temps leur medaille; ceux qui seront surpris sans en avoir seront
privés pour la première fois des plaisirs de deux assemblées, pour
la seconde seront interdits de l'ordre si longtemps qu'il plaira au
grand maître, et à la troisième fois seront exclus sans retour de la
societé de leurs confrères et livrés en proye à leurs remords.
XV.
Un chevalier, le jour de sa réception, après avoir fait choix d'une
chevalière, s'attachera à elle, la proviendra en tout ce qu'elle
pourroit exiger de luy, et luy ôtera tout sujet de jalousie, en ne
marquant point d'empressement pour d'autres que pour elle, sans
neantmoins manquer à la civilité, qui demande un accueil riant pour
tout le monde.
_Formulaire des voeux d'un chevalier de la Joye._
Jay, tel ....... fait voeu, en presence de Bacchus et de l'Amour,
d'observer religieusement les statuts de l'ordre illustre de la
Joye, et promets de garder jusqu'au dernier soupir la belle humeur,
qui est une des plus belles qualitez d'un chevalier accompli; je
promets de conserver toute ma vie une complaisance et une honnesteté
inviolable pour les dames, et de regarder d'un oeil tranquile la
perte de nos biens, plutôt que de sortir du caractère d'un veritable
chevalier de la joye. En foy de quoy j'ay signé le présent serment
d'une encre de couleur de vin.
Fait à Mezières, ce.....
jour de.....
Tel.
_Manière de recevoir un chevalier de la Joye._
Après que l'on aura fait lecture des statuts au chevalier que l'on
voudra recevoir, le grand maître, accompagné de ses officiers et
suivi de tous les chevaliers et chevalières de l'ordre, le fera
mettre un genoüil en terre et recevra son serment, qu'il fera en la
manière cy-dessus; on luy fera passer ensuite par trois fois un verre
de vin sur la tête des plus grands qui se trouveront, qu'il avalera
d'un seul trait sans chanceler; cette ceremonie etant faite, le grand
maître prendra une médaille que l'on luy apportera dans un bassin
d'argent, laquelle le grand commandeur et le grand prieur attacheront
au nouveau chevalier, après quoy il embrassera tous les chevaliers et
chevalières qui seront présents, et l'on lui expediera ses lettres de
reception. La même chose s'observera à la reception de la dame que le
chevalier presentera à la dame du grand maître pour sa chevalière.
_Lettres patentes à la réception d'un chevalier._
Nous, ennemi capital du chagrin, ami de la liberté et grand
maistre de l'ordre de la joye, sur preuves à nous données de la
belle humeur, complaisance pour les dames et bonne appetit de tel
..............................., l'avons trouvé digne de participer
aux plaisirs de notre ordre; enjoignons à nos bons et feaux amis
rotisseurs, cabaretiers, traiteurs, patissiers, caffetiers, marchands
de rataffia et violons, d'avoir à le reconnoître pour membre de notre
corps, dès ce jour et à l'avenir, et de luy fournir, sitôt qu'il se
presentera, tout ce qui peut contribuer à la joye, à la bonne chère
et aux cadeaux qu'il voudra donner aux dames; car tel est notre
plaisir. Fait à Mezières, etc.
Jour de
_Signé_ .............
Et au bas:
Collationné à l'original, par moy, secretaire de l'ordre de la Joye.
Le chevalier de BELLE HUMEUR.
_Noms des chevaliers de l'ordre de la Joye._
L'Eminentissime grand maître de l'ordre, ennemy capital du chagrin
et ami de la liberté.
Le grand commandeur de l'ordre, partisan des jeux,
des ris et de la bonne chère.
Le grand prieur de l'Ordre.
Le fleau de la Melancolie.
Le secretaire de l'Ordre.
Le chevalier de la Belle Humeur.
Le chevalier du Printemps.
Le chevalier Fidel.
Le chevalier Fretillant.
Le chevalier Sans Soucy.
Le chevalier de l'Espérance.
Le chevalier Constant.
Le chevalier Magnifique.
Le chevalier Complaisant.
Les dames des chevaliers porteront leur nom[237].
[Note 237: Nous avons déjà publié plusieurs pièces du
genre de celle-ci, notamment dans notre t. 3, p. 147, 159,
297; t. 5, p. 69. On peut voir d'ailleurs, sur «ces divers
ordres de plaisir institués pour l'amusement des oisifs»,
le _Rabelais_ de l'Aulnaye, Paris, 1820, in-12, t. 3, p.
7-8.]
_La grande division arrivée ces derniers jours entre les femmes et
les filles de Montpellier, avec le sujet de leurs querelles._
_A Paris._
M.DC.XXII. In-8[238].
[Note 238: Cette pièce est tout à fait dans le goût des
_Caquets de l'accouchée_, et paroîtroit sortie de la même
plume. Elle est d'ailleurs du même temps, et traite de
faits dont il y avoit été dit un mot, p. 158.]
Perfide et abominable ville, qui par tes impies et damnables revoltes
penses faire teste long temps à ce grand Monarque qui te tient
assiegée[239], c'est maintenant que tu peux recognoistre à bon
droit que tes trahisons ne te servent qu'à advancer ta ruyne, tes
mutineries n'enclinent qu'à ta cheute, tes revoltes ne panchent qu'à
ton renversement.
[Note 239: Louis XIII étoit venu mettre le siége devant
Montpellier en août 1622.]
Et bien que tu sois la demeure ordinaire des medecins, tu n'en
trouveras pourtant pas un si expert qui puisse remedier aux playes
journalières qu'on donne aux tiens, ny remplastrer les bresches que
les canons du Roy font continuellement à tes bastions et murailles;
ton MONT sera PILLÉ[240] si tu ne plies sous le joug de l'obéissance;
les divisions qui sont parmi tes Citadins le peuvent tesmoigner, et
les desordres continuels qui sont au milieu de ton enclos en pourront
porter suffisante preuve.
[Note 240: Ce mauvais jeu de mots sur le nom de Montpellier
se trouvoit presque justifié par les menaces que le prince
de Condé prêtoit au roi: «Il avoit dit, en plusieurs
endroits, que si le roy entroit dans Montpellier, il
donneroit la ville au pillage.» (_Abrégé chronol. de
l'Hist. de France, pour faire suite à celui de Franç. de
Mezeray_, t. 1, p. 308.)]
Dernièrement, que les habitans de Montpellier voulurent mettre le
né au vent pour faire une sortie, et qu'on leur tailla de si belles
croupières, où mesme un de leurs principaux capitaines fust estendu
sur la place, les femmes et les filles de la dite ville ayans eu le
bruit de cecy s'assemblèrent en un lieu pour ensemblement deplorer
leurs malheurs et abjurer la guerre cause de tant de maux.
Se caussam clamant, crimenque, ca utque malorum,
Filia quæque manu flavos Mons pessula crines,
Et roseas trahit ungue genas[241].
[Note 241: Ces vers sont une altération de ceux de Virgile,
_Æneid._, lib. 12, v. 600-605.]
Il semble que Virgile eût prophetisé ces vers sur Montpellier,
veu qu'on ne les sçauroit adapter à chose où il y ait plus de
correspondance: car les bourgeoises de ceste ville, qui ont de
coustume de voir un nombre infini de jeunes godelureaux qui y vont
estudier en medecine, estant privées de leurs douces compagnies et
des joyeux passe-temps que leur entretien leur donnoit auparavant
ceste revolte, jointe à une infinité de pertes qu'ils ont faites
depuis qu'ils se sont souslevez contre les armes de leur souverain,
ne peuvent tenir les sanglots qui se crevent dans leurs bouches, ny
boucher le passage aux soupirs qu'ils ressentent pour ce subjet.
Et quoy! dit une vieille chappronière[242] qui tenoit le haut
bout en l'assemblée, serons-nous toujours misérables? Faut-il que
nos maris soyent cause de nos malheurs? Ne suffisoit il jusques
icy de nous avoir deschirez par lambeaux? Nous mesmes nous nous
plantons le couteau dans le sein. Nous mesmes nous courons à bride
abatue à nostre mort, et semble à voir qu'il nous tarde que nous
ne soyons toutes dans nostre propre ruyne ensevelies miserables et
mal-heureuses, pour ne revoir jamais la lumière du ciel. Faut-il,
dis-je, que nos maris soient tellement oublieux de leur salut et du
nostre, que de se precipiter dans les hazards et les dangers pour
lutter contre les destins qui n'ont premedité autre chose que nostre
totale perte? Ha! les larmes me crevent le coeur? les soupirs me
bouchent les conduits de la parolle, les sanglots m'etouffent. Mon
pauvre mary, hélas! ou es-tu? ou es-tu, ma seule consolation?
[Note 242: C'est-à-dire _portant chaperon_, ce qui étoit la
marque de la petite bourgeoisie. V. notre t. 1, p. 306, et
les _Caquets de l'Accouchée_, p. 21.]
Tu m'as donc quitté, pauvre et infortunée, pour estre la proie
du destin! Tu m'as delaissée languissante pour survivre à
l'esclendre[243], tu m'as abandonnée, hélas! pour voir ceste ville
renversée de fond en comble si elle poursuit davantage en ses
revoltes. Que pleut à Dieu que ce lien se fust rompu en une mesme
heure, puis qu'en un instant il se desnoue! Falloit-il que nous
sortissions de Montauban[244] l'an passé pour estre traités de la
sorte dans Montpellier? O grand et invincible Diomède, ainçois grand
colosse de guerre, M. de Mayenne[245], que ne suis-je morte par vos
mains!
[Note 243: Ce mot se prenoit alors dans le sens de malheur,
accident fâcheux. Dolet, dans son _Epistre au très
chrestien et très puissant roy Françoys_, a dit:
Prends garde icy, Françoys, vertueux roy,
Car c'est le point qui te faira entendre
Trop clairement l'abuz de mon _esclandre_.
Loret l'employa plus tard dans le sens de déroute:
Car on dit que dans cette _esclandre_
Plusieurs Hollandois firent Flandre, etc.
Aujourd'hui on ne l'emploie plus que pour _une querelle_,
_une rixe_ et on l'a rapproché ainsi de l'étymologie qu'en
donne du Cange. Il le fait venir de _scandalum_.]
[Note 244: Le siége de Montauban, dont il est parlé à
plusieurs reprises dans les _Caquets de l'Accouchée_, p.
53, 157, 256, avoit été tenté sans succès en 1621. Après
trois mois d'attaques infructueuses, on l'avoit abandonné.]
[Note 245: Henri, duc de Mayenne, fils du chef de la
Ligue. Après avoir agi avec vigueur dans la haute Guienne,
il étoit venu se mettre sous les ordres du connétable de
Luynes, qui commandoit devant Montauban. En qualité de
lieutenant général, c'est lui qui fit la seconde attaque,
l'une des plus vigoureuses. Il y fut tué d'un coup de
mousquet dans l'oeil. Il avoit 43 ans.]
Ainsi parloit la femme d'un medecin de Montauban, qui l'an passé
estoit sortie avec son mary au commencement du siége, et se vinrent
refugier à Montpellier, pensans avoir meilleur marché; mais, de
malheur, son mary avoit esté tué en ceste seconde escarmouche.
La femme d'un jeune advocaceau sans cause, qui deux jours auparavant,
voulant aller plaider sur la muraille, fut salué d'une pilule au
travers du corps, à cause peut estre qu'il estoit constipé, va
dire: «Hola! Mamie, vous parlés encore, vous qui estes vieille,
et qui desja avez un pied dans la fosse! N'avez-vous point tant
sujet de vous plaindre que moy, qui ay perdu mon mary depuis deux
jours en ça? Vostre mari estoit vieil et caduc: quand la queue
commence à se secher le fruict tombe; mais le mien estoit encor en
sa verte jeunesse et bon advocat, qui bailloit tousjours le droict
à sa partie, et de qui la compagnie m'estoit douce: avec combien
de regrets et de ressentiments de douleurs croyez-vous que je me
ressouvienne de ceste perte?»
--Et moy (dit une fille de haut goust, qui estoit au coin),
pensez-vous que je ne me ressente point de tous ces troubles
icy? Avant qu'on eût bloqué ceste ville, et que le bruit des
reistres[246] fût venu aux oreilles des François, il y avoit un jeune
Parisien logé chés nous qui estudioit en medecine, en la compaignie
duquel je passois une partie de mon temps. C'estoit le plus doux et
le plus affable qui se vit jamais; il m'avoit promis mariage, et
mesmes nous en avions passé les patentes dans ma chambre. Maintenant
à ces nouveaux troubles je ne l'ai peu retenir, et ne sçay s'il n'est
point mort par les chemins; je crains qu'il ne revienne jamais.
[Note 246: Ces bandes de cavaliers allemands (_reiter_),
après avoir long-temps ravagé la France, finirent par se
mettre à notre solde. Au siége de Juliers, en 1610, il
y en avoit que le prince d'Anhalt avoit amenés, et qui
combattoient de concert avec nos troupes, commandées par M.
de La Châtre. Il s'en trouvoit aussi, comme on le voit, au
siége de Montpellier, où on leur donnoit pour adversaires
ces mêmes réformés qu'ils étoient venus secourir au temps
de Coligny. Autre temps, autre drapeau. Sur les premiers de
ces _condottieri_ allemands qui vinrent en France pendant
les règnes de Charles IX et de Henri III, on ne peut rien
lire de plus curieux que le livre rarissime ayant pour
titre: _Mémoires non encore veus du sieur Fery de Guyon,
escuyer_. Tournay, 1664, in-8.]
--Encor y a-il quelque peu d'esperance en vos affaires, respondit une
de ses voisines: mais pour moy il n'y en a plus. J'avois un jeune
gars qui quelquefois se venoit rafraischir chez moy et prenoit une
heure de recreation en mon logis; mais dernierement, las! il pensoit
sortir avec les autres, il fut tué d'un soldat de M. Zamet[247]. Si
vous sçaviez combien j'en suis attristée et quelle amertume m'en est
restée en l'âme, vous en seriez esmerveillée.
[Note 247: Jean Zamet, fils légitimé du fameux financier
Sébastien Zamet et de Madelaine Leclerc du Tremblay, soeur
du père Joseph. Les calvinistes, contre lesquels il fut
toujours un enragé guerroyeur, l'appeloient _le grand
Mahomet_. Il fut tué à ce siége de Montpellier. (_Mémoires_
de Bassompierre, collection Petitot, 2e série, t. 20, p.
462, et _Mémoires_ de Pontis, _ibid._, t. 31, p. 369.) Son
tombeau se trouvoit, avec celui de sa famille, dans la nef
des Célestins de Paris. On lisoit sur l'épitaphe: «Etant
mestre de camp du régiment de Picardie, il mérita la charge
de maréchal de camp dans l'armée du roi, laquelle exerçant
au siége de Montpellier, il marchoit à grands pas aux
premiers honneurs militaires, lorsqu'un boulet, lui brisant
la cuisse, arrêta le cours de sa vie, pour le faire jouir
dans le ciel de la vraie gloire, dont il n'eût pu recevoir
que les ombres sur la terre. Il fut blessé un samedi, jour
dédié à la Sainte-Vierge, le troisiesme septembre 1622,
et mourut le jeudi ensuivant de la Nativité de la même
Vierge.» (Piganiol de la Force, _Description de Paris_, t.
4, p. 247-248.)]
--Aussi en avez-vous du subjet, respondit une noirette qui ne
s'affectionnoit pas trop; chacun vous cognoist bien pour telle que
vous estes: on sçait bien que celuy dont vous parlez n'alloit point
en vostre logis que pour faire de belles affaires; mais il n'en faut
mot dire. Nous sommes en un temps où il n'y a pas à rire pour tout le
monde; il y en a de bien bleuds[248], n'y eût-il que de nos confrères
de la Rochelle, qui n'ont rien despouillé ceste année.
[Note 248: C'est-à-dire _maltraités_, _meurtris_, couverts
de _bleus_.]
--Mais qui eût creu (dit la femme d'un conseiller de la dite ville)
qu'on nous eût reduit au petit pied en si peu de temps? Qui eût creu
que ceste ville eût si tost succombé à la ruyne comme elle fait? Il
n'y a pas un pan de muraille entier, tous nos bastions nouveaux qu'on
avoit fait edifier de la demolition des esglises sont tantost tous
en poudre; à peine s'ose on trouver dans les rues pour les canonades
qu'on tire continuellement du cartier du Roy. J'ay une petite fille
qui, allant l'autre jour en nostre grenier, fut escrasée d'une balle
qui tomba sur les thuilles de la maison.
--Ma commère, repliqua une grosse dame, on dit que la ville de Troye
eût esté imprenable si les Grecs n'eussent derrobé le Palladium qui
estoit dans le temple de Minerve, tout le destin de ceste ville
n'estoit attaché qu'à ceste petite image; mais nous ne devons encor
craindre: la robbe de Rabelais est nostre Palladium[249]; tandis
quelle sera en ceste ville, jamais elle ne peut estre prise.
[Note 249: Cette fameuse robe de Rabelais étoit, comme
toutes celles des clercs de médecine a celle époque, faite
de drap rouge, à larges manches, avec un collet de velours
noir sur lequel étoient brodées en or les initiales F. R.
C. (_Franciscus Rabeloesus Chinonensis_). En 1610, à force
d'être dépecée par la vénération des bacheliers, dont
chacun vouloit son lambeau, elle étoit si courte qu'elle
descendoit à peine à la ceinture des récipiendaires. On
en mit une neuve. Lazare Meyssonnier, qui l'endossa, ne
déclare pas moins avec onction qu'il a revêtu la robe de
Rabelais «dans la salle où se font les actes publics et où
se donne le bonnet a ceux qui y prennent leurs degrez en
médecine.» (_Almanach illustré, composé de plusieurs pièces
curieuses, pour l'an 1639._) Avec toutes les précautions
possibles, chaque vénérable robe ne pouvoit pas durer
plus d'un siècle. En 1720, celle de 1610 n'étoit qu'un
lambeau. François Ranchin, chancelier de la Faculté, en
donna une nouvelle à ses frais (Astruc, _Mémoires pour
l'Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier_, liv.
2, p. 329). Depuis lors, je ne sais combien de fois on a
dû faire la même dépense, mais il paroît qu'à la fin on
mettoit, pour renouveler la précieuse robe, moins de soin
que n'en avoit mis Jeannot pour son fameux couteau. On la
reproduisoit sans souci d'exactitude. Ainsi, celle des
derniers temps ne portoit plus les initiales, ce qui fait
que M. Kuhnholtz a nié qu'elles aient jamais existé sur
le collet du vêtement doctoral (_Notice hist., bibliogr.
et crit. sur Fr. Rabelais_, Montpellier, 1827, in-12, p.
32). Desgenette, dans le curieux article de la _Biog.
médicale_ qu'il a consacré à Rabelais, parle ainsi de sa
robe et des rajeunissements, dont il exagère peut-être
le nombre: «Nous sommes réputés nous-mêmes avoir porté
cette robe, mais c'étoit une pure commémoration, car elle
avoit été renouvelée au moins vingt fois, puisque environ
cinquante docteurs annuellement reçus à Montpellier en
ont constamment emporté des lambeaux, avant, pendant
ou après l'acte probatoire dit de rigueur (_punctum
rigorosum_)». C'est dans la grande salle, comme nous
l'avons dit, qu'on l'endossoit, et qu'elle étoit toujours
pendue (Degrefeuille, _Hist. de Montpellier_, liv. 12,
ch. 1). Piron la prit pour sujet de cette épigramme où il
apostrophe Montpellier:
Secourable mont des Pucelles,
Puissiez-vous long temps prospérer!
Puissent de vos plantes nouvelles
Les vertus toujours opérer,
Et ne jamais dégénerer,
Comme la robe mémorable
Qui fut un harnois honorable
Tant que Rabelais l'eut sur lui,
Mais qui, par un sort déplorable,
N'est plus qu'un bât d'âne aujourd'hui.]
--Ah! Madame, dit alors une damoiselle de qualité, de qui le mary
estoit au lict blessé d'un coup de mousquet au bras, il ne se faut
pas fier à la robbe de Rabelais; le plus beau Palladium qu'on puisse
souhaiter pour la deffence d'une ville, c'est le nombre des gens et
de soldats qui y sont. Si Troye ne se fust laissé ensevelir dans le
vin et dans le sommeil, nonobstant le Palladium des Grecs, jamais
elle n'eust été prise; mais quel Palladium et quelle sauve garde
pouvons nous avoir, puis que nous n'avons tantost plus personne pour
nous deffendre? Toute nostre garnison est presque taillée en pièces;
personne ne s'ose adventurer d'aller aux murailles ny aux coups. Nous
avons des capitaines lasches et de peu de courage. Nostre ennemy
est puissant, nos forces foibles, sans esperance de secours. Que
pouvons-nous esperer, si non qu'une funeste et triste journée où nous
passerons toutes au fil de l'espée, si nos maris soutiennent plus
longtemps l'effort, des armes royalles?
--Ma cousine dit vray (fit une autre de moyenne taille), mon aisné y
est mort aussi bien que les autres, et a payé la folle enchère de son
imprudence. De l'excuser, je ne le puis, cela me touche de près; car
nonobstant que mon mary soit de la religion pretendue et qu'il tienne
le party des rebelles, je ne peux advoüer pourtant qu'il se faille
cantonner contre son maistre.
Une assés âgée, qui estoit debout au milieu de l'assemblée, print la
parolle. A la verité, dit-elle, nos maris vont trop avant, c'est trop
se bander contre le roy. J'ay peur enfin qu'il y en ait quelques-uns
qui portent la paste au four pour leurs compaignons. Le roy en endure
trop, il est trop doux et trop benin; je ne sçay comment il ne nous a
desja fait abismer et ensevelir dans nos propres ruynes.
--De mon jeune temps on ne parloit point de cela, dit une vieille qui
n'avoit plus que deux dents. J'ay bien veu des guerres, j'ay veu des
grandes expeditions; mais il ne s'est jamais remarqué qu'on eût fait
tant d'efforts contre son roy. Il est de droit divin et humain de luy
obeyr, non pas de lui resister; pour moy, je n'approuveray jamais
le conseil de tous ceux qui delibèrent de fermer la porte à ses
trouppes: car, outre que nous encourerons un blasme universel parmy
les nations voisines et une tasche qui jamais ne se pourra effacer,
nous sommes en grand danger de subir de grands maux par nostre propre
imprudence.
--Madame a raison, repliqua une autre fraischement arrivée de la
Rochelle, nous avons tous un très mauvais horoscope ceste année; elle
nous est climaterique[250] et malheureuse, ces jours derniers nous
sont fort caniculaires[251]. Ce n'est point seulement à Montpellier
où on a sujet de se plaindre, la Rochelle en a eu sa part. Nous
avons esté entierement ruynez des troupes de monsieur le comte de
Soissons, qui ont fouragé tous les environs, et n'avons peu ceste
année recueillir un seul grain de bled. Encor nous avions espérance
en M. de Soubise à son retour d'Angleterre qu'il nous rafraischiroit
de vivres; mais, hélas! nous avons esté bien frustrez, car on nous
a dit que luy-mesmes avoit esté chassé honteusement de Londres, et
que, s'estant mis sur mer, ses vaisseaux avoient esté fracassez[252].
Si cela est, je vous laisse penser quel bon succès il donnera aux
Rochelois.
[Note 250: Sur les époques climatériques, v. notre t. 2, p.
212.]
[Note 251: Les jours caniculaires passoient pour être
funestes aux plaisirs de l'amour. Cette Rochelloise a donc
raison de les donner comme très néfastes. Camerarius a
écrit un gros livre sur cette thèse-là. Molière fait très
vertement maudire par la Cléanthis de son _Amphitryon_
(acte 2, scène 3) cette superstition médicale:
Je me moque des médecins,
Avec leurs raisonnements fades;
Qu'ils règlent ceux qui sont malades,
Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains.
Ils se mêlent de trop d'affaires,
De prétendre tenir nos chastes jeux gênés;
Et sur les _jours caniculaires_
Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères,
De cent sots contes par le nez.
Chez les anciens, c'est le mois de mai qui étoit néfaste
pour l'amour. V., sur le _scrupule qu'ils avoient de se
marier ce mois-là_, une lettre publiée dans l'_Esprit des
journaux_, sept. 1786, p. 215.]
[Note 252: M. de Soubise avoit été malheureux partout: le
25 juin 1621, il avoit capitulé dans Saint-Jean-d'Angely;
l'hiver suivant, il avoit été complétement défait dans les
Sables d'Olonne, et avoit dû quitter la France. V. _Caquets
de l'accouchée_, p. 35, 56.]
--Ah! ma commère (dit sa voisine) vous me faites crever le coeur
quand vous me parlez de M. Soubise! Il est bien cause de mon malheur:
j'avois une jeune fille l'hiver passé, lorsque je demeurois à La
Rochelle, belle et en bon point; un de ses capitaines devint amoureux
esperduement de sa beauté et la ravit. Mon mari poursuivit ledit
capitaine pour tirer raison d'un acte si impie; mais M. de Soubise,
qui avoit peut-estre mouillé son pain au pot, n'en fit aucun conte,
si non qu'on me renvoya ma pauvre fille quinze jours après. Je
voulus voir si on l'avoit violée; c'est pourquoy, en ayant commis la
charge à deux matrones et sages-femmes de La Rochelle, après l'avoir
veue et visitée, elles me dirent que, tout estant considéré, elles
avoient trouvé que la babole estoit abatue, l'arrière-fosse ouverte,
l'entre-fesson ridé, le guillevart eslargy, le braquemart escrouté,
la babaude relancée, le ponnant debiffé, le halleron demis, le
quilbuquet fendu, le lipion recoquillé, la dame du milieu retirée,
les toutons desvoyez, le lipondis pilé, les barres froissées,
l'enchenart retourné; bref, pour le faire court, qu'il y avoit
trace de v...; d'où vient que tout la cure que j'y aye pu apporter,
et nonobstant la peine que j'aye prise à recoudre son canipani
brodimaujoin, elle est demeurée despucellée[253].