La crainte que nous avions que le peu de merite de noz rustiques

personnes destournat vos oreilles pour oüyr et entendre les echoz

pitoyables de nos particulieres plaintes et generalles complaintes

rendoit du commencement nos attentes suspectes de recevoir de là

nos consolations esperées. Mais estant ainsi que Vostre Majesté

tant humaine reçoit si volontiers les très-humbles requestes et

supplications de ses sujects, ceste seule consideration nous donne

presentement l'asseurance de luy parler et faire grossièrement

entendre la cause de nos ennuys. Nous pensions pour long-temps estre

bien asseurez en nos cabanes rurales, jouyssant de l'amiable repos

que ce grand et invincible guerrier, nostre deffunct et très-honoré

maistre, avoit procuré à son peuple[277]. Mais ne pouvant les envieux

de nostre prosperité longuement entretenir en France ce bien

inestimable de la paix, de la quelle nous respirions si doucement

les doux zephires avec une extrême crainte de la perdre, nous voyons

presentement, helas! des presages dangereux de sa prochaine ruyne.

Les ressentimens que nous avons encore des afflictions passées et

des anciennes guerres intestines nous debilitent entierement le

coeur et le courage en l'apprehension des futures, de telle sorte

et manière que nous n'avons aucun goust pour savourer les biens que

liberalement le ciel en ceste presente année eslargira aux enfans de

la France. Nous parlerons à vous, Madame, encore que ne soyons que

pauvres paysans et gens rustiques nourris à la champestre, de vile

et basse condition, des quels la pointe et la portée du jugement au

respect de celuy de vos experimentez Conseillers d'Estat ne s'estend

et n'outrepasse la veüe des clochers de nos villages, mais pourtant

nous avons ceste maxime bien avant engravée en l'ame, ressentant

le naturel des simples; mais des bons et legitimes François, que

quiconque se dit subjet du roy ne se doit jamais forligner de la

fidelité qui luy doit inviolablement garder; et comme il est vray

que les vrays sujets d'un prince ne peuvent estre tels que par

l'obeïssance et par la foy solide qui les rend obligez à son service,

il faut estimer ceux-là n'estre legitimes sujets, qui abandonnent

le soing qu'ils doivent avoir de l'Estat et de la personne de leur

souverain pour embrasser leur propre lucre de leur particulier

interest, et la seule elevation de leur gloire; et alors, ainsi

desguisez, n'estans plus que serviteurs affectionnez entre deux

levres, delaissent ce qu'ils devroient estre et deviennent comme

noircis, amoureux de leurs vaines et frivolles intentions. Nous nous

garderions bien d'ecrire et de parler de ceste sorte, n'estoient les

misères de la guerre que nous apprehendons[278], et particulierement

l'affection que nous portons au roy, nostre bon seigneur et maistre,

la quelle, par force et de son authorité, extorque et attire toutes

ces parolles du coeur, de bouche et de la plume. Nous ne craignons

point tant les esclairs ny les bruits des effroyables tonnerres,

qui souventes fois esbranlent nos maisons et renversent les tours

et clochers de nos paroisses, que les espouvantables alarmes qui

s'engendrent au son du tocsin, le plus souvent de nuict au milieu

de nostre repos, ores de jour au milieu de nos sueurs, peines,

labeurs et travaux. Point tant ne nous attristent les gresles, ny les

gelées de may, ny les coulanges[279] de juing, qui nous apportent

coustumierement la cherté des vivres, que l'inhumanité des soldats

et desloyauté des goujards[280] qui tuent, qui molestent, qui

violent, qui bruslent, qui destruisent, rançonnant le bon-homme[281],

et luy font dix mille violences, pour luy faire, à force de coups,

qui de pieds, qui de mains, qui de bastons, qui de glaives, qui de

dagues, qui de poignards, confesser où est son pauvre bien caché,

mussé, enterré et transporté hors de sa maison. Nous ne pouvons

alors nous servir contre ces cruautez barbaresques d'autres armes

ny moyens que d'obeyssance, force de larmes inutiles et de vaines

prières. Cela destournant tout le cours de nos petites intentions,

estant la cause le plus souvent de la sterilité de nos terres, de

la vente de nos biens et heritages à vil prix, de la perte de nos

causes et procez, faute d'avoir de quoy faire presens à nos advocats

et procureurs pour la recommandation de nos affaires; bref, de tout

nostre malheur. Et puis qu'il plaist maintenant à la fortune et

inconstance des temps de nous faire payer à usures l'interest de

l'aise de Bontems et du repos duquel elle nous avoit faict joüyr par

l'espace de vingt années et plus, nous ne pouvons avoir autre recours

qu'à vous, Madame; nous vous offrons maintenant nostre coeur affligé,

qui parle à vous, et vous représente, malgré que nous ayons, les

registres des maux que desjà nous font ressentir les estincelles de

ces esmotions intestines, qui s'allument en ce royaume et se trament

sur la division de nos princes. Que si Dieu veut tant affliger la

France de permettre, pour nos offenses, qu'elle se voye ensanglantée

du sang de ses enfans par l'entremise d'une guerre civile, ce que

nous prions journellement qu'il n'advienne, à tout le moins vos vrays

et legitimes sujets vous feront aysement cognoistre en tout lieu,

place et occurrence, par leur constance genereuse, que leurs volontez

n'auront jamais pour guides que les commandemens de Vos Majestez,

pour loy que vos desirs, et pour but que vostre contentement et

service, protestant dès à present aux pieds du roy et de Vostre

Majesté, Madame, qu'ils auront autant de courage pour mourir en la

deffence de leur prince, qu'ils ont eu de coeur à vivre durant la

paix, en vous servant, affectionnant et craignant.

[Note 277: Il est bien vrai que les dernières années du

règne de Henri IV furent l'époque la plus heureuse pour

les campagnes. On trouve un tableau délicieux de cette

prospérité des champs aux premières pages des _Mémoires_

de l'abbé de Marolles. M. Sainte-Beuve l'a déjà cité

dernièrement dans un article sur l'_Histoire d'Henri IV_,

par M. Poirson (_Moniteur universel_, 16 février 1857);

nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire aussi à

propos des regrets de ces pauvres _paysans champêtres_:

«Je revois, dit l'abbé de Marolles, avec un plaisir non

pareil, la beauté des campagnes d'alors; il me semble

qu'elles étoient plus fertiles qu'elles n'ont été depuis,

que les prairies étoient plus verdoyantes qu'elles ne sont

à présent, et que nos arbres avoient plus de fruit... Le

bétail étoit mené sûrement aux champs, et les laboureurs

versoient les guérets pour y jeter les blés que les leveurs

de taille et les gens de guerre n'avoient pas ravagés. Ils

avoient leurs meubles et leurs provisions nécessaires, et

couchoient dans leur lit. Quand la saison de la récolte

étoit venue, il y avoit plaisir de voir les troupes de

moissonneurs, courbés les uns près des autres, dépouiller

les sillons, et ramasser au retour les javelles, que les

plus robustes lioient ensemble, tandis que les autres

chargeoient les gerbes dans les charrettes et que les

enfants, gardant de loin les troupeaux, glanoient les épis,

qu'une oubliance affectée avoit laissés pour les réjouir.

Les robustes filles de village scioient les blés, comme

les garçons, et le travail des uns et des autres étoit

entrecoupé de temps en temps par un repas rustique, qui se

prenoit à l'ombre d'un cormier ou d'un poirier qui abattoit

ses branches chargées de fruits jusqu'à la portée de leurs

bras.» Le bon abbé donne un peu plus loin quelques détails

particuliers à cette belle province de Touraine, où il

étoit né en 1610. Il avoit donc dix ans à l'époque fortunée

dont il fait la description, et c'est ce qui en explique le

charme. Son style prosaïque ne pouvoit se colorer qu'aux

souvenirs de l'enfance: «Après la moisson, dit-il, les

paysans choisissoient un jour de fête pour s'assembler

et faire un petit festin qu'ils appeloient _l'Oison de

métive_ (moisson); à quoi ils convioient non seulement

leurs amis, mais encore leurs maîtres, qui les combloient

de joie s'ils se donnoient la peine d'y aller. Quand les

bornes gens faisoient les noces de leurs enfans, c'étoit un

plaisir d'en voir l'appareil; car, outre les beaux habits

de l'épousée, qui n'étoient pas moins que d'une robe rouge

et d'une coiffure en broderie de faux clinquant et de

perles de verre, les parents étoient vêtus de leurs robes

bleues bien plissées, qu'ils tiroient de leurs coffres

parfumés de lavande, de roses sèches et de romarin; je

dis les hommes aussi bien que les femmes, car c'est ainsi

qu'ils appeloient le manteau froncé qu'ils mettoient sur

leurs épaules, ayant un collet haut et droit comme celui du

manteau de quelques religieux; et les paysannes, proprement

coiffées, y paroissoient avec leurs corps de cotte de deux

couleurs. Les livrées des épousailles n'y étoient point

oubliées; chacun les portoit à sa ceinture ou sur le haut

de manche. Il y avoit un concert de musettes, de flûtes

et de hautbois, et, après un banquet somptueux, la danse

rustique duroit jusqu'au soir. On ne se plaignoit point des

impositions excessives; chacun payoit sa taxe avec gaîté,

et je n'ai point de mémoire d'avoir ouï dire qu'alors un

passage de gens de guerre eût pillé une paroisse, bien loin

d'avoir désolé des provinces entières, comme il ne s'est vu

que trop souvent depuis par la violence des ennemis.--Telle

étoit la fin du règne du bon roi Henri IV, qui fut la

fin de beaucoup de biens et le commencement de beaucoup

de maux, quand une furie enragée ôta la vie à ce grand

prince...» (_Mémoires_ de Michel de Marolles, 1755, in-12,

t. 2, p. 20-24.)]

[Note 278: La guerre civile, en effet, étoit imminente.

Les princes, mécontents, venoient de se retirer de la

cour et commençoient à armer. Pour obtenir une paix, qui

ne fut que très peu durable, il fallut leur accorder tout

ce qu'ils voulurent, par le traité signé le 15 mai à

Sainte-Menehould.]

[Note 279: Lisez _coulage_. Il arrive souvent qu'en juin,

la vigne étant en fleur, des pluies froides surviennent et

empêchent les raisins de se former. C'est ce qu'on veut

dire ici.]

[Note 280: Valets d'armée. V. t. 4, p. 364. Ils étoient

aux campagnes ce qu'alors les laquais étoient aux villes,

de vrais pillards. Peu de temps après l'époque où ceci fut

écrit, on ne dit plus que _goujat_, forme sous laquelle le

mot est resté, mais avec un autre sens. «Je me souviens

bien, lit-on dans le _Francion_, que les soirs, auprès du

feu, il contoit à ma mère qu'en sa jeunesse il s'étoit

débauché pendant quelques troubles de la France, et avoit

servy de _goujat_ à un cadet d'une compagnie d'infanterie.»

(Edit. 1663, in-8, p. 198.)]

[Note 281: Le pauvre peuple s'appeloit toujours ainsi. V.

t. 6, p. 53, note.]

_Le Plaisir de la Noblesse et autres qui ont des eritages aux champs,

sur la preuve certaine et profict des estauffes et soyes qui se font

à Paris, et les magazins qui seront aux Provinces._

_Par Barthelemy de Laffemas, sieur de Bauthor, controolleur general

du commerce de France[282]._

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, libraire, imprimeur du Roy,

demeurant au Mont S. Hilaire._

1603. In-8.

[Note 282: Barthélemy de Laffémas est l'un des hommes que

notre siècle d'industrie doit glorifier avant tout autre

de cette époque, voire presque à l'égal de Sully, et cela

d'autant mieux que pendant deux cents ans ses services,

si appréciables pour nous, ont été à peu près méconnus.

C'est en 1558, comme on le sait par le _Mémoire présenté

au Roy_ le 17 avril 1598, qu'il naquit, dans le Dauphiné,

au village de Beausemblant, dont le nom resta longtemps

son sobriquet. Il avoit pour père Isaac Laffémas et pour

mère Marguerite Bautor. Quoiqu'on puisse croire, en lisant

ici ses titres et qualités, et ce nom de sieur de Bauthor

qui donneroit à penser qu'il étoit de noblesse, Laffémas

ne fut d'abord qu'un simple artisan, un tailleur. En 1582,

il est attaché comme tel, avec vingt livres de gages, à la

maison du roi de Navarre. (Champollion-Figeac, _Documents

histor. inéd._, t. 4, 2e part., p. 2.) Laffémas étoit de

la religion; ce dernier fait nous le donneroit à penser

si déjà la _France protestante_, t. 6, ne nous l'avoit

appris.--Dès 1576 il étoit dans les grandes affaires.

On sait par deux de ses écrits: _Advertissement à MM.

les commissaires du Roy pour estre instruits en ceste

oeuvre publicque_, etc., et _Lettres et exemples de la

feue Royne mère_, que, cette année-là, profitant de ce

qu'il étoit chargé de la fourniture des _estoffes de

soie de l'argenterie_, en qualité de tailleur, et ne

se contentant point de cette fourniture secondaire, il

avoit étendu ses visées et avoit levé lui-même, à ses

risques et périls, «la boutique d'argenterie du Roy». A

cet effet, lui-même nous le dit dans son _Avertissement

à MM. les commissaires_, «il avoit emprunté plus de deux

cent mille escus, soit à Paris, à Tours, Lyon, etc.» En

1601, ajoute-t-il, «il ne devoit plus que mille cinq cents

escus, ayant tout payé, même les intérêts, et ayant fait

cet emprunt _parcequ'il vouloit satisfaire à son superbe

entendement_.» Qu'entend-il par ces derniers mots? Le

grand dessein de son propre avancement, et surtout des

entreprises qu'il projette et qui, suivant ce qu'il espère,

doivent tourner à la prospérité du commerce et au progrès

de l'industrie. Quand il s'en ouvrit à Henri IV, dans un

écrit qu'il présenta lui-même, il paroîtroit qu'il fut

d'abord assez mal reçu par sa goguenarde majesté. Se riant

de la profession de l'utopiste, le roi dit seulement «qu'il

entendoit, puisque les tailleurs comme lui faisoient les

livres, que ses chanceliers dorénavant lui fissent ses

chausses.» C'est L'Estoile (11 janvier 1607) qui raconte

l'anecdote, mais en la mettant à tort sur le compté de

Laffémas le fils, qui ne fut jamais tailleur. Ce dédain ne

dura guère. Chez Henri IV le bon sens l'emportoit vite sur

la goguenardise, celle-ci une fois satisfaite. Laffémas

fut lu, encouragé. En 1597 parut son premier écrit, du

moins Brunet (_Manuel_, t. 3, p. 13) n'en connoît-il pas

de plus ancien. Il a pour titre: _Règlement général pour

dresser les manufactures en ce royaulme et couper le cours

des draps de soye, etc., ensemble les moyens de faire la

soye par toute la France_. Paris, _Cl. Montroeil et Jean

Riche_, 1597, petit in-8. Ce sont deux traités réunis. Le

dernier est signé _Laffemas_, dit _Beausemblant_, _tailleur

varlet de chambre du roy Henry IV_. Le résultat de ces deux

écrits ne se fit pas attendre, du moins pour l'auteur. Le

15 novembre 1602, il obtint du roi le titre de _contrôleur

général du commerce de France_, qui lui est donné ici.

L'ordonnance qui le nomme se trouve dans les _Docum. hist.

inéd._, t. 4, 2e part., p. 30-31. Cette faveur y est

motivée par le désir qu'avoit le roi «de recognoistre les

longs services faits par ledit Laffémas depuis quarante

ans.» Par son nouveau titre, Laffémas se trouvoit appelé

à la présidence de l'assemblée du commerce, convoquée par

Henri IV l'année précédente, et qui étoit, ainsi que l'a

fort bien remarqué M. Champollion-Figeac, un véritable

comité consultatif du commerce et de l'industrie. Le

volume cité tout à l'heure en contient les procès-verbaux,

et un _Mémoire_ de Laffémas, publié dans les _Archives

curieuses_, 1re série, t. 14, p. 221, en explique au mieux

le but et la portée. La dernière séance de ce comité eut

lieu le 22 octobre 1604. Laffémas mourut l'année suivante,

épuisé, brisé de travail, comme l'a bien dit M. Poirson

dans sa récente _Histoire du règne de Henri IV_, t. 2,

1re partie, p. 80. M. Champollion-Figeac, M. Philarète

Chasles (_Etudes sur le XVIe siècle_, p. 20), M. Chéruel

(_Hist. de l'administration monarchique en France_, t. 1,

p. 350), avoient dignement apprécié son caractère et ses

efforts, mais personne ne lui a rendu une aussi entière

justice que M. Poirson, lorsqu'il a écrit: «Laffémas, le

plus intelligent et le plus actif ministre des projets du

roi, qui demandoit solennellement, en janvier 1597, qu'on

étendît à la France entière l'industrie séricicole; qui,

de sa propre personne, répandoit le mûrier et la soie dans

les quatre provinces qui les reçurent les premières; qui

inspiroit et dirigeoit à Paris toutes les délibérations

de ce conseil des manufactures et du commerce chargé des

détails de l'entreprise; qui succomba en 1605, épuisé par

la fatigue de tant de travaux, et qui, littéralement,

mourut à la peine.»--La pièce reproduite ici semble être le

plus rare des écrits de Laffémas. Son peu de volume a fait

qu'il a échappé à tout le monde, même à M. Champollion, qui

a donné la liste la plus complète de ses traités. Il n'en

compte pas moins de quinze. M. Weiss, dans sa _Biographie

universelle_, en avoit oublié plusieurs, y compris, bien

entendu, celui-ci, qui a trait, comme la plupart des

autres, à l'industrie que Laffémas avoit le plus à coeur.

Dans les derniers temps de sa vie, le titre que lui avoit

accordé Henri IV s'étoit compliqué de celui de contrôleur

du _plant des meuriers_. Il l'a pris en tête d'une pièce

qui sera souvent citée plus loin: _La façon de faire et

semer la graine de meuriers_, etc. Paris, 1604, in-8.]

* * * * *

I.

Chacun doibt cognoistre et avoir pour maxime qu'il faut labourer et

semer avant que venir à la moisson, planter les arbres et les enter

pour l'esperance d'avoir les fruicts. Aussi faut-il planter et

eslever les meuriers pour nourrir les vers. Et lors on fera telle

quantité de soye que ce royaume en aura pour sa provision, et en

fournira aux estrangers[283].

[Note 283: C'est à quoi tendoient les plus constants

efforts de Laffémas. Henri IV l'y avoit secondé, et, en

1603, le but se trouvoit presque atteint. V. notre t. 3, p.

112, note 2, V. aussi le premier écrit de Laffémas, dont

nous avons parlé tout à l'heure: _Règlement général pour

dresser les manufactures en ce royaume_, etc.]

II.

Sur le bruit que beaucoup de vers à soye sont venuz à mourir ceste

année en divers lieux, et sur ce allèguer que le climat de la France

n'est propre: il sera remonstré au vray la faute pourquoy ils sont

morts, et que à l'advenir le remède est facile de les conserver par

bonnes espreuves, et faire cognoître qu'iceluy climat est aussi bon

que celuy des estrangers.

III.

En premier lieu, faut remarquer que les vers à soye sont comme

espèces de chenilles qui meurent aux grandes chaleurs, et aussi

par les pluyes, tant en Italie qu'autres pays: car s'ils mangent

seullement des fueilles mouillées, ils viennent malades et meurent.

IV.

La faute pourquoy sont venuz à mourir lesdits vers en aucuns lieux,

ce n'a point esté le climat, ains ç'a esté de ne les avoir fait

esclorre de bonne heure, et autres qui ne pouvoient avoir des

fueilles à commandement pour les nourrir, n'y ayant chose qui leur

fasse plus de tort que de les retarder[284]. Car au contraire il

les faut faire advancer pour faire leurs soyes avant les grandes

chaleurs, qui ont esté trop vehementes, et faict mourir les vers

cette présente année, et aussi que les fueilles estant venues par

trop dures, qui sont les deux occasions qui les faict mourir.

[Note 284: Laffémas dit la même chose, mais avec quelques

détails de plus, dans le _Traité_ dont cette pièce n'est

pour ainsi dire que la préface, ou plutôt le résumé par

anticipation: «Les expers envoyez aux généralitez et

eslections de Paris, Orléans, Tours et Lyon, pour faire la

nourriture des dits vers, en l'année mil six cent trois,

ont apperceu que ceux qui ne les avoient faict esclorre de

bonne heure, la pluspart sont morts. Ce qui a donné sujet

faire courir faux bruitz que le climat de France n'estoit

propre, et allèguent les dits expers que ceux qui prennent

trop grande quantité de vers à nourrir, n'ayant des

personnes propres pour leur aider, cela est cause qu'ils

retardent et ne peuvent venir à perfection.» (_La façon de

faire et semer la graine de meuriers_, etc., p. 27.)]

V.

Et pour exemple et preuve veritable, au jardin de l'Hostel de

Retz[285] l'on a faict cette année, des meuriers de leurs jardins,

dix-huict livres de soye, sans que les vers soient nullement morts,

et les ont vendus quatre-vingtz-quatre escus, et ny sçauroit avoir

de fraiz environ pour vingt escus, et à l'advenir ne se fera la

moictié des dits fraiz. De façon que ceux qui avoient quatre fois

autant de meuriers n'ont point faict la quarte partie d'autant de

soye pour n'avoir faict esclorre leurs vers de bonne heure ny avoir

les fueilles à commandement, comme ceux qui les avoient en leur dict

jardin. Et au semblable, tous ceux qui les ont faict esclorre de

bonne heure ont faict même quantité de soye.

[Note 285: Cet hôtel de Retz étoit dans le faubourg

Saint-Honoré. (Laffémas, _La façon de faire et semer la

graine de meuriers_, p. 27.) Il devint plus tard l'hôtel

de Vendôme, et la place de ce nom en occupe le terrain.

Il ne faut le confondre ni avec l'hôtel de Retz de la

rue des Poulies, qui étoit voisin du premier hôtel de

Longueville, ni avec l'hôtel de Gondi, situé dans le

faubourg Saint-Germain, rue de Condé.--Le maréchal de

Retz y étoit mort le 12 avril 1602. (L'Estoille, édit.

Michaud, t. 2, p. 332.) C'est sans doute ce qui l'avoit

rendu disponible pour les plantations dont il est parlé

ici. Ce n'étoit pas le seul lieu de Paris où l'on eût tenté

alors la culture du mûrier. Dès l'année 1696 Henri IV avoit

consacré à cet utile essai une grande partie du jardin des

Tuileries. La plantation avoit prospéré, et sans tarder le

roi l'avoit étendue encore, avec l'aide d'Olivier de Serres

et de Claude Mollet, son premier jardinier. V. _Théâtre

d'agriculture_ d'Oliv. de Serres, édit. in-4, t. 2, p. 110,

et P. Paris, _Catal. des mss. franç._, t. 5, p. 290. En

1601, nouvelle plantation et nouveau succès. Laffémas en

parle ainsi à la page 29 de la pièce citée tout à l'heure

et publiée en 1604: «Le principal est d'avoir des meuriers

en abondance, et les faire semer, ainsi qu'a faict le sieur

de Congis, gouverneur du jardin du roy aux Thuilleries,

en ayant fait semer il y a trente mois qui sont creuz si

haut qu'il n'y a homme qui les puisse atteindre, et ceux

que Sa Majesté a fait planter aux allées il y a huit ans,

et trois ans qu'ils avoient, on juge qu'ils en ont plus

de vingt-cinq, tant qu'ils sont grands et beaux.» Toute

la partie du jardin située à l'extrémité de la terrasse

des Feuillants étoit occupée par des constructions où les

_magniaux_ (vers à soie) étoient élevés et où logeoient

les hommes qui en avoient le soin. Laffémas fait un grand

éloge de la femme qui les dirigeoit: «Dame Jule, Italienne,

dit-il, qui nourrit les vers pour Sa Majesté au jardin

des Thuilleries, femme des plus entendues qui se puisse

trouver.» (_Id._, p. 28.) Plus tard, les bâtiments furent

remplacés par une orangerie. Elle existoit déjà en 1640,

et la rue Saint-Florentin, qui venoit y aboutir, lui dut

son premier nom de _rue de l'Orangerie_. Les constructions,

occupées en dernier lieu par la galerie de tableaux du

comte de Vaudreuil ne disparurent qu'après la révolution.

V. les _Mémoires_ du marquis de Paroy, _Revue de Paris_,

14 août 1836, p. 106. On a vu tout à l'heure que c'étoit

une Italienne qui dirigeoit la _magnanerie_ royale des

Tuileries. Il en étoit partout ainsi. Celle du château de

Madrid étoit aussi aux mains d'ouvriers italiens. Selon M.

Poirson, c'est l'un d'eux, Balbani, qui donna son nom à la

route qui fut alors percée dans le bois de Boulogne pour

faciliter les communications entre Paris et le château de

Madrid. (_Hist. du règne d'Henri IV_, t. 2, 1re part., p.

65, note.) Claude Mollet, que nous ayons déjà nommé, et qui

avoit pris part à la plantation du jardin des Tuileries en

mûriers, ne s'en étoit pas tenu là: «En l'an mil six cent

six, dit-il à la p. 340 de son livre: _Théâtre des plans

et jardinages_, 1652, in-4, j'estois logé à l'hostel de

Matignon, derrière Saint-Thomas-du-Louvre, où il y avoit

une belle et grande place, laquelle est pour ce jourd'huy

toute pleine de bastiments. De cette place j'en ai fait un

très bon jardin, auquel j'avois eslevé une grande quantité

de meuriers blancs...» Les vers qu'il nourrit avec les

seuls émondages de ses arbres lui donnèrent, en 1606,

jusqu'à douze livres de soie, aussi belle, dit-il, que

celle d'Italie, et qu'il vendit 4 écus la livre.]

VI.

Et ne faut oublier tenir lesdits vers chaudement estant petits; car

ils feront leurs soyes dans deux mois au plus tost, et alors que le

peuple des champs a le moins d'afaire, et sans qu'il en couste un

seul denier à ceux qui auront leur preparatif, et noter que lesdits

vers seront plus sujets de mourir en Italie qu'en France, à cause de

leurs grandes chaleurs: car les froidures ne font aucun mal que de

les retarder comme il est dit.

VII.

Plusieurs qui ont voullu nourrir les vers dans les villes et

aillieurs, acheptant les fueilles, les tables[286], et loüant les

personnes, cela leur a faict faire des fraiz extraordinaires, qui en

pourroit dégouster beaucoup; mais ce qui leur a cousté un escu ne

coustera pas un sol aux villages, ayant une fois leur équipage dressé

et les fueilles sur les lieux. Ce qui donnera extresme plaisir et

proffict à la noblesse et autres des champs qui auront planté nombre

desdicts meuriers. Et faut notter qu'à l'advenir ceux qui en feront

aux villages ne leur coustera du tout rien, attendu que les pauvres

femmes et enfans qui n'ont point d'occupation nourriront lesdicts

vers, ainsi qu'on faict en tous lieux.

[Note 286: Olivier de Serres, dont Laffémas ne fait souvent

que répéter les préceptes, parle ainsi des tables sur

lesquelles il conseille d'élever des magniaux: «Seront

transportez, dit-il, dans une chambrete chaude et bien

close, hors de la puissance du vent, sur des tables bien

nettes et polies, couvertes de papier, pour commencer à

y tenir rang.» _La cueillette de la soie_, etc., édit.

annotée par M. Martin Bonafous. Paris, 1843, in-8, p. 70.]

VIII.

Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 17 / 21 段