[Note 197: Chichement. Pour donner du mot _échars_ et de

ses dérivés un exemple qui se rapporte aux faits contenus

dans cette pièce, nous rappellerons qu'on se servoit du

verbe _écharser_ pour exprimer la diminution imposée au

titre d'une pièce de monnoie. V. _Ordonnances des rois de

France_, t. 2, p. 428.]

Donc, puis que nous sçavons que les choses sont encheries et que nous

avons discouru les causes de l'encherissement, il reste maintenant à

trouver les moyens d'y remedier au moins mal qui sera possible, sans

vouloir blasmer aucunement ce que les magistrats ont fait jusques icy

pour trouver quelques remèdes à ceste cherté, ny sans vouloir par

trop imputer cela à la mauvaise police de la France. Et commencerons

par l'abondance de l'or et d'argent, laquelle, combien qu'elle soit

cause du grand pris et haussement des choses, neantmoins c'est la

richesse d'un païs, et doit en partie excuser la cherté: car, si nous

avions aussi peu d'or et d'argent qu'il y en avoit le temps passé, il

est bien certain que toutes choses seroient d'autant moins prisées et

acheptées que l'or et l'argent seroit plus estimé.

Quant au degast et à la dissipation, tant des biens que des habits,

on a beau faire et reiterer si souvent tant de beaux edits sur les

vivres, et mesmement sur les habits, sur les draps et passemens d'or

et d'argent, si on ne les fait estroitement observer. Mais on diroit

que tant plus on fait de belles deffenses d'en porter et plus on en

porte, et jamais elles ne seront bien observées ny executées si le

roy ne les fait garder aux courtisans: car le reste du peuple se

gouverne à l'exemple du courtisan en matières de pompes et d'excez,

et jamais n'y eut aucun Estat auquel la bonne ou mauvaise disposition

ne decoulast du chef à tous les membres. Mais ce degast n'est rien

à la comparaison de celuy que fait le gendarme et soldat, vagant et

ravageant impunement toute la France: chose veritablement lamentable,

et laquelle, entre toutes les causes de la cherté, il faut cotter

la principale; estant comme monstrueux de voir le François, contre

tout droict et obligation naturelle, devorer, piller, rançonner le

François, et exercer sur luy cruauté plus grande qu'il ne feroit sur

un estranger, un barbare ou un infidèle. Le roy mande sa gendarmerie

et lève le soldat pour son service et pour conserver et garentir ses

subjets de l'oppression de ses ennemis; mais tant s'en faut que le

soldat face ce pourquoy il est levé[198], qu'au contraire, autant

qu'il y a de soldats, autant sont-ce d'ennemis qui se licentient et

desbordent par ce royaume, et mettent tout en proye comme en païs

de conqueste. Si une troupe de deux cens soldats passe par un païs,

ils y font un tel degast qu'ils consumeront plus de vivres que ne

feroient trois ou quatre mille hommes vivans à leurs despens avec

raison. Non contens de manger et devorer au pauvre laboureur sa

poulle, son chappon, son oyson, son veau, son mouton, sa chair salée,

et luy consumer ses provisions, ils le rançonnent, battent, emportent

ce qui se trouve de reste et emmeinent ses chevaux, ou son boeuf,

ou son asne: tellement que le pauvre homme, desnué de tous moyens,

entre en un desespoir de se pouvoir plus remonter, ou s'il essaye et

vend à vil pris une pièce de terre, ou ce peu de meubles qui luy est

resté, il n'a pas plustost acheté une poulle, un oyson, un cheval,

ou mis quelque chose en son grenier ou salloir qu'incontinent il luy

est ravy. Par ce moyen, estant desnué de tous biens, il se resoult

de ne plus nourrir de bestial; il delaisse son trafic; il quitte sa

ferme, ou, s'il la continue, il ne peut labourer ses terres, et ce

qu'il laboure est mal labouré, mal fumé, mal ensemencé; de sorte que

la moitié des terres demeure en friche, et l'autre moitié est si mal

cultivée qu'elle ne rapporte que le tiers et le quart de ce qu'elle

rapportoit auparavant. Voilà les fruicts et effets des guerres

civiles, lesquelles nous apportent ceste grande calamité et cherté,

sans esperance ny apparence d'aucun profit.

[Note 198: Sur les dégâts commis par les gens de guerre

dans les pays qu'ils étoient chargés de défendre, V.

plusieurs pièces des tomes précédents, et, dans celui-ci,

p. 77, note. V. aussi _Journal de Henri III_, édit.

Petitot, p. 292, 293. «Les soldats en étoient venus à un

tel degré d'insolence, dit l'ambassadeur vénitien Jérôme

Lippomano, qu'ils prétendoient pouvoir vivre de pillage.»

_Relat. des ambassad. vénitiens_ (docum. inédits, t. 2, p.

380.)]

Quant aux monopoles des marchans et artisans, qui s'assemblent

en leurs confrairies pour asseoir le pris à leurs marchandises

et à leurs ouvrages et journées, il faudroit deffendre les dites

confrairies[199], et suivre en cela ce qui fut sur la deffense

d'icelles ordonné aux estats d'Orléans. Et pour parler des monopoles

des marchans et fermiers qui portent la cherté du bled, nous

suivrons en cest article les articles comprins en la belle et

docte remonstrance que M. de Bailly, second president en la Chambre

des comptes à Paris, a depuis quelques années faicte au roy, et

dirons que pour eviter la cherté du bled, qui a souvent cours en ce

royaume, et empescher que les marchans fermiers (qui ne cherchent que

leur profit) gardent et reservent trop long-temps leurs grains au

grenier, comme ils sont coutumiers, attendans le temps cher à leur

advantage, les ventes s'en feront d'an en an, et au temps porté par

l'ordonnance, et qu'à ce faire les dits fermiers seront contraints

par les juges et officiers des lieux, afin que le pauvre peuple, qui

a tant de peine et de travail à labourer et cultiver la terre, et

duquel le roy tire ses tailles, aydes et subsides, en puisse estre

secouru pour son argent, et au temps porté par l'ordonnance, auquel

le bled est volontiers le plus cher.

[Note 199: V. l'une des notes précédentes, au sujet de

la mesure prise par Poyet contre les confrairies. C'est

aussi en haine de ces corporations engraissées par le

monopole que parut l'ordonnance royale déclarant qu'un

maître reçu à Paris pourroit exercer son métier dans toute

la France. (Isambert, _Anciennes lois françoises_, t.

14, p. 399.)--«C'étoit presque affranchir l'industrie du

monopole des corporations», dit M. Chéruel (_Histoire de

l'administration monarchique_, etc., t. 1, p. 225).]

Que, suivant les anciennes ordonnances des rois, nul estranger ne

soit admis ny receu à encherir et prendre les fermes du domaine,

aydes et gabelle, ny à en estre associé, afin que le profit qui en

pourra provenir ne sorte hors du royaume, comme il se voit qu'il en

sort plusieurs deniers par le moyen des annates, banques et draps de

soye, subsides des procez, imposition foraine, la doüane de Lyon,

fermes d'eveschez, abbayes et priorez et autres moyens, qui passent

tous par la main des fermiers estrangers. Et outre ce nous pouvons

dire une chose qui advient ordinairement, et qui depuis naguères est

advenue, comme nous avons cy-dessus dit: c'est que dès que les bleds

et les vins sont recueilliz, ou quelquefois devant, les marchans

vont par les champs, arrent tous les fruicts ou les achètent à beaux

deniers, ou les prennent en payement de ce qui leur est deu par le

pauvre païsant, et les serrent, et en les serrant en engendrent la

disette, de laquelle vient la cherté, et après cela ils les vendent

à leur mot, quand ils voyent qu'on ne peut vivre sans passer par

leurs mains. A quoy il faudroit remedier par rigoureuses ordonnances,

deffenses et arrests, et empescher tels monopoles, et qui portent un

prejudice inestimable.

Les fermes seules, sans les monopoles de ceux qui les tiennent,

eussent bien peu servir d'une cause de la cherté. Il n'y a pas

cinquante ans qu'en France il n'y avoit guère de gens qui donnassent

leurs biens à ferme, chacun les tenoit en recepte; et surtout les

rois ne donnoient pas leur domaine et autres droicts à ferme, de la

façon avec laquelle on a depuis procedé, et quelques ordonnances

qu'ayent ci-devant faites les rois sur le fait, ordre et distribution

de leurs finances, jamais n'ont voulu bailler tout le corps des

recettes de leur domaine à ferme, mais seulement le domaine muable

et casuel, pour trois, six ou neuf années, ainsi qu'il a esté advisé

pour le mieux, ains les ont fait exercer et manier ès receptes

pour la conservation de leurs droits, qui ne gisent en daces[200]

ny intrades, comme ès autres païs, mais en cens, rentes foncières,

tenues feodalles, terres, prez, moulins, estangs et autres fermes

particulieres et emolumens de seigneuries directes; pour la

conservation desquels droicts a esté trouvé utile et nécessaire qu'il

y eust receveurs particuliers, pour en compter par le menu et tenir

registre fidelle, afin aussi que les procureurs generaux de Leurs

Majestez en leurs cours souveraines, et autres, ayent recours ausdits

comptes, qui sont les seuls tiltres du domaine, pour deffendre

les dits droicts, dont y a ordinairement plusieurs procez, pource

que chacun s'essaye et s'efforce d'entreprendre sur ledit domaine

et l'usurper. Ce que la chambre des comptes à Paris a cy devant

amplement remonstré au roy et à messieurs de son conseil, et les

inconveniens qui peuvent advenir en baillant ledit domaine à ferme,

dont il semble estre raisonnable que pour le bien de ce royaume et

commodité des subjects du roy, son bon plaisir fust ordonner, en

faisant les baux à ferme dudit domaine, ce que cy dessus a esté dit.

[Note 200: Taxes.]

Quant aux traittes, elles nous seroient grandement profitables si

on y alloit plus modestement qu'on ne fait. Chacun sçait que le

commerce ès choses consiste en permutation, et, quoy que veuillent

dire plusieurs grands personnages, qui se sont efforcez de retrancher

du tout les traittes, croyans que nous pourrions bien nous passer

des estrangers, cela ne se peut faire[201], car nous avons affaire

d'eux et ne sçaurions nous en passer. Et si nous leur envoyons du

bled, vin, sel, saffran, pastel, papier, draps, toiles, graisses et

pruneaux[202], aussi avons-nous d'eux en contr'eschange tous les

metaux (hormis le fer), or, argent, estain, cuyvre, plomb, acier, vif

argent, alun, soulphre, vitriol, couperoze, cynabre, huilles, cire,

miel, poix, brezil, ebene, fustel[203], gayac, yvoire, marroquins,

toiles fines, couleur de couchenil, escarlate, cramoisi, drogues

de toutes sortes, espiceries, sucres, chevaux, saleures de saumons,

sardines, maquereaux, molues, bref une infinité de bons vivres et

excellens ouvrages de main.

[Note 201: Tout ce que du Haillan va dire sur la liberté

du commerce: et l'utilité du libre échange est encore

emprunté au _Discours_ de Bodin, dont M. H. Baudrillart

ne peut, en cela, trop louer la hardiesse et l'élévation

des vues (_J. Bodin et son temps_, p. 176-177). Le système

prohibitif, qui s'est si bien perpétué en France, y étoit

nouveau alors. Il a pour vrai parrain chez nous le ministre

de Charles IX, René de Birague, qui fut chancelier depuis

la mort de Lhôpital jusqu'en 1578. Il importoit d'Italie

ces idées qui sont aujourd'hui si difficiles à extirper

de notre sol. «Il posa le premier en principe, dit M.

Baudrillart, la double defense de faire sortir du pays les

matières propres à la fabrication et d'y faire entrer les

produits des manufactures étrangères.» (_Id._, p. 14.)]

[Note 202: Du Haillan ne donne guère ici que le détail

des choses que nous exportions alors en Angleterre, et

dont on trouve le compte plus étendu et plus circonstancié

dans la _Galerie philosophique_ de de Mayer, t. 2, p.

323. Quelques unes des marchandises que l'Angleterre nous

envoie aujourd'hui, _couteaux_, _peignes_, _clincailleries_

(sic), figurent parmi celles que nous lui envoyions alors.

On y trouve aussi des _miroirs_, du _papier_, comme nous

l'avons déjà dit, des _cartes_. Ce dernier commerce, dont

le centre étoit à Rouen, s'étendoit très loin. L'Espagne ne

s'approvisionnoit que chez nous, pour elle et ses colonies.

V. _Archives curieuses_, 2e série, t. 12, p. 230, année

1695.]

[Note 203: Lisez _fustet_. C'est un arbre qui croît en

Provence et en Languedoc, et dont la racine et l'écorce

servent pour la teinture, tandis que les feuilles sont

employées par les corroyeurs.]

Et quand bien nous nous pourrions passer d'eux, ce que nous ne

pouvons faire, encore devons-nous faire part à noz voisins de ce que

nous avons, tant pour le devoir de la charité, qui nous commande de

secourir autruy de ce qu'il n'a point et que nous avons, que pour

entretenir une bonne amitié et intelligence avec eux. Bien seroit-il

bon et raisonnable de deffendre le trafic des choses non necessaires,

et qui ne servent que de volupté, comme des faulses pierres, des

parfums et autres choses, desquelles nous nous pourrions bien passer.

Mais il faudroit que, quant aux traittes des bleds, aucunes n'en

fussent accordées ny octroyées aus dits marchans, fermiers, et leurs

associez, durant le temps de leurs fermes, afin que par le moyen des

dites traittes et intelligences des dites fermes et marchans, les

bleds ne peussent estre transportez hors du royaume; et davantage,

faire en sorte que les traittes ne fussent si liberalement accordées

comme elles sont aux favoris de cour, mesme durant l'extrême cherté

qui règne, afin que le transport de noz bleds ne nous amène une

cherté excessive et dommageable au public.

Pour toucher le moyen de remedier à la cherté du prix des choses

ausquelles les princes prennent plaisir, comme aux peinctures et

pierreries, cela consiste en eux-mesmes. Et pour le moins s'ils en

veulent avoir beaucoup et se faire voir tous luisans en pierreries,

ils doivent faire deffenses à leurs subjects d'en porter. Mais c'est

la coustume de France que le gentilhomme veut faire le prince, et,

s'il voit que son maistre se pare de pierreries, il en veut aussi

avoir, deust-il vendre sa terre, son pré, son moulin, son bled ou

son bois, ou s'engager chez le marchant. Les princes ne devroient

tant reluire ny paroistre par pierreries que par la vertu, et sont

assez cogneuz, respectez et regardez par leur rang et authorité,

sans desirer d'estre davantage veuz par la lueur des pierreries

precieuses. Les grands princes de jadis ne s'en soucioient pas

beaucoup; mais depuis, ayans gousté les délices du monde, ils en ont

voulu avoir en abondance et s'en parer, pensans par là se rendre

plus vénérables à leurs peuples. Cela est bon en eux, si les petits

compagnons ne vouloient les ensuivre en ceste despense, laquelle il

faudroit deffendre bien estroittement, et lors on ne verroit point

tant de pierreries faulses qu'on en voit aujourd'huy, et si ne

seroient pas si chères, pource qu'il n'y auroit guères d'hommes qui

en achetassent.

Les impositions et gravesses mises sur le peuple, et les tailles

excessives, aydent grandement à la cherté, comme il a esté dit cy

dessus; le remede desquelles aussi consiste en la benignité du roy,

en laquelle nous devons tant esperer, qu'estans ostées les causes

pour lesquelles il les a imposées, qui sont les guerres civiles et

le payement de ses debtes, il en deschargera son pauvre peuple, qui

de ceste esperance allége sa pauvreté; et quant aux guerres, qui

ont enseigné au soldat l'insolence pour brusler, piller, ravager et

dissiper, tout cela requiert de belles ordonnances militaires sur le

reglement de la vie des gens de guerre.

La cherté de cinq ou six années que nous avons eues stériles l'une

après l'autre, causée par les moyens cy dessus declarez, peut estre

corrigée et y peut estre remedié par bonnes ordonnances sur la

distribution, ordre, reserve, vente et taux des vivres, lesquelles

suppléeront aucunement à ladite stérilité, et nous apporteront,

sinon un grand marché de toutes choses, pour le moins meilleur

que nous ne l'avons: car il n'y eut jamais si grande stérilité

ny disette de biens que la bonne police n'y ait suppléé; mais là

où elle defaut, on pourroit avoir des vivres en abondance que la

cherté y sera tousjours. Mais il y a un moyen lequel, quand tous

les autres cesseroient, nous peut seul oster la grande cherté et

couper broche à tous monopoles: c'est qu'aux principales villes de

chacune province on dresse un grenier public dans lequel on pourra

assembler telle quantité de bleds qu'on verra estre nécessaire pour

partie de la nourriture des habitans de la dite province, lesquels

greniers seront ouverts et le bled distribué au peuple à mesure qu'on

verra la nécessité et que le marché ordinaire n'y fournira plus,

ou que le bled y sera trop cher par le monopole du marchant[204].

Et où une ville se trouvera necessiteuse, les autres villes seront

tenues la secourir, ou ceux des dites villes qui auront charge de la

police advertir souvent les uns les autres de la quantité et pris de

leurs grains, et pourront contraindre tous gentilshommes, fermiers,

marchands et autres, de vendre leurs bleds, et n'en faire autre

réserve que pour leur provision; et si aucun marchant veut acheter

des bleds en une province pour les transporter en l'autre, il sera

tenu advertir les officiers de la dicte police de la quantité du

bled qu'il veut acheter et du lieu où il le veut transporter, afin

que les dits officiers puissent donner advertissement aux autres de

l'achapt, quantité, pris et transport des dits bleds. Par ce moyen le

gentilhomme, l'abbé, le fermier, seront contraints de vendre leurs

bleds au mesme pris qu'il se vendra au grenier public, le marchant

ne pourra monopoler, les bleds seront conservez aus dits greniers

publics, bien mesnagez, et eschangez d'an en an. Tellement que, si

les moyens et remèdes à la cherté cy dessus deduits sont pratiquez

et joints avec ce dernier, nous ne pouvons sinon esperer une prompte

abondance de toutes choses en ce royaume, lequel par ce moyen

nous verrons florissant, craint, redouté et remis en sa première

splendeur, voire plus grande qu'il ne fut jamais. Voylà ce que nous

pouvons dire des causes de la cherté et des moyens d'y donner un

bon remède, après ce que depuis cinq ans en a bien doctement et

encore plus discouru M. Jean Bodin, advocat en la cour, en un bel

oeuvre qu'il a fait, duquel nous avons tiré une grande partie de

cestuy avec quelques articles de la susdite remonstrance du dit

sieur president Bailly, y ayans mis du nostre ce que nous a semblé

convenable et propre à la matière que nous avions deliberé de traiter.

[Note 204: Sur l'abus du monopole des marchands de blé,

dont il a déjà été parlé, V. notre t. 3, p. 316-317.]

_Le May de Paris._

M.D.C.XX. In-8.

* * * * *

_Au Roy._

Recalme ton lustre, ô Paris!

Cesse tes pleurs et tes orages,

Ton roy, ton vrai soleil, te rend les adventages

Qui t'ont donné le prix[205].

A bon droict tu sechois d'ennuy,

Perdant les rays de sa lumière,

Car des bords du Levant jusqu'à l'autre barrière

Il n'est rien tel que luy.

Depuis Clovis tu n'eus jamais

Un roy si comblé de merveille,

Ny pour régir ton cours une vertu pareille

Ne luyra désormais.

La douceur et la probité,

L'amour et la recognoissance,

La valeur et l'honneur avecques la prudence,

Ornent sa Majesté.

C'est la vray ame de Henry,

De qui tu fus la bien-aymée,

Un phoenix qui renaist de la cendre animée

D'un père tant chery.

Père qui te sceut delivrer

Du frein de la guerre homicide,

Et te fit (se baignant dans les gloires d'Alcide)

Ton bon-heur recouvrer.

Que donc tu reprennes vigueur;

Que tes ennuys gaignent la fuitte,

Et que maints doux plaisirs d'une meilleure suitte

Relogent dans ton coeur.

Belle, que tes cheveux espars

R'aquèrent leur grace et leurs charmes,

Que tes yeux languissants tesmoignent, pour des larmes,

Des ris de toutes parts.

Que ce teint de royales fleurs,

Où la tempeste fait ombrage,

Comme devant remette, en brisant son nuage,

Ses premières couleurs.

Relève ce front et ce port,

Que mesmes l'estranger admire,

Puis que ton grand soleil heureusement aspire

A te donner confort.

Aussi bien, reyne des citez,

Il n'est chose qui n'embellisse

Ores que le printemps dans les campagnes glisse

Mille diversitez.

La terre, que l'hyver obscur

Transissoit de neige couverte,

Des-ombrage son teint, reprend sa robbe verte,

Et l'air redevient pur.

Tout brille, tout est embasmé,

Dans le sein des molles prairies,

De parfums odorans, comme de pierreries

Largement parsemé.

De branche en branche les oyseaux

Leurs chansonnettes apparient;

Les ruisselets d'argent aux zephires marient

Les concerts de leurs eaux.

Et l'amour, pour entretenir

Les vives escences du monde,

Voltige en s'esbatant d'une aisle vagabonde,

Faisant tout r'ajeunir.

En ce temps, parmy tant de feux

Que la nuict range sur nos testes,

Les Gemeaux, qui sur l'onde accroissent les tempestes,

Ont leur règne tous deux.

Mais pour les faveurs dont ce roy

T'honore d'une ame benigne,

Que luy veux-tu donner, ô Paris! qui soit digne

De luy comme de toy?

Voicy le plus beau mois de tous,

Mois gaillard, où d'accoustumance

On fait present d'un may[206], quand il reprend naissance

Par un mouvement doux.

Ha! que luy presenterois-tu,

Quel arbre ou quelle fleur d'eslite,

Si les plus excellents ont voué leur merite

A sa digne vertu?

Sa main toute de palmes rompt,

Et pour une tierce couronne

Maint tortis de laurier plainement environne

Ses temples[207] et son front.

L'oeillet est compris en son teint,

Le beau lys en son armoirie,

Et sa lèvre, imitant une jeune prairie,

De la rose se peint.

Arrière tous ces vains presens,

Qu'ailleurs s'anime leur victoire;

Ils manquent pour un roy si renommé de gloire,

En de si nouveaux ans.

Le present, le may qu'il luy faut,

D'une vraye recognoissance,

Est l'arbre de l'amour et de l'obeissance,

A qui rien ne deffaut.

C'est la vive fleur de renom

Que le devoir a mis en estre,

Et la fidelité que l'on void apparoistre

En l'esclat de ton nom.

Sus donc, astre de l'univers,

En qui tant de bien se descouvre,

Porte luy maintenant jusqu'au chasteau du Louvre

Sur l'aisle de mes vers.

[Note 205: A la fin d'avril 1620, Louis XIII s'étoit mis en

route pour aller jusqu'à Tours se réconcilier avec sa mère.

A peine étoit-il à Orléans, que Luynes, qui le conduisoit,

changea de pensée et le ramena brusquement à Paris; de là

ce compliment poétique. Le départ avoit du reste soulevé

bien des plaintes. V. notre édition des _Caquets de

l'Accouchée_, p. 57, note 2.]

[Note 206: C'étoit en effet l'usage, mais il commençoit

à se perdre alors. Au XVe siècle, personne n'y manquoit,

pas un amant surtout. On lit dans _le Sermon joyeux auquel

est contenu tous les maux que l'homme a en mariage,

nouvellement composé à Paris_:

Quand vient le premier jour de may

A son huys fault planter le _may_,

Et le premier jour de l'année

Faut-il qu'elle soit estrennée.

Cette coutume galante avoit fait créer le joli verbe

_émayoler_, qui se trouve dans ces vers de Froissard:

Pour ce vous veux, Madame, émayoler.

En lieu de may, d'un loyal coeur que j'ay.]

[Note 207: Pour _tempes_. V. plus haut, p. 15.]

_Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques

curieux au bois de Vincennes à dessein de voir Jean de Werth[208], et

ce qui s'en est ensuivy._

_A Paris, par Guillaume Sausse, à la rue des Trois-Citrouilles, à

l'enseigne des trois Poireaux, vis-à-vis des trois Navets._

[Note 208: C'est le soudard Brabançon, rendu si fameux par

le dicton populaire. Né dans la Gueldre, simple soldat

de fortune, il étoit arrivé au commandement de l'armée

bavaroise après la mort d'Aldringer, en 1634. Il n'y avoit

pas de chef de bandes que l'on redoutât plus en France,

aussi ce fut une véritable panique à Paris, lorsqu'on y

sut, en 1636, que la prise de Corbie par les Espagnols

venoit de lui ouvrir un libre passage jusqu'aux portes de

la capitale. V. notre t. 5, p. 338, note. C'est alors que

Scarron écrivoit au chant du _Typhon_:

On dit que quelques bons esprits

Ordonnèrent qu'on fît des grilles

Pour se garentir des soudrilles

Du redoutable Jean de Vert.

Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 11 / 21 段