ses dérivés un exemple qui se rapporte aux faits contenus
dans cette pièce, nous rappellerons qu'on se servoit du
verbe _écharser_ pour exprimer la diminution imposée au
titre d'une pièce de monnoie. V. _Ordonnances des rois de
France_, t. 2, p. 428.]
Donc, puis que nous sçavons que les choses sont encheries et que nous
avons discouru les causes de l'encherissement, il reste maintenant à
trouver les moyens d'y remedier au moins mal qui sera possible, sans
vouloir blasmer aucunement ce que les magistrats ont fait jusques icy
pour trouver quelques remèdes à ceste cherté, ny sans vouloir par
trop imputer cela à la mauvaise police de la France. Et commencerons
par l'abondance de l'or et d'argent, laquelle, combien qu'elle soit
cause du grand pris et haussement des choses, neantmoins c'est la
richesse d'un païs, et doit en partie excuser la cherté: car, si nous
avions aussi peu d'or et d'argent qu'il y en avoit le temps passé, il
est bien certain que toutes choses seroient d'autant moins prisées et
acheptées que l'or et l'argent seroit plus estimé.
Quant au degast et à la dissipation, tant des biens que des habits,
on a beau faire et reiterer si souvent tant de beaux edits sur les
vivres, et mesmement sur les habits, sur les draps et passemens d'or
et d'argent, si on ne les fait estroitement observer. Mais on diroit
que tant plus on fait de belles deffenses d'en porter et plus on en
porte, et jamais elles ne seront bien observées ny executées si le
roy ne les fait garder aux courtisans: car le reste du peuple se
gouverne à l'exemple du courtisan en matières de pompes et d'excez,
et jamais n'y eut aucun Estat auquel la bonne ou mauvaise disposition
ne decoulast du chef à tous les membres. Mais ce degast n'est rien
à la comparaison de celuy que fait le gendarme et soldat, vagant et
ravageant impunement toute la France: chose veritablement lamentable,
et laquelle, entre toutes les causes de la cherté, il faut cotter
la principale; estant comme monstrueux de voir le François, contre
tout droict et obligation naturelle, devorer, piller, rançonner le
François, et exercer sur luy cruauté plus grande qu'il ne feroit sur
un estranger, un barbare ou un infidèle. Le roy mande sa gendarmerie
et lève le soldat pour son service et pour conserver et garentir ses
subjets de l'oppression de ses ennemis; mais tant s'en faut que le
soldat face ce pourquoy il est levé[198], qu'au contraire, autant
qu'il y a de soldats, autant sont-ce d'ennemis qui se licentient et
desbordent par ce royaume, et mettent tout en proye comme en païs
de conqueste. Si une troupe de deux cens soldats passe par un païs,
ils y font un tel degast qu'ils consumeront plus de vivres que ne
feroient trois ou quatre mille hommes vivans à leurs despens avec
raison. Non contens de manger et devorer au pauvre laboureur sa
poulle, son chappon, son oyson, son veau, son mouton, sa chair salée,
et luy consumer ses provisions, ils le rançonnent, battent, emportent
ce qui se trouve de reste et emmeinent ses chevaux, ou son boeuf,
ou son asne: tellement que le pauvre homme, desnué de tous moyens,
entre en un desespoir de se pouvoir plus remonter, ou s'il essaye et
vend à vil pris une pièce de terre, ou ce peu de meubles qui luy est
resté, il n'a pas plustost acheté une poulle, un oyson, un cheval,
ou mis quelque chose en son grenier ou salloir qu'incontinent il luy
est ravy. Par ce moyen, estant desnué de tous biens, il se resoult
de ne plus nourrir de bestial; il delaisse son trafic; il quitte sa
ferme, ou, s'il la continue, il ne peut labourer ses terres, et ce
qu'il laboure est mal labouré, mal fumé, mal ensemencé; de sorte que
la moitié des terres demeure en friche, et l'autre moitié est si mal
cultivée qu'elle ne rapporte que le tiers et le quart de ce qu'elle
rapportoit auparavant. Voilà les fruicts et effets des guerres
civiles, lesquelles nous apportent ceste grande calamité et cherté,
sans esperance ny apparence d'aucun profit.
[Note 198: Sur les dégâts commis par les gens de guerre
dans les pays qu'ils étoient chargés de défendre, V.
plusieurs pièces des tomes précédents, et, dans celui-ci,
p. 77, note. V. aussi _Journal de Henri III_, édit.
Petitot, p. 292, 293. «Les soldats en étoient venus à un
tel degré d'insolence, dit l'ambassadeur vénitien Jérôme
Lippomano, qu'ils prétendoient pouvoir vivre de pillage.»
_Relat. des ambassad. vénitiens_ (docum. inédits, t. 2, p.
380.)]
Quant aux monopoles des marchans et artisans, qui s'assemblent
en leurs confrairies pour asseoir le pris à leurs marchandises
et à leurs ouvrages et journées, il faudroit deffendre les dites
confrairies[199], et suivre en cela ce qui fut sur la deffense
d'icelles ordonné aux estats d'Orléans. Et pour parler des monopoles
des marchans et fermiers qui portent la cherté du bled, nous
suivrons en cest article les articles comprins en la belle et
docte remonstrance que M. de Bailly, second president en la Chambre
des comptes à Paris, a depuis quelques années faicte au roy, et
dirons que pour eviter la cherté du bled, qui a souvent cours en ce
royaume, et empescher que les marchans fermiers (qui ne cherchent que
leur profit) gardent et reservent trop long-temps leurs grains au
grenier, comme ils sont coutumiers, attendans le temps cher à leur
advantage, les ventes s'en feront d'an en an, et au temps porté par
l'ordonnance, et qu'à ce faire les dits fermiers seront contraints
par les juges et officiers des lieux, afin que le pauvre peuple, qui
a tant de peine et de travail à labourer et cultiver la terre, et
duquel le roy tire ses tailles, aydes et subsides, en puisse estre
secouru pour son argent, et au temps porté par l'ordonnance, auquel
le bled est volontiers le plus cher.
[Note 199: V. l'une des notes précédentes, au sujet de
la mesure prise par Poyet contre les confrairies. C'est
aussi en haine de ces corporations engraissées par le
monopole que parut l'ordonnance royale déclarant qu'un
maître reçu à Paris pourroit exercer son métier dans toute
la France. (Isambert, _Anciennes lois françoises_, t.
14, p. 399.)--«C'étoit presque affranchir l'industrie du
monopole des corporations», dit M. Chéruel (_Histoire de
l'administration monarchique_, etc., t. 1, p. 225).]
Que, suivant les anciennes ordonnances des rois, nul estranger ne
soit admis ny receu à encherir et prendre les fermes du domaine,
aydes et gabelle, ny à en estre associé, afin que le profit qui en
pourra provenir ne sorte hors du royaume, comme il se voit qu'il en
sort plusieurs deniers par le moyen des annates, banques et draps de
soye, subsides des procez, imposition foraine, la doüane de Lyon,
fermes d'eveschez, abbayes et priorez et autres moyens, qui passent
tous par la main des fermiers estrangers. Et outre ce nous pouvons
dire une chose qui advient ordinairement, et qui depuis naguères est
advenue, comme nous avons cy-dessus dit: c'est que dès que les bleds
et les vins sont recueilliz, ou quelquefois devant, les marchans
vont par les champs, arrent tous les fruicts ou les achètent à beaux
deniers, ou les prennent en payement de ce qui leur est deu par le
pauvre païsant, et les serrent, et en les serrant en engendrent la
disette, de laquelle vient la cherté, et après cela ils les vendent
à leur mot, quand ils voyent qu'on ne peut vivre sans passer par
leurs mains. A quoy il faudroit remedier par rigoureuses ordonnances,
deffenses et arrests, et empescher tels monopoles, et qui portent un
prejudice inestimable.
Les fermes seules, sans les monopoles de ceux qui les tiennent,
eussent bien peu servir d'une cause de la cherté. Il n'y a pas
cinquante ans qu'en France il n'y avoit guère de gens qui donnassent
leurs biens à ferme, chacun les tenoit en recepte; et surtout les
rois ne donnoient pas leur domaine et autres droicts à ferme, de la
façon avec laquelle on a depuis procedé, et quelques ordonnances
qu'ayent ci-devant faites les rois sur le fait, ordre et distribution
de leurs finances, jamais n'ont voulu bailler tout le corps des
recettes de leur domaine à ferme, mais seulement le domaine muable
et casuel, pour trois, six ou neuf années, ainsi qu'il a esté advisé
pour le mieux, ains les ont fait exercer et manier ès receptes
pour la conservation de leurs droits, qui ne gisent en daces[200]
ny intrades, comme ès autres païs, mais en cens, rentes foncières,
tenues feodalles, terres, prez, moulins, estangs et autres fermes
particulieres et emolumens de seigneuries directes; pour la
conservation desquels droicts a esté trouvé utile et nécessaire qu'il
y eust receveurs particuliers, pour en compter par le menu et tenir
registre fidelle, afin aussi que les procureurs generaux de Leurs
Majestez en leurs cours souveraines, et autres, ayent recours ausdits
comptes, qui sont les seuls tiltres du domaine, pour deffendre
les dits droicts, dont y a ordinairement plusieurs procez, pource
que chacun s'essaye et s'efforce d'entreprendre sur ledit domaine
et l'usurper. Ce que la chambre des comptes à Paris a cy devant
amplement remonstré au roy et à messieurs de son conseil, et les
inconveniens qui peuvent advenir en baillant ledit domaine à ferme,
dont il semble estre raisonnable que pour le bien de ce royaume et
commodité des subjects du roy, son bon plaisir fust ordonner, en
faisant les baux à ferme dudit domaine, ce que cy dessus a esté dit.
[Note 200: Taxes.]
Quant aux traittes, elles nous seroient grandement profitables si
on y alloit plus modestement qu'on ne fait. Chacun sçait que le
commerce ès choses consiste en permutation, et, quoy que veuillent
dire plusieurs grands personnages, qui se sont efforcez de retrancher
du tout les traittes, croyans que nous pourrions bien nous passer
des estrangers, cela ne se peut faire[201], car nous avons affaire
d'eux et ne sçaurions nous en passer. Et si nous leur envoyons du
bled, vin, sel, saffran, pastel, papier, draps, toiles, graisses et
pruneaux[202], aussi avons-nous d'eux en contr'eschange tous les
metaux (hormis le fer), or, argent, estain, cuyvre, plomb, acier, vif
argent, alun, soulphre, vitriol, couperoze, cynabre, huilles, cire,
miel, poix, brezil, ebene, fustel[203], gayac, yvoire, marroquins,
toiles fines, couleur de couchenil, escarlate, cramoisi, drogues
de toutes sortes, espiceries, sucres, chevaux, saleures de saumons,
sardines, maquereaux, molues, bref une infinité de bons vivres et
excellens ouvrages de main.
[Note 201: Tout ce que du Haillan va dire sur la liberté
du commerce: et l'utilité du libre échange est encore
emprunté au _Discours_ de Bodin, dont M. H. Baudrillart
ne peut, en cela, trop louer la hardiesse et l'élévation
des vues (_J. Bodin et son temps_, p. 176-177). Le système
prohibitif, qui s'est si bien perpétué en France, y étoit
nouveau alors. Il a pour vrai parrain chez nous le ministre
de Charles IX, René de Birague, qui fut chancelier depuis
la mort de Lhôpital jusqu'en 1578. Il importoit d'Italie
ces idées qui sont aujourd'hui si difficiles à extirper
de notre sol. «Il posa le premier en principe, dit M.
Baudrillart, la double defense de faire sortir du pays les
matières propres à la fabrication et d'y faire entrer les
produits des manufactures étrangères.» (_Id._, p. 14.)]
[Note 202: Du Haillan ne donne guère ici que le détail
des choses que nous exportions alors en Angleterre, et
dont on trouve le compte plus étendu et plus circonstancié
dans la _Galerie philosophique_ de de Mayer, t. 2, p.
323. Quelques unes des marchandises que l'Angleterre nous
envoie aujourd'hui, _couteaux_, _peignes_, _clincailleries_
(sic), figurent parmi celles que nous lui envoyions alors.
On y trouve aussi des _miroirs_, du _papier_, comme nous
l'avons déjà dit, des _cartes_. Ce dernier commerce, dont
le centre étoit à Rouen, s'étendoit très loin. L'Espagne ne
s'approvisionnoit que chez nous, pour elle et ses colonies.
V. _Archives curieuses_, 2e série, t. 12, p. 230, année
1695.]
[Note 203: Lisez _fustet_. C'est un arbre qui croît en
Provence et en Languedoc, et dont la racine et l'écorce
servent pour la teinture, tandis que les feuilles sont
employées par les corroyeurs.]
Et quand bien nous nous pourrions passer d'eux, ce que nous ne
pouvons faire, encore devons-nous faire part à noz voisins de ce que
nous avons, tant pour le devoir de la charité, qui nous commande de
secourir autruy de ce qu'il n'a point et que nous avons, que pour
entretenir une bonne amitié et intelligence avec eux. Bien seroit-il
bon et raisonnable de deffendre le trafic des choses non necessaires,
et qui ne servent que de volupté, comme des faulses pierres, des
parfums et autres choses, desquelles nous nous pourrions bien passer.
Mais il faudroit que, quant aux traittes des bleds, aucunes n'en
fussent accordées ny octroyées aus dits marchans, fermiers, et leurs
associez, durant le temps de leurs fermes, afin que par le moyen des
dites traittes et intelligences des dites fermes et marchans, les
bleds ne peussent estre transportez hors du royaume; et davantage,
faire en sorte que les traittes ne fussent si liberalement accordées
comme elles sont aux favoris de cour, mesme durant l'extrême cherté
qui règne, afin que le transport de noz bleds ne nous amène une
cherté excessive et dommageable au public.
Pour toucher le moyen de remedier à la cherté du prix des choses
ausquelles les princes prennent plaisir, comme aux peinctures et
pierreries, cela consiste en eux-mesmes. Et pour le moins s'ils en
veulent avoir beaucoup et se faire voir tous luisans en pierreries,
ils doivent faire deffenses à leurs subjects d'en porter. Mais c'est
la coustume de France que le gentilhomme veut faire le prince, et,
s'il voit que son maistre se pare de pierreries, il en veut aussi
avoir, deust-il vendre sa terre, son pré, son moulin, son bled ou
son bois, ou s'engager chez le marchant. Les princes ne devroient
tant reluire ny paroistre par pierreries que par la vertu, et sont
assez cogneuz, respectez et regardez par leur rang et authorité,
sans desirer d'estre davantage veuz par la lueur des pierreries
precieuses. Les grands princes de jadis ne s'en soucioient pas
beaucoup; mais depuis, ayans gousté les délices du monde, ils en ont
voulu avoir en abondance et s'en parer, pensans par là se rendre
plus vénérables à leurs peuples. Cela est bon en eux, si les petits
compagnons ne vouloient les ensuivre en ceste despense, laquelle il
faudroit deffendre bien estroittement, et lors on ne verroit point
tant de pierreries faulses qu'on en voit aujourd'huy, et si ne
seroient pas si chères, pource qu'il n'y auroit guères d'hommes qui
en achetassent.
Les impositions et gravesses mises sur le peuple, et les tailles
excessives, aydent grandement à la cherté, comme il a esté dit cy
dessus; le remede desquelles aussi consiste en la benignité du roy,
en laquelle nous devons tant esperer, qu'estans ostées les causes
pour lesquelles il les a imposées, qui sont les guerres civiles et
le payement de ses debtes, il en deschargera son pauvre peuple, qui
de ceste esperance allége sa pauvreté; et quant aux guerres, qui
ont enseigné au soldat l'insolence pour brusler, piller, ravager et
dissiper, tout cela requiert de belles ordonnances militaires sur le
reglement de la vie des gens de guerre.
La cherté de cinq ou six années que nous avons eues stériles l'une
après l'autre, causée par les moyens cy dessus declarez, peut estre
corrigée et y peut estre remedié par bonnes ordonnances sur la
distribution, ordre, reserve, vente et taux des vivres, lesquelles
suppléeront aucunement à ladite stérilité, et nous apporteront,
sinon un grand marché de toutes choses, pour le moins meilleur
que nous ne l'avons: car il n'y eut jamais si grande stérilité
ny disette de biens que la bonne police n'y ait suppléé; mais là
où elle defaut, on pourroit avoir des vivres en abondance que la
cherté y sera tousjours. Mais il y a un moyen lequel, quand tous
les autres cesseroient, nous peut seul oster la grande cherté et
couper broche à tous monopoles: c'est qu'aux principales villes de
chacune province on dresse un grenier public dans lequel on pourra
assembler telle quantité de bleds qu'on verra estre nécessaire pour
partie de la nourriture des habitans de la dite province, lesquels
greniers seront ouverts et le bled distribué au peuple à mesure qu'on
verra la nécessité et que le marché ordinaire n'y fournira plus,
ou que le bled y sera trop cher par le monopole du marchant[204].
Et où une ville se trouvera necessiteuse, les autres villes seront
tenues la secourir, ou ceux des dites villes qui auront charge de la
police advertir souvent les uns les autres de la quantité et pris de
leurs grains, et pourront contraindre tous gentilshommes, fermiers,
marchands et autres, de vendre leurs bleds, et n'en faire autre
réserve que pour leur provision; et si aucun marchant veut acheter
des bleds en une province pour les transporter en l'autre, il sera
tenu advertir les officiers de la dicte police de la quantité du
bled qu'il veut acheter et du lieu où il le veut transporter, afin
que les dits officiers puissent donner advertissement aux autres de
l'achapt, quantité, pris et transport des dits bleds. Par ce moyen le
gentilhomme, l'abbé, le fermier, seront contraints de vendre leurs
bleds au mesme pris qu'il se vendra au grenier public, le marchant
ne pourra monopoler, les bleds seront conservez aus dits greniers
publics, bien mesnagez, et eschangez d'an en an. Tellement que, si
les moyens et remèdes à la cherté cy dessus deduits sont pratiquez
et joints avec ce dernier, nous ne pouvons sinon esperer une prompte
abondance de toutes choses en ce royaume, lequel par ce moyen
nous verrons florissant, craint, redouté et remis en sa première
splendeur, voire plus grande qu'il ne fut jamais. Voylà ce que nous
pouvons dire des causes de la cherté et des moyens d'y donner un
bon remède, après ce que depuis cinq ans en a bien doctement et
encore plus discouru M. Jean Bodin, advocat en la cour, en un bel
oeuvre qu'il a fait, duquel nous avons tiré une grande partie de
cestuy avec quelques articles de la susdite remonstrance du dit
sieur president Bailly, y ayans mis du nostre ce que nous a semblé
convenable et propre à la matière que nous avions deliberé de traiter.
[Note 204: Sur l'abus du monopole des marchands de blé,
dont il a déjà été parlé, V. notre t. 3, p. 316-317.]
_Le May de Paris._
M.D.C.XX. In-8.
* * * * *
_Au Roy._
Recalme ton lustre, ô Paris!
Cesse tes pleurs et tes orages,
Ton roy, ton vrai soleil, te rend les adventages
Qui t'ont donné le prix[205].
A bon droict tu sechois d'ennuy,
Perdant les rays de sa lumière,
Car des bords du Levant jusqu'à l'autre barrière
Il n'est rien tel que luy.
Depuis Clovis tu n'eus jamais
Un roy si comblé de merveille,
Ny pour régir ton cours une vertu pareille
Ne luyra désormais.
La douceur et la probité,
L'amour et la recognoissance,
La valeur et l'honneur avecques la prudence,
Ornent sa Majesté.
C'est la vray ame de Henry,
De qui tu fus la bien-aymée,
Un phoenix qui renaist de la cendre animée
D'un père tant chery.
Père qui te sceut delivrer
Du frein de la guerre homicide,
Et te fit (se baignant dans les gloires d'Alcide)
Ton bon-heur recouvrer.
Que donc tu reprennes vigueur;
Que tes ennuys gaignent la fuitte,
Et que maints doux plaisirs d'une meilleure suitte
Relogent dans ton coeur.
Belle, que tes cheveux espars
R'aquèrent leur grace et leurs charmes,
Que tes yeux languissants tesmoignent, pour des larmes,
Des ris de toutes parts.
Que ce teint de royales fleurs,
Où la tempeste fait ombrage,
Comme devant remette, en brisant son nuage,
Ses premières couleurs.
Relève ce front et ce port,
Que mesmes l'estranger admire,
Puis que ton grand soleil heureusement aspire
A te donner confort.
Aussi bien, reyne des citez,
Il n'est chose qui n'embellisse
Ores que le printemps dans les campagnes glisse
Mille diversitez.
La terre, que l'hyver obscur
Transissoit de neige couverte,
Des-ombrage son teint, reprend sa robbe verte,
Et l'air redevient pur.
Tout brille, tout est embasmé,
Dans le sein des molles prairies,
De parfums odorans, comme de pierreries
Largement parsemé.
De branche en branche les oyseaux
Leurs chansonnettes apparient;
Les ruisselets d'argent aux zephires marient
Les concerts de leurs eaux.
Et l'amour, pour entretenir
Les vives escences du monde,
Voltige en s'esbatant d'une aisle vagabonde,
Faisant tout r'ajeunir.
En ce temps, parmy tant de feux
Que la nuict range sur nos testes,
Les Gemeaux, qui sur l'onde accroissent les tempestes,
Ont leur règne tous deux.
Mais pour les faveurs dont ce roy
T'honore d'une ame benigne,
Que luy veux-tu donner, ô Paris! qui soit digne
De luy comme de toy?
Voicy le plus beau mois de tous,
Mois gaillard, où d'accoustumance
On fait present d'un may[206], quand il reprend naissance
Par un mouvement doux.
Ha! que luy presenterois-tu,
Quel arbre ou quelle fleur d'eslite,
Si les plus excellents ont voué leur merite
A sa digne vertu?
Sa main toute de palmes rompt,
Et pour une tierce couronne
Maint tortis de laurier plainement environne
Ses temples[207] et son front.
L'oeillet est compris en son teint,
Le beau lys en son armoirie,
Et sa lèvre, imitant une jeune prairie,
De la rose se peint.
Arrière tous ces vains presens,
Qu'ailleurs s'anime leur victoire;
Ils manquent pour un roy si renommé de gloire,
En de si nouveaux ans.
Le present, le may qu'il luy faut,
D'une vraye recognoissance,
Est l'arbre de l'amour et de l'obeissance,
A qui rien ne deffaut.
C'est la vive fleur de renom
Que le devoir a mis en estre,
Et la fidelité que l'on void apparoistre
En l'esclat de ton nom.
Sus donc, astre de l'univers,
En qui tant de bien se descouvre,
Porte luy maintenant jusqu'au chasteau du Louvre
Sur l'aisle de mes vers.
[Note 205: A la fin d'avril 1620, Louis XIII s'étoit mis en
route pour aller jusqu'à Tours se réconcilier avec sa mère.
A peine étoit-il à Orléans, que Luynes, qui le conduisoit,
changea de pensée et le ramena brusquement à Paris; de là
ce compliment poétique. Le départ avoit du reste soulevé
bien des plaintes. V. notre édition des _Caquets de
l'Accouchée_, p. 57, note 2.]
[Note 206: C'étoit en effet l'usage, mais il commençoit
à se perdre alors. Au XVe siècle, personne n'y manquoit,
pas un amant surtout. On lit dans _le Sermon joyeux auquel
est contenu tous les maux que l'homme a en mariage,
nouvellement composé à Paris_:
Quand vient le premier jour de may
A son huys fault planter le _may_,
Et le premier jour de l'année
Faut-il qu'elle soit estrennée.
Cette coutume galante avoit fait créer le joli verbe
_émayoler_, qui se trouve dans ces vers de Froissard:
Pour ce vous veux, Madame, émayoler.
En lieu de may, d'un loyal coeur que j'ay.]
[Note 207: Pour _tempes_. V. plus haut, p. 15.]
_Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques
curieux au bois de Vincennes à dessein de voir Jean de Werth[208], et
ce qui s'en est ensuivy._
_A Paris, par Guillaume Sausse, à la rue des Trois-Citrouilles, à
l'enseigne des trois Poireaux, vis-à-vis des trois Navets._
[Note 208: C'est le soudard Brabançon, rendu si fameux par
le dicton populaire. Né dans la Gueldre, simple soldat
de fortune, il étoit arrivé au commandement de l'armée
bavaroise après la mort d'Aldringer, en 1634. Il n'y avoit
pas de chef de bandes que l'on redoutât plus en France,
aussi ce fut une véritable panique à Paris, lorsqu'on y
sut, en 1636, que la prise de Corbie par les Espagnols
venoit de lui ouvrir un libre passage jusqu'aux portes de
la capitale. V. notre t. 5, p. 338, note. C'est alors que
Scarron écrivoit au chant du _Typhon_:
On dit que quelques bons esprits
Ordonnèrent qu'on fît des grilles
Pour se garentir des soudrilles
Du redoutable Jean de Vert.