vingts ans que la France est en la grandeur qu'elle a, nous n'irons
point plus haut ny plus avant que ce temps-là, et redirons que,
devant iceluy, les provinces cy dessus nommées n'estoient point
aux rois de France, ains avoient les seigneurs que nous avons dit;
et les terres que noz rois tenoient en leur puissance estoient si
tourmentées des guerres continuelles que tantost les Anglois, tantost
les Flamans et tantost les Bretons, et tantost les divisions des
maisons d'Orleans et de Bourgongne, faisoient qu'il n'y avoit pas
un sol en France. Il n'y avoit aucun trafic ny commerce qui nous
apportast l'or ny l'argent. L'Anglois, qui, comme nous avons dit,
tenoit les ports de la Guyenne, de la Normandie et de la Picardie,
et qui avoit les ports de la Bretaigne à sa devotion, nous fermoit
toutes les advenues de la mer et les passages d'Espagne, de Portugal,
d'Angleterre, d'Ecosse, de Suède, de Danemarch et des Allemagnes. Les
Indes n'estoient encores cogneues, et l'Espagnol ne les avoit encore
descouvertes. Quant au Levant, les Barbares et les Alarbes d'Afrique,
que noz ancestres appelloient Sarrasins, tenoient tellement la mer
Mediterranée en subjection que les chrestiens n'y osoient aller
s'ils ne se vouloient mettre en danger d'estre mis à la cadène. Nous
n'avions aucune intelligence avec le Turc, comme nous avons du depuis
que le grand roy François nous l'a donnée. L'Italie nous estoit
interdite par les divisions et querelles des maisons d'Anjou et de
Arragon. Donques nous ne trafiquions en lieu du monde, sinon entre
nous; mais c'estoit seulement de marchandise à marchandise, comme de
bled à vin et de vin à bled, et ainsi des autres[159]: car, d'or et
d'argent, il ne s'en parloit point, veu que nous n'avons mine ny de
l'un ny de l'autre, que bien peu d'argent en Auvergne, qui couste
plus à affiner qu'il ne vault[160].
[Note 159: Ce commerce d'échange se faisoit surtout pour
les menus objets. A Rome, les petits marchands d'allumettes
ne demandoient pas d'argent, mais seulement du verre
cassé. V. Juvenal, sat. 5, v. 47; Stace, _Sylves_, liv. 1,
sylv. 6, v. 72. A Paris, au moyen âge, le pain se vendoit
comme monnoie courante: on le voit par les _Crieries_ de
Guillaume de Villeneuve. A Londres, on entendoit partout
crier: _L'eau pour le pain; les fagots pour le pain;
l'aiguille pour le vieux fer; des balais pour de vieux
souliers (Old shoes for some broom_)!]
[Note 160: Aussi ces mines, comme la plupart de celles de
l'Europe, avoient-elles été abandonnées. V. Monteil, _Hist.
des François des divers états_, édit. Lecou, XVIe siècle,
p. 257, et aux notes, p. 73-74.]
Aussi alors le François ne s'amusoit point au trafic ny au commerce,
ains s'adonnoit seulement à labourer et cultiver sa terre, à nourrir
du bestial et à tirer de sa mesnagerie toutes les commoditez qui
luy estoient necessaires, comme le bled, le vin, les chairs pour sa
nourriture, les laines pour faire ses toiles, et ainsi des autres.
Mais considerons quelles commoditez sont venues à la France depuis
six vingts ans. L'Anglois a esté chassé des Gaules; nous sommes
devenuz maistres de toutes les terres qu'ils tenoient de deçà. La
Bourgongne, la Bretaigne et la Provence se sont attachées à nostre
couronne; les autres païs y sont aussi venuz. Le chemin nous a
esté ouvert pour trafiquer en Italie, en Angleterre, en Ecosse, en
Flandres, et par tout le septentrion. L'amitié et intelligence entre
le grand-seigneur et noz rois nous a frayé le chemin du Levant. Le
Portugais et Espagnol, qui ne peuvent vivre sans nous venir mendier
le pain, sont allez rechercher le Perou, le goulfe de Perse, Indes,
l'Amerique et autres terres, et là ont fouillé les entrailles de
la terre pour en tirer l'or et nous l'apporter tous les ans en
beaux lingots, en portugaises, en doubles ducats, en pistolets et
autres espèces, pour avoir noz bleds, toiles, draps, pastel[161],
papier[162] et autres marchandises. L'Anglois, pour avoir noz vins,
noz pastels et nostre sel, nous porte ses beaux nobles à la rose[163]
et à la nau, et ses angelots. L'Allemant nous porte l'or, de quoy
nous faisons noz beaux escus, et toutes autres nations de l'Europe
nous apportent or et argent pour avoir les commoditez que nostre ciel
et nostre terre nous apportent, et qu'ils n'ont pas, et mesmement le
sel que nous avons en Xaintonge, le meilleur du monde pour saller, et
qui excède en bonté, en valeur et en longue garde, celuy de Lorraine,
de Bourgongne, de Provence et de Languedoc[164].
[Note 161: Sur la richesse de ce commerce en France, voy.
notre t. 3, p. 3, note.]
[Note 162: Le meilleur venoit de France, surtout
d'Angoulême. C'est là que les Elzeviers se fournissoient.
Jusqu'au 18e siècle l'Angleterre s'approvisionnoit encore
chez nous. V., sur la cherté du papier dans ce pays à cette
époque, _Le pour et le contre_, de l'abbé Prevost, t. 1, p.
323.]
[Note 163: Sur cette précieuse monnoie, dont on attribuoit
la fabrication à Raymond Lulle, V. la _Notice_ de M. de
Lécluze sur cet alchimiste, p. 28, et le Rabelais, édit.
_Variorum_, t. 2, p. 344.]
[Note 164: Bodin dit la même chose: «Cela fait, écrit-il,
que l'Anglois, le Flameng et l'Ecossois, qui font grande
trafique de poissons salez, chargent bien souvent de sables
leurs vaisseaux, à faute de marchandises, pour venir
acheter notre sel à beaux deniers comptant.»]
Outre ceste cause de l'abondance d'or et d'argent procedente
de l'augmentation du royaume de France et du trafic avec les
estrangers, il y en a une autre, qui est le peuple infini qui,
depuis le dit temps, s'est multiplié en iceluy, depuis que les
guerres civiles d'entre les maisons d'Orleans et de Bourgongne
furent assopies et que les Anglois furent rencoignez en leur
isle. Auparavant, à cause des dites guerres, qui durèrent plus
de deux cents ans, le peuple estoit en petit nombre, les champs
par consequent deserts, les villages despeuplez, et les villes
inhabitées, desertes et despeuplées. Les Anglois les avoient ruinées
et saccagées, bruslé les villages, meurtri, tué et saccagé la plus
grande partie du peuple, ce qui estoit cause que l'agriculture, la
trafique[165] et tous les arts mechaniques cessoient. Mais depuis
ce temps-là, et la longue paix qui a duré en ce royaume jusques
aux troubles qui s'y sont esmeuz pour la diversité des religions,
le peuple s'est multiplié, les terres désertes ont esté mises en
culture, le païs s'est peuplé d'hommes, de maisons et d'arbres; on a
défriché plusieurs forests, là des terres vagues; plusieurs villages
ont esté bastis, les villes ont esté peuplées, et l'invention
s'est mise dedans les testes des hommes pour trouver les moyens de
profiter, de trafiquer et d'avoir de l'or et de l'argent.
[Note 165: Ce mot étoit alors du féminin. La citation
donnée dans la note précédente en est un exemple. On lit
aussi dans Des Periers (conte XI): «Une jeune femme... fut
mariée à un marchand d'assez bonne traficque.»]
De ces commoditez donques est venue en France l'abondance de l'or
et de l'argent, qui apporte la cherté; car, comme l'or et l'argent
des estrangers nous est venu enlever noz denrées de la mer, et par
la subtilité et manigance[166] du trafic l'or et l'argent sont venuz
abonder en nous, la plus part de noz marchandises s'en sont allées
en païs estrangers[167], et ce qui nous est resté s'est encheri,
tant pour la rarité que pour le grand moyen que nous avons commencé
d'avoir, estant tout certain que l'abondance de l'or et de l'argent
rend les hommes plus liberaux, et, si ainsi faut dire, plus larges à
donner plus d'une chose et à acheter plus hardiment et plus souvent,
et que là où il y a moins d'or et d'argent, là se vendent moins les
choses. Ce qui est aux païs où il n'y a point de commerce, ou là où
il n'y a pas grand peuple, et que les habitans, à faute de trouver
à qui vendre leurs fruicts, soit à faute de ports et de rivières et
de peuple, ou pource que chacun en a pour soy, sont contraints de
les vendre à vil pris. Mais où il y a abondance d'or et d'argent,
et de peuple, et de trafic, comme à Paris, Venise et Gênes, là se
vendent les choses cherement: je entends des vivres et autres choses
necessaires à l'homme, comme le bled, le vin, la chair, non des
choses de plaisir et non necessaires, comme les parfums, les soyes et
les petites babioleries des merciers, desquelles il y a une infinité
de pauvres artisans qui vivent, et qui sans cela mourroient de faim
en quelque païs barbare, comme en Basque, en la basse Gascongne, ou
en basse Bretaigne, pource que personne n'acheteroit de ces vanitez,
à cause de la faute d'argent qui y est et la barbarie du peuple,
qui ne veut rien avoir que ce qui est necessaire. C'est doncques
l'abondance d'or et d'argent qui fait que tout s'achète, et qui est
une principale partie de la cherté de toutes choses.
[Note 166: Sur l'importance et l'étendue de notre commerce
d'exportation à cette époque, voyez plusieurs pages très
curieuses de la _Galerie philosophique du XVIe siècle_,
par de Mayer, t. 2, p. 323-326. V. aussi le _Discours_ de
Bodin.]
[Note 167: C'étoit un mot importé d'Espagne depuis quelque
cinquante ans. Dans le _Moyen de parvenir_, il est parlé
du conte de _Madame des Manigances_, édit. 1757, t. 1, p.
130. «Le mot _manganilla_ (intrigue, tour d'adresse), mot
à peu près perdu en Espagne aujourd'hui, dit M. Philarète
Chasles, devient _manigance_ et se conserve parmi nous.»]
Mais, après avoir allegué plusieurs raisons peremptoires de la cherté
procedante de l'abondance de l'or et de l'argent, prouvées par
les exemples des venditions et des achats, venons à d'autres, qui
monstreront combien la France estoit jadis desnuée d'argent.
Noz anciens rois se sont si souvent trouvez en telle necessité
d'argent, qu'à faute de ce ils ont perdu de belles entreprises et
occasions. Quelquefois ils ont voulu prendre le centiesme, puis
le cinquantiesme de tous leurs subjets, pour iceux vendre au plus
offrant pour avoir de l'argent; tant le peuple estoit pauvre qu'il
estoit contraint d'endurer qu'on vendist une partie de son bien à
faute de pouvoir trouver de l'argent.
Le roy Jean estant prins prisonnier à la journée de Poictiers et
mené en Angleterre, son fils Charles, duc de Normandie, et depuis
roy soubs le nom de Charles-Quint, assembla à Paris les trois Estats
pour avoir de l'argent pour racheter son père, et voyant le dit roy
que ny son dit fils ne pouvoient obtenir, ny ses bons serviteurs
impetrer, ny son peuple donner aucune somme d'argent, luy-mesme y
vint en personne, et, quelque prière et remonstrances qu'il fit à
son dit peuple, il ne peut trouver argent pour la rançon à laquelle
l'Anglois l'avoit mis, et fut contraint s'en retourner en Angleterre
pour trouver moyen de la faire moderer et cependant attendre qu'on
luy feist deniers. Quelque temps devant que le dit roy fust prins
prisonnier, il se trouva en grande necessité, par laquelle il ne
peut jamais trouver sur son peuple soixante mille francs d'or, que
quelques uns ont voulu evaluer à escus.
Aussi nous lisons en nos histoires qu'à faute d'argent on fit monnoye
de cuir avec un clou d'argent[168]. Et, si nous venons à nostre aage,
nous trouverons qu'en six mois on a trouvé à Paris plus de quatre
millions de francs, et chasque année en tire on plus que jadis le
revenu de la France ne valoit en six ans; ce qui vient de l'abondance
de l'or et de l'argent qui est en la dite ville, de la bonne volonté
des Parisiens envers leur roy et de sa necessité extrême. On dit que
l'année 1556 valut au roy Henry quarante millions de francs lorsqu'il
fit tous ses offices. En France il n'y a recepte generale qui ne
vaille aujourd'huy trois, quatre et cinq fois de plus que elle ne
valoit jadis. La Bretagne ne valut jamais aux ducs d'icelle plus de
trois cents mille livres; aujourd'huy elle en vaut plus d'un million,
sans compter les aydes et les deniers qui proviennent de la vente
des offices du dit païs. On peut juger le semblable des autres. Le
comté d'Angoulmois ne fut baillé au comte Jean, fils puisné du duc
Loys d'Orleans, que pour quatre mille livres de rente en assiette; et
aujourd'huy il vaut plus de soixante mille livres. Le dit duc Loys
eut pour son appannage le duché d'Orleans et les comtez de Valois et
d'Angoulmois pour douze mille livres de rente; et regardons combien
cela vault aujourd'huy davantage. Voyons l'aage de Charles septiesme,
auquel la France (comme nous avons dit) despouilla son enfance et
commença de croistre en sa grandeur. Il ne feit jamais valloir son
royaume qu'à un million et sept cents mille livres. Son filz Loys
unziesme, ayant augmenté sa couronne des duchez de Bourgongne et de
Anjou, et des comtez de Provence et du Maine, print trois millions
plus que son père; dequoy le peuple se sentit si foullé qu'à la venue
de Charles huictiesme, son fils, à la couronne, il fut ordonné, à la
requeste et instance des esleuz, que la moitié des charges seroient
retranchées.
[Note 168: Ceci est pris à peu près textuellement dans le
_Discours_ de Bodin. Dans le _Traicté et advis_ de François
de Bogue, p. 43, il est aussi parlé de ces monnoies qu'on
peut appeler de nécessité: «Les princes, dit-il, se sont
servi, pour la fabrication de leurs monnoies, de matière
vile et de peu de valeur, comme de cuyvre-cuir dont parle
Senèque, et comme il fut fabriqué par Frideric, qui la
retira par après, plomb et papier, comme il se veoit en
quelques autheurs.»]
Depuis, la Bretaigne estant venue à la couronne, plusieurs nouvelles
impositions ont esté mises sur le peuple, et les anciennes, comme
les tailles, les aydes et les gabelles, sont augmentées; ce qui est
un signe très evident d'abondance d'argent plus grande qu'elle n'a
autrefois esté.
Il y a encores deux autres causes de la dite abondance, dont l'une
est la banque de Lyon[169], du profit de laquelle les Luquois,
Florentins, Genevois, Suisses et Allemans affriandez, apportent une
infinité d'argent et d'or en France; l'autre cause est l'invention
des rentes constituées sur la ville de Paris[170], lesquelles ont
alleché un chacun à y mettre son argent. Bien est vray qu'elles ont
fait cesser le trafic de la marchandise et les arts mechaniques,
qui auroient bien plus grand cours s'ils n'estoient diminuez par
ce trafic d'argent qu'on faict[171]. Voilà donc plusieurs raisons
et exemples de l'abondance de l'or et de l'argent de ce royaume, de
laquelle procède en partie la cherté et haut pris de toutes choses.
[Note 169: C'est le cardinal de Tournon qui, en 1543, à son
retour d'Italie, avoit conçu le projet de cette banque.
François Ier l'adopta et, sur le conseil du cardinal,
ouvrit l'emprunt à huit pour cent. (De Mayer, _Galerie
philosophique_, t. 1, p. 144.) On ne s'en tint pas là. «Le
roy François Ier, dit Bodin, commença à prendre l'argent à
huict, et son successeur à dix, puis à seize, et jusques
à vingt pour cent, pour sa nécessité.» Jugez dès lors de
l'empressement des Italiens à venir verser leur argent dans
cette caisse, par préférence à toute autre.]
[Note 170: Les rentes constituées sur la ville de Paris
montoient alors, selon Bodin, à trois millions trois cent
cinquante mille livres tous les ans.]
[Note 171: Mêmes réflexions dans le discours de J. Bodin,
mais appuyées d'exemples: «Vray est, dit-il, avec une
sûreté de raison dont du Haillan n'a fait que s'inspirer
et qui seroit bonne encore à écouter aujourd'hui, vray est
que les ars mecaniques et la marchandise auroient bien
plus grand cours, à mon advis, sans être diminués par la
traficque d'argent qu'on fait; et la ville seroit beaucoup
plus riche si on faisoit comme à Gênes, où la maison
Saint-Georges prend l'argent, de tous ceux qui en veulent
apporter, au denier vingt, et le baille aux marchands, pour
trafiquer, au denier douze ou quinze, qui est un moyen
qui a causé la grandeur et richesse de cette ville-là, et
qui me semble fort expedient pour le public et pour le
particulier.»]
Le degast est la seconde cause de la dite cherté, laquelle procède
de l'abondance et dissipe ce qu'on devroit manger; et de là procède
la dite cherté. Car, s'il faut commencer par les vivres, pour puis
après venir aux bastimens, aux meubles et aux habits, vous voyez
qu'on ne se contente pas[172] en un disner ordinaire d'avoir trois
services ordinaires: premier de bouilly, le second de rosty et le
troisiesme de fruict; et encore il faut d'une viande en avoir cinq ou
six façons, avec tant de saulses, de hachis, de pasticeries de toutes
sortes, de salemigondis et d'autres diversitez de bigarrures, qu'il
s'en fait une grande dissipation. Là où, si la frugalité ancienne
continuoit[173], qu'on n'eust sur sa table en un festin que cinq
ou six sortes de viandes, une de chacune espèce, et cuittes en leur
naturel, sans y mettre toutes ces friandises nouvelles, il ne s'en
feroit pas telle dissipation, et les vivres en seroient à meilleur
marché. Et bien que les vivres soient plus chers qu'ils ne furent
onques, si est-ce que chacun aujourdhuy se mesle de faire festins,
et un festin n'est pas bien fait s'il n'y a une infinité de viandes
sophistiquées, pour aiguiser l'apetit et irriter la nature. Chacun
aujourd'huy veut aller disner chez le More, chez Sanson, chez
Innocent et chez Havart[174], ministres de volupté et despense, qui,
en une chose publique bien policée et reglée, seroient bannis et
chassez comme corrupteurs des moeurs[175].
[Note 172: Tout le passage qui suit est cité par de Mayer,
dans la _Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. 2, p.
162, mais sans indication de la source, ce qui embarrasse
beaucoup les lecteurs de son livre très curieux.]
[Note 173: Du Haillan est tout près de demander ici qu'on
en revienne à l'édit somptuaire de Philippe-le-Bel, rappelé
un peu plus tard, comme on sait, dans les _Caquets de
l'accouchée_. V. notre édition, p. 12.]
[Note 174: C'étoient les fameux cabaretiers du temps. Dans
le _Discours_ de Bodin, le More est seul cité; il étoit
de tous le plus en vogue; L'Estoille en parle. Un peu
plus tard il y eut le cabaret du _Petit-More_, où alloit
Saint-Amand, et dont l'enseigne: AV PETI MAVRE, se voit
encore au dessus d'un marchand de vin faisant le coin de la
rue de Seine et de celle des Marais-Saint-Germain. Sur ces
cabarets à gros écots, dont le prix ne fit qu'augmenter au
17e siècle, V. notre édit. des _Caquets_, p. 28, note, et
notre t. 3, p. 318.]
[Note 175: Le chancelier de L'Hospital en avoit pensé
ainsi. Sa proscription s'étoit étendue jusqu'aux petits
pâtés, jusqu'aux _brioches_ et _pains d'épices_, qu'en 1568
il avoit défendu à toutes personnes _de vendre en leurs
maisons, par la ville et fauxbourgs de Paris_. Au mois
de janvier 1563, il avoit rendu un édit par lequel sont
réglementées de la façon la plus sévère toutes les choses
dont du Haillan déplore ici la prodigalité et l'abus. On
voit par-là de quelle manière l'édit avoit été observé: «On
a fait de beaux édits, mais ils ne servent de rien», dit
Bodin dans son _Discours_, et c'est vrai là, comme partout
à cette époque, la plus sagement réglée en théorie et la
plus déréglée en pratique.]
Et est certain que, si ceux qui tiennent les grandes tables, et
font ordinairement festins et banquets, moderoient et retranchoient
la superfluité, et qu'au lieu de quatre plats ils se contentassent
de deux ou au lieu de vingt mets de dix, et que pour quatre ou six
chappons ils n'en missent que la moitié, ce seroit un gain de cent
pour cent, et doublement des vivres, au grand profit du public. Le
semblable se peut dire du vin, l'usage duquel, ou plutost l'abuz, est
plus commun en ce royaume qu'en nul autre. On blasme les Allemans
pour leurs carroux[176] et grands excez en leur façon de boire; et
neantmoins ils sont mieux reiglez pour ce regard que nous: car en
leurs maisons et ordinaire il n'y a que les chefs des maisons qui
boivent du vin; et quant aux enfans, serviteurs et chambrières,
il leur est osté. Le Flamand, l'Anglois et l'Ecossois usent de
bière; le Turc s'est entierement privé de l'usage du vin, mesmes
l'a introduit en religion. Ils sont grands, puissans, martiaux, et
exempts de plusieurs maladies causées par le frequent usage du vin.
Au contraire nous voyons qu'en France le vin est commun à tous, aux
enfans, filles, serviteurs, chambrières, chartiers et tous autres;
et où anciennement on estoit seulement curieux de garnir le grenier,
maintenant il faut remplir la cave. Dont advient que la quantité des
bleds est diminuée en France par moitié, d'autant que le bourgeois ou
laboureur qui avoit cent arpens de terres labourables est contraint
en mettre la moitié en vigne[177]. Cest abuz est de tel poix, que,
si bientost n'y est remedié par quelque bon reglement, tant sur
l'usage du vin que quantité de vignes, nous ne pouvons espérer que
perpétuelle cherté de grains en ce royaume.
[Note 176: Plus tard on dit _carrousse, faire carrousse_;
le premier mot se rapprochoit davantage de la racine
allemande _gar-auss_ (tout vidé). H. Etienne (_Dialogue
du nouveau langage françois italianizé_) se moque de
l'introduction de ce mot, auquel il donne l'orthographe
qu'il a ici:
«Nous pouvons en certains cas, dit-il, non seulement
italianizer, mais aussi hespagnolizer, voire
germanizer; ou (si vous aimez mieux un autre mot)
alemanizer, comme aussi nous faisons, et notamment
en un mot qui est introduit depuis peu de temps.
PHIL. Quel mot? CELTOPH. _Carous._ Car j'ay ouy dire
souvente fois depuis mon retour _faire carous_; et
quelquefois tout en un mot aussi _carousser_. Et
n'est-ce pas la raison de retenir le mot propre des
Allemands, puisque le mestier vient d'eux, comme aussi
desjà nos ancestres avoient pris d'eux ce proverbe:
Bon vin, bon cheval.»]
[Note 177: Il en fut ainsi dans plusieurs parties de la
France, à ce point que, la quantité de blé s'en trouvant
trop diminuée, «quelques parlements, dit Lemontey
(_Histoire de la régence_), ordonnèrent qu'on arrachât les
vignes plantées depuis 1700.»]
Venons aux bastimens de ce temps, puis aux meubles d'iceux. Il n'y a
que trente ou quarante ans que ceste excessive et superbe façon de
bastir est venue en France. Jadis noz pères se contentoient de faire
bastir un bon corps d'hostel, un pavillon ou une tour ronde, une
bassecourt de mesnagerie et autres pieces necessaires à loger eux et
leur famille, sans faire des bastimens superbes comme aujourd'huy on
fait, grands corps d'hostel, pavillons[178], courts, arrièrecourts,
bassecourts, galleries, salles, portiques, perrons, ballustres et
autres. On n'observoit point tant par dehors la proportion de la
geometrie et de l'architecture, qui en beaucoup d'edifices a gasté
la commodité du dedans; on ne sçavoit que c'estoit de faire tant
de frises, de cornices, de frontespices, de bazes, de piedestals,
de chapiteaux, d'architraves, de soubassemens, de canelures, de
moulures[179] et de colonnes; et brief, on ne cognoissoit toutes ces
façons antiques d'architecture qui font despendre beaucoup d'argent,
et qui le plus souvent, pour trop vouloir embellir le dehors,
enlaidissent le dedans; on ne sçavoit que c'estoit de mettre du
marbre ni du porphyre aux cheminées ny sur les portes des maisons, ny
de dorer les festes[180], les poutres et les solives; on ne faisoit
point de telles galleries enrichies de peintures et riches tableaux;
on ne despendoit point excessivement comme on fait aujourdhuy en
l'achapt d'un tableau; on n'achetoit point tant de riches et precieux
meubles pour accompagner la maison; on ne voyoit point tant de licts
de drap d'or, de velours, de satin et de damas, ny tant de bordures
exquises[181], ny tant de vaisselle d'or et d'argent; on ne faisoit
point faire aux jardins tant de beaux parterres et compartimens,
cabinets, allées, canals et fontaines. Les braveries apportent une
excessive despense, et ceste despense une cruelle cherté, car des
bastimens il faut venir aux meubles, à fin qu'ils soient sortables à
la maison, et la manière de vivre convenable aux vestemens, tellement
qu'il faut avoir force vallets, force chevaux, et tenir maison
splendide, et la table garnie de plusieurs mets. Outre ce, chacun a
aujourdhuy de la vaisselle d'argent, pour le moins la plus part ont
des couppes, assiettes, aiguières, bassin, autres menuz meubles, au
lieu que noz pères n'avoient pour le plus, j'entends des plus riches,
que une ou deux tasses d'argent. Ceste abondance de vaisselle d'or et
d'argent, et des chaînes, bagues et joyaux, draps de soye et brodures
avec les passemens d'or et d'argent, a fait le haussement du pris
de l'or et de l'argent, et par conséquent la cherté de l'or et de
l'argent, qu'on employe en autres choses vaines, comme à dorer le
bois[182], ou le cuivre, ou l'argent, et celuy qui se devoit employer
aux monnoyes a esté mis en degast.
[Note 178: V., sur la mode des pavillons qui remplaça alors
celle des tours rondes, du Cerceau, _Des bastiments de la
France_, 1576, chap. Chambord.]
[Note 179: Sur ces belles boiseries à cannelures et
à moulures dont du Haillan a tort de médire ici, V.
l'_Architecture_ de Philibert Delorme, liv. 2, ch. 5.]
[Note 180: Rabelais parle déjà lui-même de ces beaux
_faîtiers_ en plomb, avec ornements dorés. V. _Gargantua_,
liv. 1, ch, 53, Comment feust bastie l'abbaye de Thelesmes.]