Rabelais, _ibid._, ch. 55; V. encore _Antiquités de Paris_,
liv. 9, ch. _Tapisseries_.]
[Note 182: On doroit alors déjà le bois des fauteuils,
ou bien on l'argentoit. V. _Description de l'isle des
Hermaphrodites_, au chap. _Suite de la relation_.]
La dissipation des draps d'or, d'argent, de soye et de laine, et des
passemens d'or et d'argent et de soye, est très grande[183]; il n'y a
chappeau, cappe, manteau, collet, robe, chausses, pourpoint, juppe,
cazaque, colletin ny autre habit, qui ne soient couverts de l'un
ou de l'autre passement, ou doublé de toile d'or ou d'argent. Les
gentilshommes ont tous or, argent, velours, satin et taffetas; leurs
moulins, leurs terres, leurs prez, leurs bois et leurs revenuz se
coulent et consomment en habillemens[184], desquels la façon excède
souvent le prix des estoffes, en broderies, pourfileures, passemens,
franges[185], tortis, canetilles, recameures[186], chenettes, bords,
picqueures, arrièrepoins, et autres pratiques qu'on invente de
jour à autre. Mais encore on ne se contente pas de s'en accoustrer
modestement et d'en vestir les laquais et les vallets, que mesmes
on le decouppe de telle sorte qu'il ne peut servir qu'à un maistre.
Ce que les Turcs nous reprochent à bon droit, comme nous appellans
enragez, de gaster, comme en despit de la nature et de l'art, les
biens que Dieu nous donne[187]. Ils en ont sans comparaison plus que
nous, lorsqu'ils defendent sur la vie que on osast en decoupper.
Autant en advient-il pour la drapperie, et principalement pour les
chausses, où l'on employe le triple de ce qu'il en faut, avec tant de
balaffres et chiqueteures, que personne ne s'en peut servir après.
Outre ce, on use trois paires de chausses pour une; et pour donner
grace aux chausses, il faut une aulne d'etoffe plus qu'il ne falloit
auparavant à faire une cazaque. Et bien qu'on aye fait de beaux
edits sur la reformation des habits, si est-ce qu'ils ne servent de
rien[188]: car puis qu'à la cour on porte ce qui est deffendu, on en
portera partout, car la cour est le modelle et le patron de tout le
reste de la France. Joinct aussi qu'en matière d'habits on estimera
toujours sot et lourdaut celuy qui ne s'accoustera à la mode qui
court. Doncques il faut conclure que de tels degats et superfluitez
vient en partie la cherté des vivres et des autres choses, que nous
voyons. Sur quoy il ne faut passer sous silence beaucoup de choses
qui se font au grand detriment d'une chose publique: car, pour
entretenir ces excessives despenses, il faut jouer, emprunter,
vendre et se desborder en toutes voluptez, et enfin payer ses
creanciers en belles cessions ou en faillites[189]. Voilà comment la
cherté nous provient du degast.
[Note 183: On faisoit alors des crêpes de soie d'or et
d'argent, des satins rayés d'or, des velours à ramages
d'or. V. _Statuts des tissatiers, rubanniers, ouvriers en
draps d'or, homologués par le roi_, en août 1585, art.
26; v. aussi l'_Ordonnance du roy pour le règlement et
réformation de la dissolution et superfluité qui est ès
habillements et ornements d'iceux_, 24 mars 1583.]
[Note 184: On diroit qu'il y a dans ce passage un
souvenir de celui-ci, de Martin du Bellay, au sujet de la
magnificence des seigneurs lors de l'entrevue de François
Ier et de Henri VIII: «On nomma la dite assemblée _le Camp
du drap d'or..._, tellement que plusieurs y portèrent leurs
moulins, leurs forêts et leurs prez sur leurs espaules.»
(_Mémoires_ de sire Martin du Bellay, coll. Petitot, 1re
série, t. 17, p. 286.) La même chose avoit été mise en
farce, comme on le voit par le _Journal d'un bourgeois de
Paris sous le règne de François Ier_, publié par M. Lud.
Lalanne. On lit à la date du 24 avril 1515: «En ce temps,
lorsque le roy estoit à Paris, y eust un prestre qui se
faisoit appeler Mons{r} Cruche, grand fatiste, lequel,
parce que un peu devant, avec plusieurs autres, avoit
joué publiquement à la place Maubert, sur eschafaulx,
certains jeux et novalitez, c'est assavoir _sottye_,
_sermon_, _moralité_ et _farce_, dont la moralité contenoit
des seigneurs, qui portoient le drap d'or à Credo, et
_emportoient leurs terres sur leurs espaules_, avec autres
choses morales et bonnes remonstrations; et à la farce fut
le dit Mons{r} Cruche, et avec ses complices, qui avoit une
lanterne par laquelle voyoit toutes choses.» Maître Cruche
se trouvoit déjà nommé dans les poésies de P. Grognet: _De
la louange et excellence des bons facteurs_, mais on ne
savoit ce qu'il avoit fait, et M. de Paulmy pensoit qu'il
ne pouvoit avoir que son nom de remarquable. (_Mélanges
tirés d'une grande bibliothèque_, t. 7, p. 61.)]
[Note 185: Tous ces ornements sont les mêmes qui sont
nommés dans l'édit de Henri III que nous avons cité plus
haut.]
[Note 186: Broderies, de l'italien _ricamare_. Les Nanni
d'Udine avoient dû à leur habileté dans cette industrie le
surnom de _Recamatori_. Le nom de Recamier en vient aussi
sans doute. V. Fr. Michel, _Recherches sur le commerce, la
fabrication et l'usage des étoffes de soie_, t. 2, p. 369.]
[Note 187: Ceci est encore presque textuellement tiré du
_Discours_ de Jean Bodin.]
[Note 188: Depuis Henri II jusqu'à l'époque où écrivoit
du Haillan, il n'y avoit pas eu moins de dix _règlements_
contre le luxe des habits. On voit à quoi ils avoient
servi. En voici la date et les titres: 1º (12 juillet
1549) _Itérative prohibition de ne porter habillement
de drap d'or, d'argent et de soye, etc._ Un an après,
l'ordonnance étoit si mal exécutée que le Parlement étoit
obligé d'en donner avis au roi par des _Doutes... sur
l'interprétation de l'ordonnance de 1549 sur la réformation
des habillements_. Ces _Doutes_ portent la date du 17
octobre 1550.--2º (22 avril 1561) _Règlement sur la
modestie que doivent garder ès habillements tous les sujets
du roy, tant de la noblesse, du clergé, que du peuple, avec
défense aux marchands de vendre draps de soye à crédit à
qui que ce soit._--3º (17 janvier 1563) _Ordonnance du roy
sur le reiglement des usaiges de draps, toilles, passements
et broderies d'or, d'argent et soye, et autres habillements
superfluz._--4º La même année, le même mois (21 janvier
1563), _Défense d'enrichir les habillements d'aucuns
boutons, plaques, grands fers ou esguillettes d'or et
d'orfèvrerie, et prohibition du transport hors du royaume
des laines qui ne sont mises en oeuvre_.--5º (janvier
1563) _Ordonnance du roy sur le taux et imposition des
soyes, florets et fillozelles entrant dans son royaulme,
outre tout autre gabelle cy-devant ordonnée._--6º (10
avril 1563) _Interprétation et ampliation de l'article
onzième de l'ordonnance du 17 janvier 1563._ Ici pourtant
il ne s'agit pas d'une défense, mais au contraire d'une
permission donnée aux femmes et filles des officiers royaux
«qui sont _damoyselles_», pour qu'elles puissent porter
«taffetas et samis de soye en robbes». Il est certain
que ce commentaire de l'ordonnance fut mieux exécuté que
l'ordonnance elle-même.--7º (25 avril 1573) _Arrest de la
Cour de Parlement, et lettres patentes du roy prohibitives
à toutes personnes de porter sur eux en habillement n'autre
ornement aucuns draps, ne toilles d'or et d'argent,
profileures... et aussi de porter soye sur soye (excepté
ceux auxquels il a pleu à Sa Majesté en réserver), avec
defense aux bourgeois de changer leur estat._--8º (2
janvier 1574) _Lettres patentes du roy à messieurs de la
Cour de Parlement, leur enjoignant très expressément de
faire garder et observer de poinct en poinct l'ordonnance
faicte par Sa Majesté pour reprimer la supperfluité de ses
sujets en leurs habits et accoustrements._--9º (juillet
1576) _Declaration du roy sur le faict et reformation des
habits, avec defense aux non nobles d'usurper le tiltre de
noblesse et à leurs femmes de porter l'habit de damoyselle,
sur les peines y contenues._--10º Enfin l'ordonnance du 24
mars 1583, dont nous avons déjà parlé.]
[Note 189: C'étoit l'expression déjà consacrée. La
_banqueroute_ n'étoit que la conséquence de la faillite.
Quand celle-ci étoit constante, par l'aveu même du
marchand, qui s'étoit déclaré _faillito_, le banc qu'il
avoit le droit d'avoir à la place du Change étoit rompu
(_banco rotto_, _banca rotta_). «Ces glorieux de cour, dit
Rabelais, les quels voulant en leurs divises signifier
_bancqueroupte_, font pourtraire un _banc rompu_.»]
Les monopoles des marchans, fermiers et artisans, sont la troisiesme
cause de la cherté. Car premierement, quant aux artisans, lors
qu'ils s'assemblent en leurs confrairies pour asseoir le pris des
marchandises, ils encherissent tout, tant leurs journées que leurs
ouvrages; dont par plusieurs ordonnances lesdites confrairies ont
esté ostées[190]. Mais comme en France il n'y a point faute de bonnes
loix, aussi n'y a-t'il point faute de la corruption et contravention
à icelles.
[Note 190: V. une des notes précédentes.]
Et quant aux fermiers et marchands, on voit ordinairement que dès
que les bleds se recueillent, les marchans vont par païs, et arrent
et achetent tous les bleds; et mesmement depuis quatre mois cela
s'est veu, que les marchans ont enlevé, arré et retenu tous les
bleds et toutes les granges des champs. Ils ont veu que les deux
ou trois années precedentes ont esté presque aussi steriles que
ceste-cy, et que sur leur sterilité est survenue la guerre de la
dernière année, qui a pourmené le gendarme et le soldat impunément et
silentieusement par tout le royaume, et qui a non seulement mangé,
mais dissipé ce peu qui restoit des reliques de ladite sterilité. Ces
deux accidens ont ruiné tellement le païsan, que depuis trois ans il
s'est engagé année sur année, et principalement depuis la feste de
Pasques dernière a esté reduit en telle necessité, qu'il n'a vescu
que d'emprunts, ayant emprunté le blé au pris que le boisseau, ou le
setier, ou autre mesure (et selon la coustume des lieux), se vendoit
lors au marché le plus prochain de son domicile. Il a pareillement
emprunté l'argent, le drap, la toile et autres choses, à icelles
rendre en bled, ou à payer à la valeur susdite, esperant (comme
l'apparence de l'année dernière a esté fort belle jusques au mois de
juing) que sa recolte luy donroit moyen de payer ses debtes, d'avoir
du bled pour semer, et pour vivre tout le reste de l'année. Mais qui
a veu jamais une plus mauvaise recolte, ny une année plus sterile? Le
pauvre paisant, en plusieurs endroits, n'a pas recueilly sa semence,
et quant aux vignes, qui est une pauvre richesse, là où il y en a,
les paisans se sont engagez de mesme, et y a eu si peu de vin qu'ils
n'ont pas de quoy payer leurs debtes, tant s'en faut qu'ils puissent
en avoir de quoy achepter du bled pour vivre ny pour semer. Les
deux ordinaires minières de la vie des hommes sont les bleds et les
vins, car les autres moyens ne sont si ordinaires. Voilà donc le
paisant ruiné; il faut qu'il paye le marchant son creancier, et qu'il
luy donne bled pour bled ou la valleur d'iceluy, au pris qu'il se
vendoit lorsqu'il le luy emprunta. L'espace de six mois il n'a mangé
bled qu'il n'ayt emprunté; il a vescu, et n'a pas recueilly du bled
ou du vin pour en payer les quatre. Outre ce il faut qu'il vive et
passe le reste de ceste année, qui ne fait presque que commencer,
et faut qu'il sème. Nonobstant tout cela le marchant se fait payer,
prend le bled du paisant, ne luy en laisse pas un grain pour vivre
ny pour vendre aux marchez ordinaires, lesquels demeurent vuides,
car aucun n'y porte du bled que bien peu, et celuy qui est porté est
desjà si cher qu'on prevoit bien qu'il sera devant le commencement du
mois de may prochain (si on n'y met ordre) aussi cher ou plus qu'il
a esté l'année dernière, pource qu'il n'y en aura plus à vendre:
car cependant les marchans, qui ont leurs greniers pleins de bleds,
guettent ceste faulte et disette pour vendre les leurs à leur mot. On
dira qu'il faut qu'il y ait des marchans de bled, autrement seroit
empesché le commerce. A cela y a response que, lors que l'abondance
est telle qu'il n'y a cherté ny danger d'icelle, on peut tolerer les
marchans de bleds; mais en temps de cherté, le commerce du bled,
achapt et revente d'iceluy, n'apportent sinon augmentation de pris,
au detriment du public: car celuy qui l'a bien acheté cent le veut
vendre cent cinquante, et bien souvent doubler et tripler le prix de
son achapt.
La quatriesme cause de la cherté sont les traittes, desquelles
toutesfois nous ne nous pouvons passer; mais il seroit necessaire
d'aller plus moderement en l'ottroy d'icelles. Chacun sçait que
le bled, en France, n'est pas si tost meur, que l'Espagnol ne
l'emporte, d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade,
est fort sterile; joint la paresse qui est naturelle au peuple
d'icelle[191]. D'autre part le païs de Languedoc et de Provence en
fournit presque la Tuscane et la Barbarie. Ce qui cause l'abondance
d'argent et la cherté du bled. Car nous ne tirons quasi autres
marchandises de l'Espagnol que les huilles et les espiceries, avec
des oranges; encores les meilleures drogues nous viennent du Levant.
La paix avec l'estranger nous donne les traittes, et par consequent
la cherté, qui n'est si grande en temps de guerre[192], durant
laquelle nous ne trafiquons point avec l'Espagnol, le Flamand et
l'Anglois, et ne leur donnons ny bled ny vin, et à ceste occasion
il faut qu'ils nous demeurent et que nous les mangions. Lors les
fermiers en partie sont contraints de faire argent. Le marchand n'ose
charger ses vaisseaux, les seigneurs ne peuvent longuement garder
ce qui est perissable, et consequemment il faut qu'ils vendent et
que le peuple vive à bon marché. En temps de guerre donc, que les
traittes sont interdites, nous vivons à meilleur pris qu'en temps
de paix. Toutefois les traittes nous sont necessaires, et ne nous
en sçaurions passer, bien que plusieurs se soient efforcez de les
retrancher du tout, croyans que nous pouvons vivre heureusement et à
grand marché sans rien bailler à l'estranger ny sans rien recevoir de
luy. Ce qui sera deduit cy-après en l'article des moyens de remedier
à la cherté. Et n'y a qu'une faute aux traittes: c'est que sans
considerer la sterilité des années et l'extresme disette des bleds,
on les donne aussi liberalement que si les grains en rapportoient
six vingts, comme jadis on a veu en Sicile, là où, si on les donnoit
avec consideration de la saison, elles nous apporteroient plusieurs
grandes commoditez; et si elles nous enlevoient le bled et le vin, en
recompense elles nous rendroient à bon marché plusieurs choses dont
nous avons besoing et qu'il faut necessairement avoir de l'estranger,
comme les metaux et autres que nous deduirons cy-après.
[Note 191: Bodin entre dans quelques autres détails sur
cette paresse des Espagnols, qui avoit si bien trouvé
son compte dans la vie facile que lui faisoit l'or
d'Amérique, et qui étoit cause qu'un grand nombre de nos
travailleurs émigroient continuellement vers ses provinces.
On y trouvoit tout à faire et au meilleur prix, «même
le service et les oeuvres de main», ce qui, dit Bodin,
attire nos Auvergnats et Limosins en Espagne, comme j'ay
seu d'eux-mêmes, par ce qu'ils gaignent le triple de ce
qu'ils font en France: car l'Espagnol, riche, hautain et
paresseux, vend sa peine bien cher, tesmoing Clénard,
qui met en ses epistres, au chapitre de despense, en un
seul article, pour faire sa barbe, en Portugal, quinze
ducats par an.» Ce n'étoient pas seulement des Limosins et
des Auvergnats dont l'émigration continuelle alimentoit
l'Espagne de travailleurs. Le Gevaudan en fournissoit
beaucoup, surtout pour les bas métiers, auxquels répugne
la dignité castillane. De là le sens méprisant que les
Espagnols ont donné au mot _gavasche_, qui est le nom
de ces laborieux montagnards. V. le _Lougueruana_, p.
39; de Méry, _Hist. des proverbes_, t. 1, p. 306; Fr.
Michel, _Hist. des races maudites_, t. 1, p. 346. Encore
aujourd'hui l'Andalousie est pleine d'Auvergnats; ce sont
eux surtout qui font le vin. Quand Olavidès établit dans la
Sierra Morena, à la fin du 18e siècle, la petite colonie de
la _Caroline_, c'est en partie avec des François qu'il la
peupla.]
[Note 192: V. une des premières notes.]
La cinquiesme cause de la cherté provient du plaisir des princes, qui
donnent le pris aux choses. Car c'est une règle generale en matière
d'Estats, que non seulement les roys donnent loy aux subjets, ains
aussi changent les moeurs et façons de vivre à leur plaisir, soit en
vice, soit en vertu, soit ès choses indifferentes. Ce qui merite un
long discours, qui pourroit estre accompagné de plusieurs exemples.
On a veu que par ce que le roy François premier aimoit fort les
pierreries, à l'envy du roy Henry d'Angleterre et du pape Paul III,
de son regne tous les François en portoient. Depuis, quand on vit
que le feu roy Henry les mesprisa[193], on n'en vit jamais si grand
marché. Maintenant qu'elles sont aimées et cheries de noz princes,
chacun en veut avoir, et elles haussent de pris.
[Note 193: Bodin dit la même chose, avec quelques détails
de plus. Il est certain que Henri II n'aimoit pas le luxe
des vêtements et le combattit autant qu'il put, surtout par
son exemple. Lorsqu'on a écrit dans toutes les histoires de
France qu'il fut le premier à porter des bas de soie, on a
dit tout le contraire de la vérité. Il fut le seul de sa
cour qui n'en voulut pas porter. V. notre livre _L'esprit
dans l'histoire_, p. 152-53, note.]
La sixiesme cause de la cherté provient des impositions mises sur
le peuple[194]. En quoy il faut premièrement excuser la calamité du
temps et les guerres que les rebelles de ce royaume ont suscitées
contre le roy, qui pour la soustenir a esté, contre son bon et
clement naturel, contraint de charger de quelques impositions son
peuple[195], lequel doit esperer une decharge d'icelles quand Sa
Majesté aura purgé son royaume des divisions qui y ont jusques icy
esté, et doit le peuple avoir consideration à cela, comme pour sa
bonté et patience accoustumée il a eu jusques icy. Les charges donc
qui sont survenues sur les calamitez des guerres et sur cinq ou six
années, qui subsequutivement ont esté steriles, sont si grandes, que
le pauvre laboureur n'a plus aucun moyen de les supporter; il n'a
(comme il a esté dit) ny bled pour vivre, ny pour semer, ny pour
payer ses debtes. S'il a du bled pour semer, il n'a point de chevaux
pour labourer: car, ou les collecteurs des tailles les luy enlèvent
pour le payement d'icelles, ou le soldat, auquel tout est permis,
les luy volle, ou il est contraint de les vendre, pour n'avoir moyen
de les nourrir. Ainsi les terres demeurent à estre semées à faute de
semence, et à labourer à faute de chevaux, et n'estans les terres
ensemencées il n'y a point de bled, et de là vient la cherté, et
celles qui le sont apportent peu, comme a esté dit, pource qu'à cause
de la pauvreté du laboureur elles n'ont les façons necessaires et
accoustumées.
[Note 194: Par exemple, pour ne parler que de la _taille_,
impôt dont le peuple étoit souvent grevé, il est certain
que depuis Louis XII le chiffre en avoit triplé: de quatre
millions il s'étoit élevé à douze. V. Guy Coquille,
_Hist. du Nivernois_, au chapitre _Assiette et naturel du
Nivernois_. De même pour la _gabelle_, dont on avoit trouvé
moyen de faire un impôt fixe, comme la taille, en forçant
les particuliers à manger ou à prendre une quantité de
sel déterminée, ou tout au moins à payer comme s'ils le
prenoient ou le mangeoient, ce dont Bodin se plaint fort
dans sa _République_, liv. 6, ch. 2. V. aussi _Journal de
Henri III_, 1er août 1581. Sur l'accroissement excessif
des impôts à cette époque, on peut consulter avec fruit
un livre paru en même temps que le _Discours_ de du
Haillan, c'est le _Traité de taille_, par Jean Combes;
Poitiers, 1586.--Dans la première moitié du 17e siècle,
les impôts augmentèrent dans une proportion encore plus
sensible. On le voit par une très intéressante et très
sérieuse mazarinade: _La promenade ou les entretiens d'un
gentilhomme de Normandie avec un bourgeois de Paris sur
le mauvais ménage des finances_; Paris, 1649, in-4.--Une
élection qui, en 1628, payoit 40,000 livres pour les
tailles, en payoit 200,000 en 1645 ou 1646. «Mais le roi,
dit M. Moreau avec beaucoup de raison, n'en recevoit pas
davantage.» (_Bibliographie des mazarinades_, t. 2, p.
384.) En effet, il ne falloit, en 1528, que 6,000 fr. de
frais de perception, tandis qu'en 1646 «les traitants
percevoient 50,000 livres pour les gages des officiers, qui
ne les touchoient pas; puis 50,000 livres de non-valeurs, à
cause de la pauvreté des paroisses; enfin 5 sous pour livre
en payant le quart comptant et 50,000 livres en promesses
à plusieurs termes. Les ministres traitoient de ces 50,000
livres avec des sous-fermiers à un tiers de remise.
C'étoient des prête-nom.»]
[Note 195: Du Haillan oublie, dans les causes de la misère
publique, la mauvaise administration des finances. On
diroit qu'il craint d'en parler. N. Froumenteau, dans
son très curieux livre _Le secret des finances de France
descouvert et departi en trois livres_, etc., paru à la
même époque, n'avoit pas eu pareille retenue. Ses plaintes
se font jour jusque dans l'Epistre au roy, en tête de
son ouvrage. Il y montre les finances «merveilleusement
altérées, et tout par faute de n'avoir été fermées sous une
bonne et asseurée clef; car il y a, dit-il, des crochets de
tous calibres: crochets tortus, crochets mignards, crochets
prodigues, crochets subtils, crochets de femmes.»]
La huitiesme cause est la sterilité et infertilité de cinq ou six
années, que subsequemment nous avons eues par tout ce royaume,
esquelles nous n'avons recueilly ny bled, ny vin, ny foin, que bien
peu, et ce peu qui s'est recueilly a esté dissipé par la guerre, et
les chairs pareillement ont esté dissipées, et l'engeance d'icelles
mangée et perdue; de façon que la dissipation frequente par la
frequence des guerres venant sur la frequente sterilité de plusieurs
années estant jointe à la sterilité presente est cause de la dite
cherté.
Voilà les huict causes les principales de nostre cherté, avec
lesquelles nous pourrons mettre le haussement du pris des monnoyes,
et les changemens particuliers qui ordinairement adviennent et qui
font encherir les choses de leur pris ordinaire, comme les vivres
en temps de famine, les armes en temps de paix, le bois en hyver,
les ouvrages de main, comme peintures et quinquaillerie aux lieux
où il ne s'en fait point. Mais ces choses particulières ne sont pas
considerables au cas qui s'offre, qui est general. Icy on pourra
mettre en avant que, si les choses alloient en encherissant, en
partie pour le degast, en partie aussi pour l'abondance d'or et
d'argent, et pour les causes susdites, nous serions enfin tous
d'or, et personne ne pourroit vivre pour la cherté. Cela est bien
vray; mais il faut considerer que les guerres et calamitez qui
ordinairement adviennent aux choses publiques arrestent bien le cours
de la fortune[196]; comme nous voyons que jadis noz pères ont vescu
fort escharcement[197] par l'espace de cinq cens ans, sans cognoistre
que c'estoit que d'avoir vaisselle d'argent, ny tapisseries, ny
autres meubles exquis, ny sans avoir tant de friandes viandes, comme
aujourd'huy nous en usons. Et si on considère le pris des choses de
ce temps-là, nous trouverons que ce qui se vendoit alors quinze sols
aujourd'huy en couste cent, voire davantage.
[Note 196: Dans son livre _Secret des finances_, cité tout
à l'heure, Froumenteau fait le compte des pertes de toutes
sortes que fit la France pendant les guerres de religion:
«36,300 preudhommes y ont été massacrés, dit-il; 1,200
femmes ou filles y ont été estranglées ou noyées; 650,000
soldats, tous naturels françois, y ont perdu la vie. Bref,
cette litière est couverte de plus de 765,000 livres
perdues, à l'entour de laquelle vous y voyez 12,300 femmes
et filles violées; elle est esclairée de plus de 7,000 ou
8,000 maisons qui ont esté brûlées.»]