sonnet moral sur la manie de se
farder (Catal. Libri, p. 238, nº 1481).]
[Note 319: _Var._:
Nouveaux imposts.]
_Passage du Cardinal de Richelieu à Viviers._
_Anecdote extraite du journal manuscrit de J. de Banne_[320].
[Note 320: Ce fragment très curieux, qui contient sur l'un
des plus intéressants épisodes de la fin de la vie du
cardinal de Richelieu des détails fort circonstanciés, n'a
été publié que dans le nº 5 de la _Revue trimestrielle_,
p. 200-202. Il est à peu près inconnu, presque inédit, car
le numéro dans lequel il a été inséré est le plus rare
de cette publication, que Buchon dirigeoit, et qui a été
interrompue par la révolution de juillet. Nous ne savons
quel est le J. de Banne dont le journal manuscrit contenoit
cette anecdote.]
Le 24 août 1642, Monseigneur l'eminentissime cardinal duc de
Richelieu vint coucher en cette ville de Viviers avec une cour
royale[321]. Il se faisoit tirer contre-mônt la rivière du Rhône,
dans un bateau où l'on avoit bati une chambre de bois, tapissée de
velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d'or. Dans le
même bateau il y avoit une antichambre de même façon; à la proue et
au derrière du bateau il y avoit quantité de soldats de ses gardes
portant la casaque d'écarlate, en broderie d'or, d'argent et de soie,
ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Eminence étoit dans
un lit garni de taffetas pourpre. Monseigneur le cardinal de Bigni
et messieurs les evêques de Nantes et de Chartres y étoient avec
quantité d'abbés et de gentilshommes en d'autres bateaux; au devant
du sien, une frégate faisoit la découverte des passages, et après
montoit un autre bateau chargé d'arquebusiers et d'officiers pour les
commander. Lorsqu'on abordoit en quelque île, on mettoit des soldats
en icelle pour voir s'il y avoit des gens suspects, et, n'y en
rencontrant point, ils en gardoient les bords, jusques à ce que deux
bateaux qui suivoient eussent passé: ils étoient remplis de noblesse
et de soldats bien armés.
[Note 321: Richelieu tenoit Cinq-Mars et de Thou. Louis
XIII, avant de s'en retourner à Paris, malade et presque
mourant lui-même, les lui avoit livrés en passant par
Tarascon. Il lui avoit aussi laissé «le pouvoir d'agir,
durant son absence, avec la même autorité que sa propre
personne.» (_Mém. de Monglat_, coll. Petitot, 2e série, t.
49, p. 380.) Le cardinal se hâtoit d'en profiter, et il
entraînoit ses deux captifs vers Lyon, où le chancelier,
muni des preuves de leurs intelligences avec l'Espagne,
préparoit déjà leur procès. Rien n'avoit pu arrêter
l'implacable ministre. Le mal qui le dévoroit, et dont une
des pièces précédentes vous a dit le détail, ne fut pas
un obstacle pour lui. «Ne pouvant souffrir ni litière ni
carrosse, dit Monglat, _ibid._, p. 390, il vouloit remonter
le Rhône jusqu'à Lyon, ce que personne n'avoit jamais
entrepris, à cause de la rapidité du fleuve. Il ne laissa
pas de s'y embarquer, et avoit si peur que les prisonniers
ne se sauvassent qu'il fit attacher le bateau où ils
étoient au sien, et les mena en triomphe jusqu'à Lyon,
pour être sacrifiés à sa vengeance. Il ne faisoit que deux
lieues par jour, tant l'eau étoit rapide.»]
En après venoit le bateau de Son Eminence, à la queue duquel étoit
attaché un petit bateau couvert, dans lequel étoit M. de Thou,
prisonnier[322], gardé par un exempt des gardes du roi et douze
gardes de Son Eminence. Après les bateaux venoient trois barques,
où étoient les hardes et vaisselle d'argent de Son Eminence, avec
plusieurs gentilshommes et soldats. Sur le bord du Rhône, en
Dauphiné, marchoient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur
le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avoit un très beau
regiment de gens de pied, qui entroit dans les villes où Son Eminence
devoit entrer ou coucher.
[Note 322: Cinq-Mars étoit avec lui, et c'est par oubli que
J. de Banne ne le nomme pas ici. Puisqu'il est question
de de Thou, à qui l'on a voulu faire dans tout ceci un
rôle beaucoup trop intéressant, il est bon, je crois, de
renvoyer à une lettre qui lui fut écrite peu de temps avant
la découverte du complot par Alexandre de Campion, qu'il
avoit voulu y entraîner. Par cette lettre, qui le pose en
véritable recruteur de conjurés, sa part de complicité
semble fort bien définie: «Il est certain, dit M. Moreau
dans une note, que de Thou avoit fait un peu plus que de
garder le secret de son ami.» (_Mémoires de H. de Campion_,
édit. elzev., p. 379.) Pour un autre fait très curieux
de cette conspiration, V. _Mém. de d'Argenson_, coll.
elzevir., t. 1, p. 71-72.]
Son bateau prit terre contre la calme de Bonneri, en cette
ville[323], où quantité de noblesse l'attendoit, entr'autres M. le
comte de Suze. Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son
bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu'il fut
au logis qu'on lui avoit preparé dans la ville. Quand son bateau
abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit
au bord de la rivière; après qu'on avoit vu s'il étoit bien asseuré,
on sortoit le lit dans lequel le dit seigneur étoit couché, car il
étoit malade d'une douleur ou ulcère au bras[324]; il y avoit six
puissans hommes qui portoient le lit avec deux barres[325], et les
liens où les hommes mettoient les mains étoient rembourés et garnis
de buffeteries. Ils portoient sur leurs epaules et autour du cou
certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la couverte
de buffe; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au
cou étoient comme une etole qui descendoit jusques aux barres dans
lesquelles elles étoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit
et le dit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il
devoit loger. Mais ce dont tout le monde étoit étonné, c'est qu'il
entroit dans les maisons par les fenêtres: car, auparavant qu'il
arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons
ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit
loger[326], et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la
rue jusque aux fenêtres ou ouvertures de son logis[327]. Ainsi étant
dans son lit portatif, il passoit par les rues et on le passoit sur
le pont jusques dans un autre lit qui lui étoit préparé dans sa
chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et
violet, avec des ameublemens très riches. Il logea, à Viviers, dans
la maison de Montarguy qui est à present à l'université de notre
Eglise. On abattit la croisée de la chambre qui a sa vue sur la
place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique
de Noël de Vielh, sous la maison d'Ales, du côté du nord, jusques à
l'ouverture des fenêtres, où le Seigneur cardinal fut porté de la
manière expliquée. Sa chambre étoit gardée de tous côtés, tant sous
les voûtes qu'ès côtés et sur le dessus des logemens où il couchoit.
[Note 323: Viviers, sur le Rhône, autrefois capitale de la
province de Vivarais, qui lui doit son nom, aujourd'hui
simple chef-lieu de canton du département de l'Ardèche.]
[Note 324: Ce n'étoit là que la moindre de ses maladies.
Monglat en parle plus en détail: «Le cardinal, dit-il,
étoit fort malade d'un abcès qui lui etoit venu au bras...,
aussi bien qu'au fondement, où il avoit un ulcère.»]
[Note 325: Monglat dit qu'il y avoit douze personnes pour
le porter (_ibid._, p. 391); Pontis en compte seize (coll.
Petitot, 2e série, t. 32, p. 342). Tallemant va jusqu'à
vingt-quatre, mais qui se relayoient, dit-il (édit. P.
Pâris, t. 2, p. 70-71).]
[Note 326: «M. des Noyers, l'un de ses plus fidèles
serviteurs, faisant pour ainsi dire le maréchal-des-logis,
alloit devant et avoit soin de faire faire une ouverture à
l'endroit des fenêtres de la chambre où il devoit reposer.»
(_Mém. de Pontis_, p. 342.)]
[Note 327: «Il avoit aussi, dit Monglat, un pont sur des
chariots, qu'on appliquoit si adroitement aux lieux où il
logeoit qu'on le montoit dans sa chambre sans passer par
aucun degré.» Tallemant dit à peu près la même chose: «Pour
ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons
où il logeoit, et, si c'étoit par trop haut, on faisoit un
rempart dez la cour, et il entroit par une fenestre dont on
avoit osté la croisée.»]
Sa cour ou suite étoit composée de gens d'importance; la civilité,
affabilité et courtoisie étoient avec eux; la devotion y étoit très
grande: car les soldats, qui sont ordinairement indevots et impies,
firent de grandes devotions; le lendemain de son arrivée, qui étoit
un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et communièrent avec
demonstration de grande pieté; ils ne firent aucune insolence dans
la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit
de grandes devotions. Quand on étoit sur le Rhône, quoiqu'il y eût
quantité de bateliers tant dans les barques qu'après les chevaux, on
n'osoit jamais blasphêmer, qu'est quasi un miracle que de telles gens
demeurassent dans une telle retention; on ne leur voyoit proferer
que les mots qui leur étoient nécessaires pour la conduite de leurs
barques, mais si modestement que tout le monde en etoit ravi.
Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit
preparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin;
mais, au partir du Bourg-Saint-Andéol, il prit la poste pour aller
trouver le roi; le dimanche 25, le dit seigneur fut reporté dans son
bateau avec le même ordre. Il étoit venu tout environné de noblesse
et de ses gardes; il y avoit plaisir d'oüir les trompettes qui
jouoient en Dauphiné avec les reponses de celles du Vivarais, et les
redits des echos de nos rochers: on eût dit que tout jouoit à mieux
faire.
Monseigneur de Viviers traita au Bourg-Saint-Andéol et à Viviers
les plus apparens prelats de cette troupe, comme messeigneurs
cardinaux Bigni, Mazarin, les evêques et abbés, ainsi que quantité
de seigneurs. Monseigneur le cardinal-duc lui fit mille caresses et
demonstrations d'amitié. Je le vis dans sa chambre: il portoit fort
pauvres couleurs, à cause de son mal, qui toutesfois s'alentit étant
dans cette ville. Ce seigneur étoit fort affable, savant au possible,
et grandissime homme d'Etat. Les consuls firent poser ses armoiries
sur les portes de la ville et de son logis; il ne voulut pas qu'on
lui fît entrée en aucune part, ni qu'on tirât canon ni mousquet.
Lorsqu'il fut arrivé à Lyon, le sieur de Cinq-Mars, grand ecuyer, et
le sieur de Thou, furent executés à mort[328].