fut obligé de prendre congé de luy, pource qu'il se faisoit tard; ils
firent encore neantmoins cette reflection avant: que, bien que le
caractère de ce personnage fût aussi rare qu'il s'en pust trouver,
il n'y avoit neantmoins rien de si ridicule dans sa personne qui ne
se rencontre en un degré bien plus haut dans la plus grande partie
de nos poëtes, dont il y en a peu qui ne soient plus miserables que
Sibus.
_Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est aujourd'huy en
France, presenté à la mère du roy par un sien fidelle serviteur_[136].
_A Bordeaux._
M.D.LXXXVI. Pet. in-8.
[Note 136: Cette pièce, à en croire le P. Le Long, est de
du Haillan. Rien ne répugne à cette opinion. On retrouve
en effet dans les pensées et dans le style, avec plus de
concision toutefois et plus de logique, les procédés de
l'historiographe de Charles IX et de Henri III. Du Haillan
d'ailleurs étoit de Bordeaux, et c'est ce qui expliqueroit
pourquoi c'est dans cette ville que parut la première
édition de son _Discours_, qui ne fut réimprimé à Paris
que huit ans plus tard, c'est-à-dire en 1594. Le titre de
cette édition parisienne, donnée par P. L'Huillier, pet.
in-8, porte 1574, mais à tort: car le _Discours_ de Jean
Bodin, dont l'auteur de celui-ci déclare s'être inspiré,
n'avoit paru qu'en 1578, c'est-à-dire l'année même où
l'extrême cherté de toutes choses avoit ému le gouvernement
et lui avoit donné l'idée de réunir, afin d'y aviser,
tous les notables du commerce, de la bourgeoisie et de
la magistrature. Ces assemblées, sortes d'états généraux
de l'économie politique, comme l'a fort bien dit M. Paul
Lacroix dans un récent et remarquable travail sur cette
matière (_Rev. contemporaine_, 31 déc. 1856), se tinrent
à Sain-Germain-des-Prés. Elles n'aboutirent à rien, sinon
à faire prouver, en _paradoxes_, par les gens du roi, les
sieurs de Malestroit et François Garrault, sieur de Gorges,
«que rien n'estoit enchery depuis trois cents ans». Les
gouvernements sont toujours les mêmes: dire que le mal
n'existe pas, voire le faire prouver, au besoin, leur
paroît plus facile que d'y remédier. Le meilleur avis qui
fut donné étoit, comme toujours, de ceux qu'on ne demandoit
pas: c'est celui de Jean Bodin. De lui-même, et un peu à
l'instigation du duc d'Alençon, frère du roi, qui, là comme
partout, ne cherchoit qu'à jouer un rôle d'opposition,
Bodin eut à coeur de dire leur fait à M. de Malestroit et à
ses _paradoxes_, comme ledit sieur intituloit lui-même sa
façon de penser, tant il la savoit opposée à la manière de
voir de tout le monde, autant dire au sens commun. De là
l'origine du _Discours_ de Bodin, dont, encore une fois,
celui de du Haillan n'est qu'une sorte de résumé venu
après coup, mais non pas inutilement toutefois. En 1586,
en effet, le mal avoit empiré, et, à défaut de Jean Bodin
lui-même, alors perdu dans la _Démonomanie_, il falloit
bien que quelqu'un reprît sa thèse. M. P. Lacroix, dans
l'article cité plus haut, pense (p. 361) que l'auteur qui
se cache ici pourroit bien être Michel Montaigne. Il est
vrai qu'il n'insiste pas. Cette idée lui étoit venue sans
doute en voyant que Bordeaux étoit le lieu de première
publication. Mais nous avons dit que cette particularité
s'explique fort bien pour du Haillan.]
* * * * *
_Discours sur les causes de l'extresme cherté est aujourd'huy en
France et sur les moyens d'y remedier._
La cherté de toutes les choses qui se vendent et debitent au royaume
de France est non seulement aujourd'huy si grande, mais aussi tant
excessive, que, depuis soixante ou quatre-vingts ans, les unes sont
encheries de dix fois, et les autres de quatre, cinq et six fois
autant que lors elles se vendoient; ce qui est bien aisé à prouver et
verifier en toutes, soit en vente de terres, maisons, fiefs, vignes,
bois, prez, ou enfin chairs, laines, draps, fruicts et autres denrées
necessaires à la vie de l'homme.
Pour venir à la preuve de cela et commencer par les vivres, il
faut seulement regarder aux coustumes de toutes les provinces de
la France, et on trouvera qu'en la plus part d'icelles les adveuz
font foy que la charge de mestail, celle de seigle, celle d'orge et
celle de froment, sont evaluées et taxées à moindre pris qu'on ne
vend aujourd'huy la dixiesme partie d'icelles, et qu'un chappon,
une poulle, un chevreau, et autres choses deues par les subjects
aux seigneurs, sont au dixiesme, voire au quinziesme, evaluées à
meilleur compte qu'on ne les vend à present[137]. Les coustumes
d'Anjou, de Poitou, de la Marche, de Champaigne, de Bourbonnois et
de plusieurs autres pays, mettent la poulle à six deniers[138], la
perdix à quinze deniers[139], le mouton gras avec la laine à sept
sols[140], le cochon à dix deniers[141], le mouton commun et le veau
à dix sols, le chevreau à trois sols, la charge de fourment à trente
sols[142], la charge de foin pesant quinze quintaux à dix sols,
qui sont dix botteaux pour un sol[143], le botteau pesant quinze
livres. Par la coustume d'Auvergne et Bourbonnois, les douze quintaux
estoient estimez dix sols, le tonneau de vin trente sols[144], le
tonneau de miel trente-cinq sols, l'arpent de bois deux sols six
deniers, l'arpent de vigne trente sols de rente, la livre de beurre
quatre deniers[145], d'huille de noix autant, de suif autant. En
plusieurs autres coustumes, la charge de mestail est de vingt-cinq
sols, celle de seigle à vingt-deux sols six deniers, celle d'orge
à quinze sols; en d'autres coustumes, le septier de fourment est à
vingt sols, le seigle à dix sols, l'orge à sept sols, l'avoine à cinq
sols, la chartée de foin de douze quintaux à dix sols; prise sur le
pré, à cinq sols; la chartée de bois à douze deniers; l'oye à douze
deniers[146], la chair entière du mouton, sans laine, à trois sols
six deniers, le mouton gras avec la laine à cinq sols, le chevreau
à dix-huit deniers, la poulle à six deniers, le connil[147] à dix
deniers, l'oyson à six deniers, le veau à cinq sols, le cochon à dix
deniers, le paon[148] à deux sols, le pigeon à un denier[149], le
faisan à vingt deniers. Voilà quant aux vivres, qui sont aujourd'huy
douze ou quinze fois plus chers; et, quant aux courvées et journées
des manouvriers, nous voyons, par les coustumes arrestées et
corrigées depuis soixante ans, que la journée de l'homme en esté est
taxée à six deniers, en hyver à quatre deniers, et avec sa charrette
à beufs à xij deniers; peu auparavant la journée de l'homme estoit à
douze deniers, celle de la femme à six deniers[150].
[Note 137: Pour tout ce qui suit, Bodin donne les mêmes
chiffres (_Discours de Jean Bodin sur le rehaussement
et diminution des monnoyes tant d'or que d'argent, et
le moyen d'y remédier; et responce aux paradoxes de M.
de Malestroict._ Paris, 1578, in-8, sans pagination);
seulement, non plus que du Haillan, il ne complète pas la
comparaison en disant à quel prix les choses se payoient de
son temps. Tout le monde le savoit si bien qu'il croyoit
oiseux d'en donner le détail. Nous allons tâcher de remplir
cette lacune, en ne nous éloignant que le moins possible de
l'époque dont il est question.]
[Note 138: En 1567, jugez de l'augmentation: elle se
vendoit 5 sols, et cela d'après l'ordonnance donnée cette
année-là, le 4 février, et _relative à la police générale
du royaume_, chap. pour la volaille.]
[Note 139: Dans l'ordonnance de février 1567, le prix de la
perdrix est marqué à 5 sols.]
[Note 140: En 1601, d'après l'_Essai sur les monnoies_, par
Dupré de Saint-Maur, un mouton se vendoit 4 livres.]
[Note 141: Un porc, d'après un livre de 1582, le _Miroir
des François_, par de Montaud, chap. _Taux des vivres_, se
vendoit 15 livres vers l'époque dont il s'agit.]
[Note 142: Loysel dit que de son temps, c'est-à-dire
toujours à l'époque dont il est question, le setier de
froment, mesure de Paris, se vendoit 5 livres 12 sols.
Voy., dans ses opuscules, _Remontrances à M. Dupin sur les
magasins de blé_.]
[Note 143: En 1577, le _botteau_ ou la _botte_ de foin
se vendoit dix fois autant. L'ordonnance donnée cette
année-là, le 21 novembre, sur la _police générale_, marque,
au chapitre _Police pour le foin_, que la botte se payoit 1
sol.]
[Note 144: En 1582, d'après de Montaud (_Miroir des
François_, chap. _Taux des vivres_), le prix du muids de
vin, mesure de Paris, étoit de 12 livres.]
[Note 145: En 1600, d'après Dupré de Saint-Maur, _Essai sur
les monnoies_, elle étoit de 5 sols.]
[Note 146: Nous ne savons quel étoit alors le prix de
l'oie, mais, d'après de Montaud (_Ibid._), celui du dindon
étoit de 20 sous en 1582.]
[Note 147: Lapin. D'après l'ordonnance de février 1567 sur
la _police des tavernes et cabarets_, le prix du _connil
de garenne_ est marqué à six sous, et celui du _connil de
clapier_ à trois.]
[Note 148: On sait qu'au moyen âge on servoit sur les
tables des paons rôtis.]
[Note 149: En 1567, le _gros ramier_ se vend trois sols, et
le _bizet_ vingt deniers. Ce sont les prix de l'ordonnance
du mois de février.]
[Note 150: D'après le _Reglement du prevost de Paris_ donné
le 17 octobre 1601, on payoit 45 livres de gages au premier
valet de charrue, 25 livres aux autres valets, 12 livres à
la ménagère, 36 au maître berger.]
Quant aux terres, la meilleure terre roturière n'estoit estimée que
au denier vingt ou vingt-cinq, le fief au denier trente, la maison au
denier cinquante; l'arpent de la meilleure terre labourable au plat
païs ne coustoit que dix ou douze escus, et la vigne que trente. Et
aujourd'huy toutes ces choses se vendent trois et quatre fois autant,
mesmes en escus pesans un dixiesme moins qu'ils ne pesoient il y a
trois cents ans[151].
[Note 151: L'altération des monnoies étoit aussi alors un
des grands sujets de plainte. Jean Bodin, qui veut entre
autres choses qu'on réduise «toutes les monnoies à trois
sortes et au plus haut titre qu'il sera possible», s'occupe
longuement de cette question. Elle est abordée avec plus de
détail et de compétence encore dans le _Traicté et advis
sur les poincts controversez au faict des monnoyes_ (par
François Le Bogue, advocat général du roy en la Cour des
monnoyes). Paris (1600), in-8. On y trouve, p. 12-14, un
chapitre des _Pieces fausses et altérées_. Les monnoies du
cardinal de Bourbon, ayant, dit l'auteur, «l'effigie et
legende d'un roi imaginaire», sont du nombre. Elles avoient
cours, «à notre grande confusion», dit Le Bogue, et, à ce
qu'il paroît, en grand nombre.]
Par là on peut cognoistre combien les choses sont haussées de pris
depuis soixante ans. Ce qui en outre se peut aisement verifier par
la recherche des adveuz de la Chambre des comptes, par les contracts
particuliers et par ceux du tresor de France, par lesquels on verra
que les baronnies, comtez et duchez qui ont esté annexez et reunis à
la couronne vallent aujourd'huy autant de revenu qu'elles ont esté
pour une fois vendues[152]. Il y a plusieurs historiens qui disent
que Humbert, dauphin de Viennois, environ l'an 1349, vendit son
païs de Dauphiné au roy Philippe de Valois, lors regnant, pour la
somme de quarante mille escus pour une fois, et dix mille florins
chacun an sa vie durant, avec quelques autres pactions, à la charge
que le premier fils des rois de France, heritier presumptif de la
couronne, s'appelleroit Dauphin, attendant la dite couronne durant la
vie de son père. Les autres disent, et mesmes il appert par quelque
contract, que le dit Humbert donna le dit païs de pur don au dit roy
Philippe à la sus dite condition, avec quelques reserves durant sa
vie. Mais, s'il vendit le dit païs, le pris de la vendition est si
petit qu'aujourd'huy le païs vault de revenu autant que la somme se
monte. Bien faut-il penser que, mettant la condition sus dite, que
le premier fils des rois s'appelleroit Dauphin, il en fit meilleur
marché qu'il n'eust faict autrement. Tant y a que, puisque c'est
vendition, elle est à si vil pris que c'est presque donation.
[Note 152: La plupart des détails qui suivent se trouvent
aussi dans le _Discours_ de Jean Bodin, mais avec moins
d'étendue. Du Haillan, contre son ordinaire, développe
au lieu de résumer. Il s'agit de faits historiques, et
l'historiographe, s'y laissant prendre, bavarde malgré lui.]
Le mesme roy Philippe de Valois achepta du roy Jacques de Majorque
la ville de Mont-Peslier pour la somme de vingt-cinq mille florins
d'or. Et dans la dite ville il y a aujourd'huy cinquante maisons dont
la moindre se vendroit presque autant, ou pour le moins cousteroit
autant à bastir.
Herpin, comte de Berry, voulant aller à la guerre de la Terre-Saincte
avec Godeffroy de Bouillon, vendit son comté au roy Philippe premier
du nom pour la somme de cent mille sols d'or; et aujourd'huy le dit
païs, qui par le roy Jean fut erigé en duché en faveur de Jean, son
troisiesme fils, qui en fut le premier duc, vault presque autant de
revenu.
Guy de Chastillon, comte de Blois, deuxiesme du nom, l'an 1391,
vendit à Louys, duc d'Orléans, frère du roy Charles sixiesme, le
dit comté, pour la somme de cent mille florins d'or. Il y en a qui
disent que ce fut Marie de Namur, sa femme, qui, aymant d'une amour
deshonneste le dit duc d'Orléans, luy donna le dit comté; mais que,
pour couvrir ses amours et sa donation d'une honneste couverture,
elle fit passer un contract de vendiction.
Qu'on regarde à plusieurs maisons, terres, fiefs, seigneuries,
arpens de terres, de bois, de vignes, de prez, et d'autres choses
auxquelles on n'a rien augmenté depuis soixante ans: aujourd'huy
elles se vendent six fois autant qu'elles furent lors vendues.
Une maison dans une ville, à laquelle il n'y a ny rente ny revenu,
qui se vendoit il y a soixante ans pour la somme de mille escus,
aujourd'huy se vend quinze et seize mille livres, encore qu'on n'y
aye pas faict depuis un pied de mur ny aucune reparation. Une terre
ou fief qui se vendoit lors 25 ou au plus cher trente mille escus
aujourd'huy se vend cent cinquante mille escus. Bien est vray que
on me pourra dire que lors ceste terre ne valoit que mille escus de
ferme, et maintenant elle en vaut six mille. Mais je respondray à
cela qu'aujourd'huy on ne fait pas plus pour six mille escus qu'on
faisoit lors pour mille: car ce qui coustoit lors un escu en couste
aujourd'huy six, huict, et dix et douze.
Chacun voit ceste extrême et excessive cherté, chacun en reçoit
une grande incommodité, et aucun n'y remedie. Il y a plusieurs
causes d'icelle, dont la principalle est celle qui est comme mère
des autres, qui est le mauvais ordre donné aux affaires et à la
police de la France. La première cause de celles qui sont engendrées
de celle-là est l'abondance de l'or et de l'argent qui est en
ce royaume[153]. Ceste abondance produit le luxe et la despense
excessive qu'on fait en vivres, en habits, en meubles, en bastimens,
et en toutes sortes de delices. Le degast et la dissipation des
choses est une autre cause, lequel procède de la dite abondance: car
là où est l'abondance, là est degast. Les monopoles des fermiers,
marchans et artisans, est la troisiesme cause[154]. Quant aux
fermiers et marchans, il se voit clairement qu'estans aujourd'huy
presque tous biens, tant ceux du roy que des particuliers, baillez à
ferme, les dits fermiers et marchans arrent les vivres devant qu'ils
soient recueillis, puis les serrent, et en les serrant engendrent
la disette et la cherté, et en après les vendent à leur mot. La
quatriesme cause est la liberalité dont noz rois ont usé à donner
les traittes des bleds et des vins, et autres marchandises, pour
les transporter hors du royaume[155]: car les marchans, advertis de
l'extresme cherté qui est ordinairement en Espagne et en Portugal,
et qui souvent advient aux autres lieux, obtiennent, par le moyen
des favoris de la cour, des traittes pour y transporter les dits
bleds, le transport desquels nous laisse la cherté. La cinquiesme
cause est le pris que les rois et princes ont donné aux choses de
plaisir, comme aux peintures et pierreries, qui ne s'achètent qu'à
l'oeil et au plaisir, lesquelles aujourd'huy se vendent dix fois
plus qu'elles ne faisoient au temps de noz anciens rois, pource
qu'ils n'en tenoient compte[156]. La sixiesme sont les impositions
et maletostes mises sur toutes denrées, et les tailles excessives
imposées sur le peuple. La septiesme sont les guerres civiles de la
France, qui ont mis le feu et la guerre par tout, apporté l'insolence
et l'impunité de brusler et saccager et dissiper tout. La huictiesme
est le haussement du pris des monnoyes. La neufiesme est la sterilité
de cinq ou six années que subsecutivement nous avons eues[157], avec
la dissipation de la guerre, qui sont deux causes jointes ensemble
depuis le dit temps.
[Note 153: Du Haillan s'inspire ici directement et presque
textuellement de Jean Bodin, qui voit, lui aussi, dans
l'abondance de l'or circulant alors en France, une des
grandes raisons du renchérissement général, la cause
«principale et presque seule, que, dit-il, personne
jusques icy n'a touchée»... M. H. Baudrillart (_J. Bodin
et son temps_, Paris, 1853, in-8, p. 169) loue en cela la
sagacité de ses appréciations et la portée de ses vues.
M. Paul Lacroix, qui ne peut nier que, sous le rapport de
l'accroissement du numéraire, cette période du XVIe siècle
ressemble beaucoup à notre époque inondée par l'or de la
Californie et de l'Australie, trouve aussi beaucoup de
justesse dans le raisonnement de Bodin, dans les expédients
qu'il propose, lesquels, dit M. Lacroix, «l'économie
politique du XIXe siècle ne sauroit repousser ni dédaigner
complétement». (_Revue contemporaine_, 31 déc. 1856, p.
357.)]
[Note 154: Bodin parle ainsi du monopole organisé en
véritable conspiration contre l'acheteur, et qu'il propose
d'anéantir, comme le vouloit le chancelier Poyet, par le
retranchement des confréries: «Rien, dit-il, n'est aussi
considerable comme occasion de cherté que les monopoles
des marchands, artisans et gaigne-deniers; lorsqu'ils
s'assemblent pour asseoir le pris des marchandises ou pour
encherir leurs journées et ouvrages, et parceque telles
assemblées se couvrent ordinairement du voile de religion,
le chancelier Poyet avoit sagement advisé qu'on devoit
oster et retrancher les confrairies, ce qui a esté confirmé
à la requeste des Estats d'Orléans, tellement qu'il n'y
a point faute de bonnes loix.» Seulement il faudroit les
exécuter. Bodin ne le dit pas, mais ce n'est pas faute de
le penser. Du Haillan reviendra plus loin lui-même sur
cette idée de supprimer les _confrairies_.]
[Note 155: Encore une idée de Bodin. Il en vient à dire
qu'en raison des _dégâts_ de la _traitte_ qui fait passer
en Espagne et en Flandre tout le blé françois, on doit
presque souhaiter d'avoir la guerre avec les Espagnols;
tant qu'elle dure, en effet, le grain ne sort pas de France
et le pain est à meilleur marché. Il s'explique ainsi sur
l'avidité des Espagnols et des Portugais à se jeter sur
nos grains, leurs terres étant presque toutes incultes, à
cause des expéditions d'outre-mer, qui enlevoient tous les
bras disponibles: «Or, dit-il, il est certain que le blé
n'est pas si tost en grain que l'Espagnol ne l'emporte,
d'autant que l'Espagne, hormis l'Aragon et la Grenade, est
fort sterile, joint la paresse qui est naturelle au peuple,
comme j'ay dit, tellement qu'en Portugal les marchands
blattiers ont tous les priviléges qu'il est possible, et,
entr'autres, il est défendu de prendre prisonnier quiconque
porte du blé à vendre, autrement le peuple accableroit le
sergent, pourvu que celuy qui porte le blé dise tout haut:
_Traho trigo_, c'est-à-dire je porte du blé.»]
[Note 156: J. Bodin parle aussi du goût croissant pour les
tableaux et du haut prix qu'on y mettoit: «Nous en avons,
dit-il, de Michel-Ange, Raphaël Durbin, de Durel (Durer),
et, sans aller plus loing, un de M. de Clagny (P. Lescot)
en la galerie de Fontaine-Beleau, qui est un chef-d'oeuvre
admirable que plusieurs ont parangonné aux tableaux
d'Appelles... C'est donc, en partie, ajoute-t-il, le
plaisir des grands seigneurs qui fait les choses enchérir.»]
[Note 157: Du Haillan, remarquez-le, écrit en 1586; or,
en 1578, Malestroit se plaignoit de même, ce qui prouve
qu'alors les années se suivoient et se ressembloient,
c'est-à-dire étoient toutes désastreuses. Selon Malestroit,
l'année 1578 avoit été tellement mauvaise qu'il eût été
injuste d'évaluer d'après elle le prix courant des denrées.
«Pour en faire le compte, dit-il, parlant des marchandises
qui sont plus périssables, comme bled, vins, etc., il n'est
pas raisonnable de nous fonder sur cette année, qui est la
plus estrange et irregulière qui ait, par aventure, jamais
été vue en France, que les bleds et vins ont esté quasi
tous perdus, voire le bois des vignes et les noyers gelez.»
(_Les paradoxes du seigneur de Malestroict, conseiller
du roy et maistre ordinaire de ses comptes, sur le faict
des monnoyes, presentez à Sa Majesté au moys de mars MD.
LXXVI._ Paris, 1578, in-8, sans pagination.)]
Voilà toutes les causes, ou pour le moins les principalles, qui
nous ont amené l'extrême cherté que nous endurons, lesquelles nous
deduirons particulièrement l'une après l'autre.
La première cause doncques de la cherté est l'abondance de l'or et de
l'argent, qui est en ce royaume plus grande qu'elle ne fut jamais.
De quoy plusieurs s'esbahiront, veu l'extrême pauvreté qui est au
peuple. Mais en cela il faut dire le vieil proverbe: c'est qu'il y a
plus d'or et d'argent qu'il n'y eut jamais, mais qu'il est mal party.
Et, pour prouver mon dire par vives raisons, il faut considerer qu'il
n'y a que six vingts ans que la France a la grandeur et la longue
etendue qu'elle a maintenant. Et, si on veut regarder plus haut,
comme du temps du roy saint Loys, et dessoubs après, les rois de
France ne tenoient aucune mer en leur puissance et n'avoient nulle
province ny ville sur la mer, ains ne tenoient que le nombril[158]
de la Gaule, qui encore estoit guerroyé, debattu et oppressé par
les Anglois et par plusieurs petits seigneurs particuliers qui
estoient comme rois en leur poignée de terre. Les duchez de Guyenne
et de Normandie, et le comté de Poictou, et la coste de Picardie,
estoient possedées par l'Anglois; la Provence avoit son comte, la
Bretaigne son duc, et le Languedoc estoit detenu par les rois de
Maiorque. Voilà quant aux païs maritimes. Les autres païs loing de la
mer, comme la Bourgogne avoit son duc particulier, le Dauphiné son
dauphin; l'Anjou, le Poictou, la Touraine, le Maine, l'Auvergne, le
Limosin, le Perigort, l'Angoulmois, le Berry et autres, estoient à
l'Anglois; et les autres duchez, comtez et seigneuries de la France,
estoient tenus ou par les dits Anglois, ou par princes ou seigneurs
particuliers, qui ne permettoient que les rois prinssent en leurs
terres aucune chose que les devoirs ordinaires; encores quelques
uns les empeschoient de les prendre. Lors doncques il n'y avoit nul
trafic sur la mer qui nous apportast en ce royaume l'or ny l'argent
des païs estrangers, ains estoient les François contraints de manger
leurs vivres et d'user entre eux de la première coustume des hommes,
qui estoit de permuter avec leurs voisins à ce qu'ils n'avoient point
ce qu'ils avoient, comme de donner du bled et prendre du vin.
[Note 158: Aujourd'hui l'on diroit _le coeur_. Léon
Trippault, dans ses _Antiquités d'Orléans_, se sert de la
même expression pour la ville dont il parle, quand il dit
qu'elle est le _nombril de Loyre_.]