cette belle frayeur. Jean de Werth et le duc de Bernard de
Weimar, qui commandoit pour la France, se rencontrèrent
près de Rheinfeld. Il y eut deux actions. Dans la première,
le 18 février, les François furent défaits; mais dans la
seconde, cinq jours après, c'étoit le tour de Jean de
Werth, qui fut complètement battu et fait prisonnier.
Pour que les Parisiens n'en doutassent point, on le leur
amena. C'est à Vincennes qu'il fut enfermé. Tout le monde
l'alla voir, et beaucoup sans doute eurent des déconvenues
pareilles à celle des curieux dont on raconte ici le
voyage. Les chansons allèrent leur train, chacune ramenant
à la fin des couplets le nom du chef qu'on avoit tant
redouté, mais dont on se moquoit à présent qu'on ne le
craignoit plus. De là le dicton: _Je m'en moque comme de
Jean de Werth_. Lui cependant ne se moquoit pas moins des
moqueurs. Il passoit ses journées en véritable Allemand,
c'est-à-dire à boire, et, dit Bayle, «à prendre du tabac en
poudre, en cordon et en fumée.» V. son _Dictionnaire_, art.
_Werth_. On le garda jusqu'en 1642, et ces quatre ans, dit
Mlle Lhéritier, l'une des dernières qui l'aient chansonné,
furent appelés _le Temps de Jean de Werth_. V. _Mercure
galant_, mai 1702, p. 77. A peine libre, il ne chercha
qu'une revanche; il la trouva bientôt à Tudlingen, où, le
25 novembre, il aida vigoureusement Merci et le duc Charles
à battre le maréchal de Rantzau.]
Il y a tousjours des personnes de si bon naturel et d'une humeur
si joviale qui apprestent à rire sans y penser à plusieurs, pour
ce que le desir et la curiosité des choses estant animées, et
auquel on appette avec un desir extrême de voir: c'est là où nous
nous trompons insensiblement dedans nostre imagination, et cecy
est à remarquer, que certains quidans ayans fait partie d'aller se
promener au Cours[209], prirent jour auquel ils avoient plus de
loisir dans la semaine de se recréer, et devisans par ensemble sur
le chemin des affaires du temps et de la guerre, chacun se plaignant
de sa condition, quelqu'un d'entre eux rompit ces discours, et les
fit deliberer d'aller jusques au bois de Vincennes, à cause qu'il
y avoit (disoit-il) quelque cognoissance, et à dessein aussi d'y
veoir le sieur Jean de Werth et de boire à sa santé; mais ils furent
deçeus de leur intention, et leur advint toute autre chose qu'ils ne
s'estoient proposez; car dès aussi tost qu'ils furent entrez dans
le chasteau, on les receut assez courtoisement, firent quelques
promenades dedans le parc, là où ils furent rencontrez de quelqu'un
des soldats, qui en advertirent l'un des principaux officiers de là
dedans; et ne voulant manquer à son devoir parce qu'en ces lieux de
conséquence les chefs veulent sçavoir qui va et vient, afin qu'il ne
se practique quelques secrettes entreprises dans ces lieux contre
leur honneur, commande à quelques-uns de ses gens de les mener devant
lui, ce qui fut fait, et lors il les interroge pourquoy et quelles
affaires ils avoient dans ce lieu, de quelle condition ils estoient,
s'ils n'estoient pas serviteurs du roy? Repondirent qu'ouy, et qu'ils
estoient naturels François, et qu'ils exposeroient leurs vies et
moyens pour son service. Dieu sçait si pas un d'eux n'eussent pas
voulu estre à dix lieues de là, ne sçachans à quelle sausse manger
ce poisson, et s'ils n'eussent pas couru comme si le diable leur
eût promis trente sous. Je crois qu'ils eussent donné au diable
les jambes s'ils n'eussent sauvé le corps, tant y a qu'on ne les
epouvanta aucunement, pour ce qu'on n'avoit point dessein de leur
faire tort ny déplaisir; ains il leur fut fait un commandement un
peu d'importance, si vous le trouvez bon: que, puisqu'ils estoient
si serviables, de vouloir prendre la peine de porter et monter trois
ou quatre voyes de bois jusques au haut du donjeon. Qui fut bien
ébahy? ce fut ces messieurs; et dès aussi tost se regardant l'un
l'autre, se resolurent enfin de se mettre en devoir, chacun mettant
la main à l'oeuvre et à qui mieux se dépescheroit, d'autant qu'on
leur promettoit toute sorte de satisfaction et contentement, pour
ce qu'on leur avoit promis trois pistoles pour boire, et leur faire
voir aussi Jean de Werth, ce qui leur donna quelque consolation dans
leurs travaux. Vous pouvez croire qu'il n'y en avoit pas un d'eux
qu'il ne maudist de bon coeur celuy qui estoit la cause de leur
faire tel office, d'autant qu'ils n'estoient accoustumez à faire
telles corvées, chacun se prenant à son compagnon, et c'estoit à
donner à autant de diables qu'il y a de pommes en Normandie celuy
qui y en avoit donné le premier conseil; mais comme un mal n'est
jamais seul qu'il ne soit suivy d'un autre, c'est que leur besogne
estant achevée, ils furent honnestement remerciez, tellement qu'on
leur fit voir les trois pistoles, qui avoient esté delivrées entre
les mains d'un soldat de la garnison, qui avoit ordre de les mener
rejoüir, avec plusieurs autres des camarades de son escouade, à la
meilleure taverne du village. Chacun estant preparé à piller à deux
mains, à qui mieux mieux, l'on choisit des viandes les meilleures
qui estoient dans le lieu; ceux qui les firent apprester s'y
peuvent cognoistre, chacun se met en devoir et de boire et de faire
des santés à l'allemande. La collation faite et la besogne estant
thoisée, il survint un mandement de la garnison, par lequel il
fut commandé de se ranger à son devoir, ce qui troubla la feste,
d'autant qu'il falloit obeyr aux commandemens, prindrent congé de
la compagnie, les remerciant très affectueusement, n'oublians rien
de toutes choses, sinon qu'à compter leur écot, laissant payer à
ces messieurs qui avoient esté si serviables et officieux, qui en
tindrent pour leur comte chacun cinquante-neuf sols, et un sou
pour le garçon. Voilà ce que j'en ay appris par relation de ceux
qui estoient témoins oculaires, mon dessein n'estant d'ailleurs de
blasmer personne, estant tousjours d'une si gaye humeur, que tous
ceux qui me font l'honneur de m'aymer ne peuvent se fascher, ny
engendrer melancolie dans ma compagnie. Sur ce, je me recommande _ad
vestras reverentias_, jusques à _revedere_. _Vale._
[Note 209: Il ne s'agit pas ici du _Cours la Reine_,
mais de celui qui se trouvoit bien loin de là, près de
l'Arsenal, où il longeoit la Seine, puis en retour les
fossés de la Bastille. Le _mail_, planté par Henri IV, et
qui est devenu le quai Morland, en occupoit une partie, et
le _quai des Ormes_ en étoit le prolongement. Les carrosses
s'y promenoient en revenant de Vincennes, comme au _Cours
la Reine_ en revenant du bois de Boulogne. Il fut abandonné
lorsque, vers 1670, Louis XIV eut fait planter le _Cours
de la porte Saint-Antoine_, aujourd'hui le boulevard
Beaumarchais. V. Piganiol, t. 5, p. 33, 54, et G. Brice,
édit. de 1752, t. 2, p. 242.--C'est de ce _Cours_, voisin
de l'Arsenal, qu'il est parlé dans une pièce de cette
époque, _la Promenade du Cours à Paris_, 1630, in 8. On y
lit entre autres détails:
A voir du haut de la Bastille
Tant de carrosses à la fois,
Qui ne croiroit que quatre roys
Font leur entrée en ceste ville?...
Puis voici les reines qui viennent, et toutes les dames qui
se démasquent et les saluent:
Amy, voicy venir les reines
Avec autant de majestez
Que toutes les divinitez,
Qui sortent du bois de Vincennes;
Il faut que tant d'astres errans
Qui paroissent dessus les rangs
Deviennent fixes à leur veue:
Il se faut descouvrir icy,
Que Cloris n'est-elle veneue!
Je la verrois sans masque aussy.
Ces ombrages autour de l'Arsenal faisoient dire à Cl. Le
Petit dans son _Paris ridicule_:
Le sujet quadre-t-il au nom?
On y compte plus de mille arbres,
Et l'on n'y voit pas un canon.]
_Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes en leurs
devoirs[210]._
1565. In-8.
[Note 210: Cette ordonnance est du 21 février 1565. Je ne
sache pas qu'elle ait jamais été recueillie.]
Charles, par la grace de Dieu Roy de France, à tous ceux qui ces
présentes lettres verront, salut.
L'une des choses qui nous semble estre bien necessaire au libre et
seur repos de nos subjects, ayans mesnage, famille et serviteurs,
seroit de pourveoir à ce que leurs maisons fussent bien et loyalement
administrées, parce qu'il advient souvent que les chefs des familles
sont, par les mauvaises moeurs et conditions de leurs serviteurs, le
plus souvent delaissez et abandonnez d'eux, se desbauchans de leurs
services; qui est cause que plusieurs maisons de toutes qualitez sont
le plus souvent volées, pillées et desrobées par lesdicts serviteurs.
Aucuns desquels ayans laissé leursdicts maistres craignans d'être
remarquez és malefices qu'ils y ont commis, attilttent et donnent
addresse à d'autres par secrette intelligence, pour y commettre tels
larrecins et voleries[211].
[Note 211: Sur la conduite des domestiques au XVIe et au
XVIIe siècle, on peut lire avec fruit: _De ceux qui servent
à gages ès maisons des grands seigneurs et bourgeois_, par
Jean des Gouttes, _Lyon_, Fr. Juste, 1537, in-16; _Flaminio
et Colomana, ou Miroir de la fidélité des domestiques_, par
J. P. Camus, _Lyon_, 1626, in-12.]
A quoy voulans pourveoir, afin de préserver nostre peuple, en tant
que possible sera, de tels maulx et inconveniens, si pernicieux et
dommageables qu'ils sont à la chose publique de nostre royaume:
Nous, à ces causes, après avoir eu sur ce l'advis et conseil de
la Roine nostre très honorée dame et mère, princes de nostre sang
et gens de nostre conseil privé, avons dict, declairé et ordonné,
disons, declairons et ordonnons par ces presentes,
Que doresnavant tous serviteurs domestiques, cherchans ou estans
appellez en commencement de service, ne seront receus en service
d'homme ou de femme quel qu'il soit qu'ils ne facent apparoir à
leurs maistres par acte vallable et authentique de quelle part,
maison et lieu, et pour quelle occasion, ils sont sortis. Comme en
semblable ceux ayans jà servi maistre quelque temps, et estans hors
de leurs services, ne seront receus en services d'autres maistres
ou maistresses que au preallable ne leur soit aussi apparu, par
suffisante attestation susdicte de leursdicts premiers maistres, de
l'occasion pour laquelle ils sont sortis.
Defendant très expressement à tous chefs de maisons et famille,
de quelque estat, qualité ou condition qu'ils soyent, de ne les
recevoir en leur service sans avoir ledict acte et certification,
et aussi de ne les licentier et mettre hors de leursdicts services
sans leur bailler aussi acte de l'occasion de leur congé. Et ne sera
loisible au serviteur, sur peine d'estre puni comme vagabond, de
sortir sans avoir ledit acte et certification, pour le representer
où besoin sera, afin que la fidelité et loyauté du serviteur soit
d'autant mieux cogneue à un chascun[212]. Ce dont nous chargeons très
expressement lesdicts maistres et chefs de famille respectivement,
sur peine de cent livres tournois d'amende, applicable un tiers au
Roy, un tiers aux pauvres, et l'autre tiers à l'accusateur, que
nous voulons être levée promptement et sans deport sur lesdicts
contrevenans.
[Note 212: En 1628, ces sortes de _livrets_ exigés des
domestiques et des maîtres furent remplacés par d'autres
formalités. On créa un bureau où tout serviteur devoit être
enregistré et avoir son signalement; en 1690 ce bureau
existoit encore dans la _cour Lamoignon_; toute personne
venant à Paris pour exercer un métier devoit, aussi bien
que les domestiques, aller s'y faire inscrire. (Hurtaut,
_Dict. histor. de la ville de Paris_, t. 1, p. 701-702.) Il
étoit défendu aux domestiques de rester hors de service.
La fille de chambre trouvée sans condition étoit fouettée
et on lui coupoit les cheveux; l'_homme de chambre_ étoit
envoyé «en galère». L'hôtelier qui les logeoit étoit
condamné à de fortes amendes; après une double récidive, on
confisquoit sa maison au profit de l'Hôtel-Dieu. (Delamare,
_Traité de la Police_, tit. 9, _Juridict. du prévôt de
Paris_, ch. 3.)]
Si donnons en mandement par ces mesmes presentes à tous nos baillifs,
seneschaux, prevosts, juges, prevosts de nostre hostel, où leurs
lieutenans, et autres nos justiciers et officiers qu'il appartiendra,
que cesdictes presentes ils facent lire, publier et enregistrer et
le contenu d'icelles entretenir, garder et observer inviolablement,
à peine de s'en prendre à eux, et encourir en l'amende susdicte. Car
tel est nostre plaisir. En tesmoin de ce nous avons faict mettre
nostre seel à cesdictes presentes.
Donné à Tholouse le vingtunième jour de febvrier, l'an de grace mil
cinq cens soixante cinq, et de nostre règne le cinquième.
Ainsi signé sur le reply:
Par le Roy en son Conseil,
DE L'AUBESPINE.
* * * * *
Et seellé du grand seel de cire jaune sur double queue.
Leues et publiées en l'auditoire et par Civil du Chastelet de Paris,
seant noble homme et sage M. Nicolas Luillier, escuyer, conseiller
du Roy nostre Sire, lieutenant civil de la prevosté de Paris, en
la presence du conseil et du procureur du Roy, commissaires et
examinateurs, advocats, procureurs et autres practiciens audict
Chastelet. Et ordonné qu'elles seront enregistrées ès registres
ordinaires dudict Chastelet, publiées à son de trompe et cry public
par les quarrefours de ceste ville de Paris, lieux et endroicts
accoustumez à faire cris et proclamations, et par la prevosté et
viconté de ladicte ville de Paris. Et est enjoint aux prevosts et
soubs baillifs de ceste dicte prevosté et viconté faire estroictement
garder et observer chascun en son esgard, destroict et jurisdiction
le contenu esdictes lettres. Faict audict Chastelet le lundi
huictième jour de mars, l'an mil cinq cens soixante quatre.
Signé: GOYER ET COLLETET[213].
[Note 213: V., sur la famille, Colletet, notre t. 4, p.
161.]
Leues et publiées à son de trompe et cry public par les quarrefours
de ceste ville de Paris, lieux et places accoustumez à faire cris
et proclamations, par moy Claude Adam, commis de Hilaire de Briou,
crieur juré et sergent royal du Roy nostre Sire, prevosté et viconté
de Paris, accompaigné de Claude Malassigné, trompette juré dudict
seigneur, et autre trompette, le samedi dixième jour de mars mil cinq
cens soixante quatre.
Signé: C. ADAM.
_Discours de la deffaicte qu'a faict Monsieur le duc de
Joyeuse[214] et le sieur de Laverdin[215] contre les ennemis du
Roy et perturbateurs du repos public à la Motte Sainct-Eloy, près
Saint-Maixant en Poictou, le vingt-uniesme jour de juin 1587, dont
les enseignes ont esté apportées au Roy estant à Meaux, le samedy
vingt-septiesme de juin._
_A Paris, pour la veufve de Laurent du Coudret, suyvant la coppie
imprimée à Poitiers._
[Note 214: Anne de Joyeuse, duc, pair et amiral de France,
l'un des favoris de Henri III. Il fut tué cette même année,
le 20 octobre, à Coutras.]
[Note 215: Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, fait
plus tard maréchal de France. Il avoit d'abord servi dans
les rangs des huguenots. Il étoit colonel de l'infanterie
françoise depuis 1580; il mourut en 1614.]
Le roy desirant sur toutes choses que ses subjects vivent toujours
en la crainte de Dieu, en union, paix et tranquilité, pour y
parvenir a cherché et cherche encores tous les jours tous les
moyens à luy possibles; neantmoins, au mespris et contemnement de
ses edicts et ordonnances, en certains et divers endroits de son
royaume plusieurs perturbateurs du repos public se sont eslevez,
qui par voye et soubs voeu d'hostilité se sont mis aux champs,
lesquels ont saisy et prins aucuns chasteaux, places et villes,
principalement au pays de Poictou. Car ayant cherché et amassé
quelques forces jusques au nombre de quatre ou cinq mille hommes de
pied et bien peu de cavallerie, ont couru jusques sur les limites
du pays d'Anjou, ransonnant et pillant les villages et bourgs;
et, ayant fait cela, taschèrent et essayèrent par tous moyens à
eux possibles de surprendre la ville de Saulmur, afin d'avoir un
passage et entrée sur la rivière de Loire à leur commandement et
devotion. Mais tout aussi tost que la noblesse du pays eust esté
advertie de telle chose (qui avoient et ont fort grand interest en
la conservation et deffence d'icelle ville), se jetta dedans pour la
garder et deffendre à l'encontre des dicts rebelles. Messieurs de
Tours et d'Angers, en ayant ouy parler et en estans aussi advertis,
y envoyèrent pareillement quelque bon nombre d'hommes bien armez et
force munitions de guerre, comme voisins et bons amis sont tenuz
faire l'un pour l'autre; ce que possible fut cause (et n'en faut
douter) que les dicts rebelles laissèrent leur chemin et mechante
entreprinse, et, prenans autre route, commencèrent à se retirer et
cheminer le plus diligemment qu'ils purent vers le pays de Mayne,
menaçant ceux de la dicte ville de Saulmeur de les venir revoir quand
ils auroient auguementé et aggrandy leurs forces. Toutesfois, Dieu
ne voulant permettre que leurs menaces eussent lieu, a permis que
monsieur le duc de Joyeuse les en a bien empeschez, comme vous sera
dit cy après[216].
[Note 216: «Le dit sieur duc de Joyeuse, lit-on dans les
_Oeconomies royales_, avec une grande et belle armée
abondamment pourvue de toutes choses, et luy accompagné de
tous les principaux seigneurs et plus galands hommes de la
cour, s'achemina en Poitou.» (_Collect. Petitot_, 2e série,
t. 1, p. 383.)]
Vous devez entendre qu'en ce pays de Mayne ils ont commis et faict
tant d'execrables cruautez, mesme en une petite ville qui s'appelle
Chevillé[217] où ils pillèrent tout et mesme violèrent femmes et
filles, estimans estre bien vengez et satisfaits de la rage et fureur
qu'ils avoient en leurs mauvais courages, et mesmes s'attribuans
telles cruautez et forfaits (fort detestables à Dieu et au monde) à
grand honneur et reputation. Depuis encores ils se sont emparez et
investiz de Sainct-Maixant, Fontenay, Maillezant[218] et plusieurs
autres bonnes places, et par ce moyen leur puissance, fureur et
outrecuidance s'augmentoit et accroissoit tousjours de plus en
plus; ce que le roy voyant avec grande patience, a esté enfin comme
contraint y envoyer monseigneur le duc de Joyeuse.
[Note 217: Lisez _Chemillé_. C'est un important chef-lieu
de canton du département de Maine-et-Loire, arrondissement
de Beaupréau.]
[Note 218: Lisez _Maillezais_.]
Lequel s'achemina en la plus grande diligence qu'il peut au pays de
Poictou, et feit dresser son camp à Loudun par monsieur de Lavardin,
son lieutenant. Les ennemis, voyant les preparatifs qui se dressoient
à l'encontre d'eux, deliberèrent de garder les villes qu'ils avoient
prinses, pour le moins s'ils n'estoient assez forts pour faire teste
et resister à la campagne. Ils envoyèrent donc deux regimens de leur
armée, conduits par le sieur de Bourie, conducteur d'un regiment
de Gascons, et Charbonnière, conducteur d'un autre regiment de
François[219], pour se jetter dedans Sainct-Maixant; quoy entendu
par monseigneur de Joyeuse, vint au devant et les rencontra en un
bourg et chasteau nommé La Motte Sainct-Eloy, appartenant à monsieur
de Lansac, à deux lieues de Sainct-Maixant. Là, les combat et en
deffait cinq cens, qui se deffendirent vaillamment par l'espace de
vingt-quatre heures, soustenans tousjours le choc, pensant avoir du
secours; mais se sentans trop foibles, firent tant qu'ils gaignèrent
l'eglise dudit La Motte Sainct-Eloy, où ils se renfermèrent et
firent tout effort de se deffendre. Or la fin a esté qu'ils se sont
renduz prisonniers; le dit sieur Bourie a esté tué et le capitaine
Charbonnière prins prisonnier, et plus de soixante autres[220]. Il
a esté tué, du costé de monseigneur le duc de Joyeuse, le sieur
de Massé, un seigneur signalé. Les enseignes furent apportées par
monsieur de Fumel au roy, estant à Meaux, le samedy vingt-septiesme
jour de juin mil cinq cens quatre vingt-sept, six jours après la
victoire obtenuë par monseigneur duc de Joyeuse, auquel Dieu donne la
grace de le perseverer et vaincre les ennemis du roy, perturbateurs
du repos public[221].
[Note 219: «Le roi de Navarre, lit-on encore dans les
_Oeconomies Royales_, avoit quatre ou cinq régiments, dont
les deux premiers estoient ceux des sieurs Charbonnières et
Desbories, lesquels il destina pour estre mis en garnison
dans la ville de Saint-Maixent, en cas de siége; et pour
éviter qu'ils ne mangeassent les vivres de la place et les
tenir neantmoins tout prêts à se jeter dedans lorsqu'il en
seroit besoin, il les fit loger à La Motte Sainct-Eloy,
appartenant ce nous semble à M. de Lansac, leur ordonnant
de s'assurer du chasteau; mais, à la prière du sieur de
Saint-Gelais, qui estoit parent du seigneur d'iceluy et
qui leur en respondit, ils n'y mirent personne dedans.»
(_Collect. Petitot, ibid._)]
[Note 220: Le roy de Navarre étoit à La Rochelle, dit
encore Sully, «lorsqu'il eut nouvelles de la defaite de ses
deux régimens dans la butte Sainct-Eloy, où il fut exercé
des cruautés inouyes, ce malheur estant arrivé par faute
de s'estre logé dans le chasteau, dans lequel on logea des
hommes peu à peu par lesquels ils furent attaquez.»]
[Note 221: Ce qu'on souhaite ici n'arriva pas, puisque,
comme je l'ai dit en commençant, Joyeuse, quelques mois
après, fut tué à Coutras. Ce furent les représailles du
massacre dont vient de nous parler Sully. Lorsqu'il fut
pris, il demanda grâce en offrant cent mille écus de
rançon. Les soldats huguenots lui crièrent: «_La Mothe
Sainct-Eloy!_» et le tuèrent sans merci. Il est fait
mention du massacre de La Mothe et de la vengeance qui en
fut prise dans une pièce très curieuse du temps de Louis
XIII: _Pasquil satyrique du duc de (***) sur les affaires
de France, depuis l'année 1585 jusques en l'année présente_
1623, in-8:
Les Anglois qu'on deffit en bières (_sic_)
Furent tous tués de sang-froit
Il se fict un semblable exploict
A La Mothe de Sainct-Eloy.
Il fait bon maintenir sa foy,
L'on s'en repentit à Coutras.]
_Lettre de Calvin, apportée des enfers par l'esprit du sieur Groyer
aux pasteurs du petit Troupeau._
_Suivant la copie imprimée à La Rochelle par Estienne du Rosne,
imprimeur et libraire._ 1641.
_Avec permission._
In-8.
* * * * *
_A Monseigneur Monseigneur de la Porte, grand prieur de France,
ambassadeur de l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem, intendant general
de la navigation et commerce de France, et gouverneur pour Sa Majesté
de Broüage, La Rochelle, pays d'Aulnis et isles adjacentes._
Cher objet de tous les François,
Grand protecteur des Rochellois,
Exerce en mon endroit ta bonté coutumière;
Permets à cet esprit naissant
D'aller le front baissé rechercher la lumière,
A la faveur de ton croissant.
Pierre GROYER, _Angevin_,
Escollier de philosophie au collége royal
de La Rochelle.
* * * * *
Pasteurs qui menez vos troupeaux
Parmy des routes si cachées
Et qui les abreuvez des eaux
Que l'enfer semble avoir crachées,
Cessez de suivre ces sentiers
Au bout desquels vos devanciers
Ont veu des loups et des vipères
De qui la fureur et l'efort
Leur ont fait rechercher le port
Dedans la gueule des cerbères.
Le grand bruit de ces leopards
Vous forcera d'ouvrir l'oreille,
Et vous serez de toutes parts
Attains d'une peur nompareille.
Si vous jettez vos souliers vieux
Pour mieux fuir devant leurs yeux,
Ils vous poursuivront plains de rage,
Et, après vous avoir vaincus,
Puisque vous semblez aux cocus
Ils vous feront entrer en cage.
Les libertez que vous prisez
Se separeront de vos ames,
Et tout ce que vous meprisez
Vous tallonnera dans les flammes;
Les jeusnes, les austeritez,
Contre qui vous vous irritez,
Seront vos plus doux exercices,
Et, tous rongez de desplaisir,
Vous sentirez qu'un fol desir
Peut engendrer mille supplices.
Parmy les tenebreux cachos
Où vous mettront ces Poliphèmes,
Dieu, vous privant de tout repos,
Se vangera de vos blasphèmes;
Vos crimes, qui luy font horreur,
Porteront sa juste fureur
A faire esclatter son tonnerre
Dessus vos corps chargez de fers;
Vous sentirez dans les enfers
Celuy que vous niez sur terre.
Vous ne pourrez jamais le voir,
Jamais vous ne l'aurez pour père,
Puisque vous refusez d'avoir
Sa très chère espouse pour mère.
La douceur de ce Roy des Roys
(De qui vous violez les loix
Et que vous appelés barbare
Le faisant autheur de tous maux)
Pour faire place à nos travaux
Se retirera du Tartare.
Son bras, qui ne peut se tenir
De secourir et de bien faire
S'exercera lors à punir
Ceux qui sont enclins à mal faire.
Sous la pesanteur de sa main,
Combattus de soif et de faim,
Si vous ouvrez vos bouches grandes,
Soudain les serpens, les aspics,
Les crapaux et les basilics
Les rempliront de leurs viandes[222].