esminent cardinal sont de commencer toutes choses pour la gloire
de Dieu, à celle fin que tout ce qui reste à faire en succèdent
mieux, Sa Majesté auroit donc voulu qu'après les enlignements de
cète charitable place auroient estez pris, suivant le dessein qui en
a esté faict par l'ordre de Monseigneur l'eminentissime cardinal,
à qui elle a confié la conduite de ceste piété, qu'on commença à
la construction d'une petite chapelle qui seroit nommée du nom de
son ayeul sainct Louis, à celle fin que dans icelle, en atendant le
bâtiment de l'eglise qui doibt estre dans le lieu, que les ouvriers
et autres y fissent leurs exercices de devotion, et voulant sa dite
Majesté que, pour ce faire, le service divin commençast à s'y dire le
jour et feste de Sainct-Louis.
Pour mettre en exécution la pieuse devotion du Roy, le sieur de
Saint-Germain, choisi pour ses merites, tant par sa Majesté que par
mon dit seigneur l'eminentissime cardinal, pour la direction et
conduite du bastiment de ceste commenderie, auroit en toute diligence
fait bastir et eslever une chapelle dans le milieu du dessein, où
doit estre basty la grande eglise de ceste place, et par la grande
diligence qu'il auroit fait apporter, ceste chapelle a esté en cinq à
six jours en estat d'un lieu de dévotion.
Or, comme il faut que toutes choses soient reglées selon les cas,
et notamment celles qui regardent le culte divin, cette chapelle,
ainsi promptement ediffiée, et en estat d'y celebrer la sainte messe,
suivant la volonté du Roy, ledit sieur de Saint-Germain en auroit
donné advis à Monseigneur l'illustrissime archevesque de Paris, pour
obtenir de luy la permission de faire celebrer en cette dite chapelle
le service divin, et de nommer qui luy plairoit pour ce faire.
Son illustrissime reverance, pour satisfaire à la devotion de sa
Majesté, auroit commis messieurs le Grand Penitentier et Promoteur
pour se transporter sur les lieux du chasteau de Bissestre, avec
monsieur Davou, l'un des chanoines de l'eglise Nostre-Dame, pour
voir et visiter si ladite chapelle, bastie dans ce dit lieu, estoit
en estat requis d'y celebrer la sainte messe, pour à leur rapport en
ordonner ce que de raison, attendu l'importance de ceste place, qui a
esté par cy-devant l'azille et le receptacle des mauvaises actions de
personnes mal vivantes.
Pour ce faire, les dits sieurs Grand Penitentier, Promoteur et Davou,
se transportèrent sur les dits lieux du chasteau de Bissestre, le
mercredy sur les quatre heures après midy, 23 juillet 1634, et après
que ledit sieur de Sainct-Germain leur eust fait entendre qu'elle
estoit la volonté du Roy et de Monseigneur l'eminentissime cardinal
duc, il leur fit voir en quel estat ladite chapelle estoit.
Les dits sieurs commissaires voyant le peu qui restoit à faire pour
mettre en estat ladite chapelle, pour y celebrer la saincte messe
le jour et feste de Sainct-Louys, ainsi qu'estoit la volonté de sa
Majesté, et sur les asseurances que leur auroit données ledit sieur
de Sainct-Germain de faire orner richement la dite chapelle de
tout ce qui seroit necessaire pour une si celèbre action, lesdits
sieurs commissaires en auroient fait leur rapport au dit seigneur
archevesque.
Surquoy il a esté ordonné que le curé de Gentilly, comme estant
pasteur dans l'estenduë de ceste chapelle du chasteau de Bissestre,
commenceroit, avec ses prestres habituez et autres, les ceremonies de
l'establissement de la devotion dans ce lieu, par une benediction,
suivant ce qui est prescript dans le manuel de l'eglise de Paris, et
en suitte de ce, les premières vespres de l'office de sainct Louys,
dont la dite chapelle doit porter le nom, le lendemain les matines
du jour et la grand'messe, et ainsi tout le reste de l'office de la
ferie.
Pour l'ornement de ceste chapelle, ledit sieur de Sainct-Germain y a
fait porter une quantité de ses riches tableaux de devotion; plus, a
aussi par sa vigilance recherché les plus beaux et riches ornemens
qui luy a esté possible, pour la celebration du service divin.
Et le tout estant ainsi richement paré de tapisseries, beaux
tableaux, et d'exquis ornements, les ceremonies se sont devotement
faictes, suivant l'ordonnance dudit seigneur archevesque.
A cet establissement de devotion y est accouru un nombre infini de
peuples, tant de la ville que des faux-bourgs de Paris, qui y ont
fait prières à Dieu pour le Roy, et ont admiré et loué la grande
charité de sa Majesté, et le grand zèle dudit seigneur cardinal duc.
Ce grand Roy imitant donc les actions du debonnaire et pieux sainct
Louis, elles seront tousjours agréables à Dieu, et regnera selon son
coeur.
Ce qui nous oblige estroitement (pour ne rien oublier de ce qui est
de nostre devoir) de considerer tout ce que nous luy devons, et luy
offrir en holocauste d'amour nos coeurs impollus de toutes affections
estrangeres, n'estant nez François que pour luy et ses successeurs;
que nos voeux et nos prières fructifient du germe d'un sainct amour,
pour les porter droict au ciel, pour impetrer de ceste sagesse
immense qui tient le coeur des Roys en sa main qu'elle conserve
tousjours son cher Louis, nostre Salomon françois, nourrisson des
anges, et que son regne soit tousjours rempli de gloire et de
prosperité.
Les maistres entrepreneurs et ouvriers de ce superbe bastiment,
voulans contribuer de leur part à cette devote ceremonie, ont
presenté à leur patron sainct Louis, dans ce lieu, un haut et
puissant May, auquel sont attachées en grands tableaux les armes
de sa Majesté d'un costé, et celles dudit seigneur cardinal duc de
l'autre.
_Discours nouveau de la grande science des femmes, trouvée dans un
des sabots de maistre Guillaume._
* * * * *
Maistre Guillaume est amoureux
Pour le jourd'huy, las! quand j'y pense,
Car de recueillir est soigneux
Des femmes les belles sciences.
* * * * *
M.D.C.XXII[268]. In-8.
[Note 268: Nous donnons cette pièce, beaucoup moins à cause
de son intérêt, qui, nous en convenons, est à peu près nul,
que comme un nouveau spécimen du genre de plaisanteries
lourdes et pédantes alors populaires à Paris. Cette pièce,
en effet, est de celles qui se crioient par les rues et sur
le Pont-Neuf, où maistre Guillaume les vendoit lui-même.
V. notre t. 4, p. 53-84. L'Estoile, qui aimoit à faire
collection de ces sortes de niaiseries, n'a pas oublié
celle-ci: «On m'a donné, dit-il, trois fadèzes nouvelles,
qu'on crioit par les rues, _D'un gentilhomme de Savoye
defendu des voleurs par son chien_; LA SCIENCE DES FEMMES,
TROUVÉE DANS UN DES SABOTS DE MAISTRE GUILLAUME; et un
_nouveau miracle_ avenu près de Barcelonne, _de deux enfans
mangés d'un pourceau, et de deux autres brûlés par la
mère, dans son four, sans y penser_.» C'est sous la date
du 13 mars 1607 qu'il a écrit cela dans son _Journal_, et
notre pièce porte celle de 1622. Ainsi, non seulement ces
sottises se vendoient, mais se vendoient bien, et l'on en
faisoit de nouvelles éditions! M. G. Brunet a consacré à
ces canards du temps passé un intéressant article dans le
_Bulletin de l'alliance des arts_. (25 décembre 1843.)]
Maistre Guillaume, c'est donc maintenant, à ce que je voy, que vous
estes amoureux. A ce que je peux estimer en moy mesme, vous y mettez
vostre esprit et amitié, pour ce jour'huy, car je ne vous avois point
encor ouy tant les exalter de leurs sciences, comme vous faites à
present, tous les prisez plus que n'a fait un Draco le sevère, ny un
Solon le sage, mesme plus qu'un Lycurgue l'austère, ny un Charondas
le prudent. Bref, maistre Guillaume, vous les prisez plus que n'ont
jamais fait les poëtes anciens; toutes fois, maistre Guillaume, je
vous en scay bon gré, car je represente à mes yeux l'obeissance de
Griselidis, laquelle estoit si remplie de tant d'honorable science
envers Gautier, marquis de Saluces, qui estoit son mary et espoux, et
aussi la belle Gillette, qui estoit fille d'un medecin de Narbonne,
qui a par sa belle science montré une infinité de beaux enseignemens
et de belle doctrine. Vous avez leu, maistre Guillaume, à ce que
je vois, l'hystoire du roy Chilperic, lequel ne fit difficulté
d'espouser Fredegonde, ores qu'elle fust fille d'un pauvre homme
de basse qualité. Ce souverain personnage la prist, voyant sa belle
science; toute fois, M. Guillaume, je vous supplie m'excuser, vous
suppliant très affectueusement de me declarer le contenu de vostre
discours, vous baisant et demeurant vostre très affectionné, I. G.
--Qui es-tu, amy lecteur, qui pour ce jourd'huy m'interroge par tes
supplications, que je t'aye à discourir de la science des femmes?
Il me semble à ton parler que tu te veux sentir, soit du lignage
ou autrement, de ce _Soldat françois_[269], car à t'ouyr parler me
semble qu'il te faudroit bailler une hallebarde, car il t'avient
bien à commander. Va, va estudier, demandeur de science, ce n'est
pas à toy à qui j'en dois rendre responce. Toy qui n'as jamais fait
qu'escumer la marmite, penses-tu sçavoir que c'est que la science?
Et va, va estudier, sans t'amuser à la cuisine, puis tu trouveras
comme moy la grande science des femmes, que j'ay si soigneusement
recueillie dans plusieurs livres, et si très soigneusement conservée
et gardée dans l'un de mes sabots, et enfermée souz la clef dans
mon cabinet, tant peur j'avois de la perdre. Lis, mon amy, avec une
grande affection ce beau passage de saincte Susane, qui remplit
de tant de belle science; elle n'appeloit jamais son mary que son
seigneur. Saint Hierosme raconte aussi de la grande science des
femmes des Indiens, et de l'amitié qui portoient à leurs maris.
Entr'autres il recite de la femme d'Asdrubal, voyant le feu en une
maison où estoit son mary, de la grande amour qu'elle portoit à son
mary, se jetta dedans le feu; Nicerat en fit autant quand elle vit
son mary mort; Tisbée en fit autant quand elle vit son amy Piramus
mort. Croy, mon amy, qu'il y a bien de la science à d'aucunes femmes,
les unes au bien et les autres au mal. Les unes ont une science
parfaite en gouvernant honorablement leur mesnage, vivent avec un
amour enrichi d'une ferme foy, d'un courage invincible et d'une
amitié non-pareille. Bref, mon amy, il ne te faut user de tel propos
envers moy, car tu te trompes fort de dire que je suis amoureux.
[Note 269: Le livre du _Soldat françois_, qui, en 1607,
époque de la première edition de cette pièce, faisoit
beaucoup de bruit.]
_Le Lecteur._
Mais, maistre Guillaume, ne vous faschés contre moy, je vous prie,
car je sçay veritablement que je ne suis pas digne de disputer contre
un tel personnage que vous, car je vous tiens pour un homme docte et
sçavant et pour un homme qui a autant leu qu'homme de vostre robe;
parquoy, maistre Guillaume, je vous voudrois bien demander, puis que
les femmes ont de tant belle science, si s'est science à d'aucune
femme de laisser leurs maris, comme je vous veux faire entendre.
C'est que j'estois dernierement en la bonne ville de Paris, où je
beuvois à un cabaret chopinette; j'escoutois la complainte de trois
pauvres savetiers, qui disoient l'un à l'autre que leurs femmes les
avoient laissez. L'un se plaignoit bien plus que les autres, car il
disoit que sa femme s'en estoit allée avec son valet, et qu'elle
luy avoit emporté ses habillemens et l'argent qu'il avoit espargné
pour avoir du cuir. L'autre aussi se plaignoit que la sienne luy
avoit tout son meuble et mesmes qu'elle avoit jusques au custode[270]
du lict vendu, et qu'il ne sçavoit où elle estoit allée. L'autre
se plaignoit que la sienne avoit trop de cousins et qu'il n'estoit
par maistre en sa maison, et que le plus souvent estoit chargé.
Bref, c'est tout autant que l'on fait d'ouyr parler des femmes qui
ont delaissé leurs maris. Je ne trouve pas, maistre Guillaume, que
c'est belle science, mais bien plustost c'est une science vilaine et
deshonnete.
[Note 270: Rideaux de lit. On lit dans Du Lorens, satire
VII, p. 167:
Ils lui baillent souvent le fouet sous la _custode_.
V. aussi p. 176. Ce mot étoit du féminin, et non du
masculin, comme on le donne ici. Peut-être vient-il de
_cultz_, couche, qui se trouve dans la _Chanson de Roland_,
ch. 3, v. 686. Avant que le mot _alcôve_ nous fût arrivé
d'Espagne et eût été introduit dans notre langue par les
Précieuses (V. Walckenaer, _Mém. sur la vie de Madame de
Sévigné_, t. 2, p. 387), c'est _custode_ qui se prenoit
dans le même sens. La _mazarinade_ qui a pour titre: _La
custode du lit de la reine_, est fameuse. On devine les
scandales qu'elle raconte.]
_Maistre Guillaume._
Je n'entends pas parler, parlant de la science,
Des femmes abandonnées à la volupté;
Je parle de ceux-là qui ont fidelité,
Qui ayment leurs maris avecque patience.
_Les amours du Compas et de la Règle, et ceux du Soleil et de
l'Ombre, à Monseigneur le cardinal duc de Richelieu._
_A Paris, chez Jean Camusat, rue Sainct-Jacques, à la Toison d'Or._
M.DC.XXXVII. In-8.
_Avec privilége du Roy_[271].
[Note 271: M. Leber possédoit cette pièce, qui se trouve
comprise sous le nº 4320 du _Catalogue_ de sa bibliothèque,
t. 2, p. 300. Il n'a pas dit de qui elle est, nous ne
le dirons pas davantage. On en trouva une copie dans
les papiers de Charles Perrault, ce qui fit croire par
quelques personnes qu'il en étoit l'auteur; mais c'est tout
simplement impossible: la date du poème suffit pour le
prouver. En 1637, Charles Perrault n'avoit que neuf ans,
et il n'y avoit alors que le petit Beauchâteau capable de
faire, surtout de pareils vers, à cet âge-là. C'est à cause
de la singularité du poème et de sa rareté que Ch. Perrault
en avoit sans doute pris copie. L'_autographe_ de 8 pages
in-fol. accompagné d'un dessin représentant le _génie de
la règle_ se trouve indiqué dans le _Catalogue d'une belle
collection d'autographes_, etc. (16 avril 1846), p. 53, nº
363.]
Animé du beau feu d'une gentille audace,
D'un pied libre je cours aux vallons du Parnasse,
Et la Muse, en riant, me conduit par la main,
Où ne marcha jamais le Grec ny le Romain.
Richelieu, dont les soins embrassent tout le monde,
Merveille de nos jours en merveilles feconde,
Et des temps à venir futur estonnement,
Au recit de mes jeux donne quelque moment,
Imitant le soleil, quand mille espaisses nues
Trainent parmy les airs leurs flottes continues,
Qui, sans voir les mortels, n'esclairant que les cieux,
Par fois perce le voile et se montre à nos yeux.
Dedale n'avoit pas de ses rames plumeuses
Encore traversé les ondes escumeuses,
Par un art qui d'un Roy le rendit triomphant,
Du père le salut et la mort de l'enfant[272];
Il n'avoit pas encor, pour la lubrique rage,
Assemblé de cent bois l'incestueux ouvrage[273]
Qui fut du lict royal le reproche éternel
Et rendit l'artisan celèbre criminel,
Quand sa soeur, admirant sa subtile nature,
Luy presenta Perdix, sa douce nourriture,
Pour polir son neveu par ses doctes leçons
Et le rendre sçavant entre ses nourrissons.
L'enfant monstra soudain une ame industrieuse,
Capable de conseil, prompte, laborieuse;
Et le soleil, passant par ses claires maisons,
A peine eut quatre fois produit quatre saisons,
Que ses habiles mains, heureusement guidées
Par un esprit fertil en nouvelles idées,
Formèrent un amas d'ouvrages curieux.
Que Dedale admira, puis en fut envieux.
Perdix, un jour, épris de l'amour de l'estude,
Cherchant pour en jouyr l'heur de la solitude,
Après mille détours, coucha ses membres las
Sur le sueil bien-aymé du temple de Pallas;
Soudain (qui le croira?), comme de sa cervelle
Jupiter fit sortir cette docte pucelle,
Nasquirent du cerveau du jeune vertueux
La scie et le compas, deux enfans monstrueux,
Mais dont l'utilité, dans les arts secourable,
Rend du père à jamais la mémoire adorable.
La scie, en forme d'arc, d'un cry continuel,
D'un naturel entrant, et mordant, et cruel,
Monstroit un rang de dents, long suplice des arbres,
Et capable d'ouvrir le coeur mesme des marbres.
Son frère le compas fut pourveu seulement
De jambes et de teste, et marcha justement,
Tournant de tous costez par ordre et par mesure,
Et toujours de ses pas traçant quelque figure.
Dedale, qui cherchoit l'apprentif egaré,
Enfin l'appercevant sur le seuil adoré,
Vid le moment natal de ces monstres utiles
Qu'enfantoit son neveu de ses temples[274] fertiles.
Une rougeur jalouse en son front s'épandit,
Et, craignant que par eux il n'entrast en credit,
Soudain de la raison il rejetta l'usage.
L'impiété naquit en son triste courage.
Le respect de sa soeur en vain fit son effort,
Du gentil innocent il medita la mort.
(D'une aspre jalousie abominable exemple!)
Il le precipita de la voute du temple.
Mais Pallas, qui prend soin des esprits vertueux,
De la cheute arresta le cours impetueux;
Transformant en oyseau cet ouvrier admirable
Que la fecondité seule avoit fait coupable[275].
La scie et le compas, temoins de son malheur,
Sentirent l'aiguillon d'une vive douleur;
Puis redoutant les traits de l'envieuse rage,
Afin de garantir les restes du naufrage,
Changèrent leur regret au soin de se sauver.
La scie, estant sans pieds, ne peût se soulever;
Et, grondant de dépit de se voir eschoüée,
En accusa le ciel d'une voix enroüée.
Dedale, qui la vid avec ses yeux ardens,
Par mille longs travaux usa toutes ses dents,
Puis retailla d'un fer ses bresches abbatues.
Le compas se sauva sur ses jambes pointues,
Et d'un soin prevoyant, s'estant mis à courir,
Un seul trait ne marqua qui le peût découvrir.
Dedale, trop subtil, eust reconnu ses traces;
Mais, comme un giboyeur monté sur des eschasses,
Qui sans mouiller ses pieds traverse les marests,
D'un pas viste et leger arpenta les guerets.
Enfin, se trouvant las et loin de la tempeste,
Contre le tronc d'un chesne il appuya sa teste,
Pleurant son père mort et le sort de sa soeur;
Puis d'un sommeil paisible il sentit la douceur.
Le soleil, connoissant sa gentille nature,
Et prevoyant l'eclat de sa race future,
Par un songe luy dit: «Lève toy de ce lieu:
Tu seras digne espoux de la fille d'un Dieu.»
(Souvent contre l'espoir les Deitez prospères
Font naistre le bonheur au fort de nos misères.)
Le compas glorieux se reveille en sursaut,
Emeu de cette veüe et d'un honneur si haut.
Il rend grace au soleil, et, ferme comme un aigle,
Le regarde et s'en va, puis rencontre la règle,
Droitte, d'un grave port, pleine de majesté,
Inflexible, et surtout observant l'equité.
Il arreste ses yeux, la contemple et s'estonne.
Aussi tost, pour l'aymer, son ame l'abandonne.
Et, sans se souvenir des propos du soleil,
Adore ce miracle et le croit sans pareil.
Il l'abborde, et, remply d'un honneste assurance,
Tournant la jambe en arc, luy fait la reverence.
Pour rendre le salut qu'il donnoit humblement,
Elle ne daigna pas se courber seulement.
Pour vaincre ses rigueurs, il luy tint ce langage:
«O vous dont la beauté dans ses chaisnes m'engage,
Soulagez, par pitié, mes desirs vehemens,
Et mille biens naistront de nos embrassemens.
Perdix, ce rare esprit, me donna la naissance;
N'ayez pas à mepris mon utile alliance.»
La règle, pour regler ses voeux ambitieux,
Luy dit: «Mon origine est mesme dans les cieux;
Celuy dont je tiens l'estre entre les Dieux se nombre,
Je nâquis des baisers du soleil et de l'ombre.
«Un jour, parmy les Dieux mon père se vantoit
Que rien dans l'univers ses regards n'evitoit:
Celui des immortels qui preside aux messages
Luy dit: «As-tu veu l'ombre en tous tes longs voyages,
«Cette brune agreable, et de qui les douceurs
«Sont les plus chers plaisirs des doctes, des chasseurs,
«Et de tant de mortels qui la trouvent plus belle
«Que tes plus beaux rayons, que l'on quitte pour elle?»
Le soleil fut surpris, et ce père du jour
Sentit naistre en son coeur et la honte et l'amour;
Du desir de la voir son âme est embrasée.
Il la cherche partout, croit sa conqueste aisée.
Mais l'ombre habilement evitoit ses regards.
Cette froide beauté fuyoit de toutes parts.
Sa course s'avançoit d'une invisible adresse.
Il la suit, elle fuit d'une egale vistesse.
Il double en son ardeur ses efforts vainement,
Tous les corps s'opposoient à son contentement.
Il pense la tenir, sans la voir il la touche,
De ses rayons aigus il joint cette farouche.
Enfin, ne pouvant mieux soulager sa langueur,
En courant il la baise en toute sa longueur.
Et parmy les baisers de cette douce guerre,
De leur droite union je naquis sur la terre.»
Le compas ressentit un plaisir nompareil,
La connoissant alors pour fille du soleil.
Il vid naistre l'espoir d'acquerir sa maistresse,
Roulant en son esprit la divine promesse.
Doncques, remply d'audace, il luy tint ce discours:
«Et ce mesme soleil m'a promis vos amours.
--Quoy! dit-elle en riant, je serois la conqueste
D'un amant qui n'auroit que les pieds et la teste?
Mon père, si puissant, m'imposeroit la loy
De recevoir pour maistre un tel monstre que toy?
Va presenter ailleurs tes impuissantes flammes,
Amant trop inhabile au service des dames.
--Toutefois nos amours, repliqua le compas,
Produiront des enfans qui vaincront le trepas.
De nous deux sortira la belle architecture,
Et mille nobles arts pour polir la nature.
--N'espère pas, dit-elle, ébranler mon repos,
Ou, pour authoriser tes estranges propos,
Tache à plaire à mes yeux par quelques gentillesses,
Et monstre des effets pareils à tes promesses.»
Le compas aussi tost sur un pied se dressa,
Et de l'autre, en tournant, un grand cercle traça.
La règle en fut ravie, et soudain se vint mettre
Dans le milieu du cercle, et fit le diamètre.
Son amant l'embrassa, l'ayant à sa mercy,
Tantost s'elargissant et tantost raccourcy;
Et l'on vid naistre alors de leurs doctes postures
Triangles et quarrez, et mille autres figures.
Richelieu, c'est assez, j'abuse de ton temps,
Repren le fil laissé de tes soins importans.
France, son cher soucy, pardon si je l'amuse
De contes enfantez d'une riante muse[276].
[Note 272: On sait qu'enfermé avec son fils Icare dans le
Labyrinthe, il parvint à se sauver avec les ailes qu'il
inventa, tandis que son fils périt.]
[Note 273: C'est lui qui avoit fabriqué la fameuse vache
dans laquelle s'enferma Pasiphaé, amoureuse du taureau.]
[Note 274: C'est-à-dire de ses _tempes_, de sa tête.]
[Note 275: V., pour le meurtre de Perdix par Dedale, et sa
métamorphose en perdrix, les _Métamorphoses d'Ovide_, liv.
8, v. 244 et suiv.]
[Note 276: Ce poëme, dont il n'est pas besoin de faire
remarquer l'académique ingéniosité, est bien du temps où
l'on sembloit s'évertuer à refaire des _Métamorphoses_
à la façon de celles d'Ovide; où l'on voyoit Habert de
Cerizy composer la _Métamorphose des yeux de Philis en
astres_, 1639, in-8 (V. _Roman bourgeois_, édit. elzevir.,
p. 149, note); où l'abbé Cotin écrivoit _Uranie_ ou la
_Métamorphose d'une nymphe en orange_, poëme à la suite
duquel il donnoit les _Amours du Jour et de la Nuit_, par
le comte de Cramail. V. notre travail sur celui-ci, _Revue
française_, t. 2, p. 287.]
_Ennuis des Paysans champestres, addressez à la Royne regente._
M.DC.XIIII. In-8.
MADAME,