Y a-t'-il rien de plus sot que ces grands badauts d'amoureux qui

ne font que pleurer pour une vetille, et à qui les mains demangent

si fort qu'ils ne parlent que de mourir et de se tuer. Ils se

donnent bien de garde d'en rien faire cependant, quelque envie

qu'ils en temoignent; et s'il n'y a personne sur le theatre pour les

en empescher, ils se donneront bien la patience de prononcer une

cinquantaine de vers, en attendant que quelqu'un survienne qui les

saisisse par derrière et leur oste leur poignard. Vous les verrez

mesme quelquefois si agreables qu'au moindre bruit qu'ils entendront

ils vous remettront froidement leur dague dans le fourreau, quelque

dessein de mourir qu'ils eussent montré, donnant pour toute excuse

d'un: _Mais quelqu'un vient!_ Au lieu de dire cela, que ne se

tuoient-ils s'ils en avoient si grande envie? Un coup est bientost

donné. Toutefois, que voulez-vous? les pauvres gens auroient trop

de honte de faire une si mauvaise action devant le monde; et puis

tousjours ont-ils bonne raison, car il y a bien moins de mal à dire

une sottise qu'à se tuer. Ils sçavent bien que ce qu'ils en font ce

n'est pas tout de bon, ce n'est que par semblant; ils se souviennent

qu'ils ont encore des vers à dire, et que, quelque malheur qui les

accable, ils doivent bientost estre heureux et mariez au dernier

acte, et ils sçavent trop bien qu'une des principales règles du

theatre, c'est de ne pas ensanglanter la scène. Que diroit leur

maistresse s'ils avoient esté si hardis que de sortir de la vie sans

son congé? Elle est maistresse de toutes leurs actions, elle le doit

donc estre de leur mort, car c'est agir que de mourir. Il faut luy

aller dire le dernier adieu et la prier de les tuer de sa main; le

coup en sera bien plus doux: un coup d'epée qui part du bras d'une

maistresse ne fait que chatouiller. Mais elle n'a garde de rendre un

si bon office à un homme qui a esté si insolent, si temeraire, si

outrecuidé[117], que de l'aimer: il faut qu'il vive pour sa peine. Il

voudroit bien la mort, mais ce n'est pas pour son nez, car ce seroit

la fin de ses peines, et l'on n'est pas encore reconcilié. Voilà donc

un pauvre amant en un pitoyable estat; neantmoins il n'y sera pas

longtemps. Chimène luy va dire qu'_elle ne ne le hait point_. Après

cela, qu'y a-t'-il qu'il ne surmonte, quels perils qu'il n'affronte?

_Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, et tout ce que l'Espagne

a nourry de vaillans[118]!_ Paroissez, don Sanche; il va vous en

donner! Il se moque des boulets de canon, car Chimène ne le hait

point, et luy a dit qu'elle seroit le prix de son combat[119]. Par

vostre foy, ne sont-ce pas là d'etranges conséquences? Toutefois,

pourquoy s'etonner s'ils raisonnent autrement que les autres hommes,

puis qu'ils ont le don de prophetie, et que la divination, au dire

des Pères mesmes, est une allienation d'esprit ou un emportement de

l'ame hors de ses bornes ordinaires, aussi bien que la manie. Il ne

vient personne sur le theatre dont ils ne predisent l'abord et dont

ils n'ayent dit: _Mais voicy un tel_, avant qu'il ait commencé de

paroistre. Et ne voyons-nous pas que depuis la _Mariane_, où cet

artifice ne laissoit pas d'estre beau pource qu'il estoit nouveau,

il ne leur arrive pas le moindre malheur qu'ils ne predisent par

quelque songe funeste? Le coeur le leur avoit bien dit; ils sentent

tousjours je ne sçay quoy là-dedans qui leur presage tout ce qui leur

doit arriver. Mais, à propos de deviner, n'est-ce pas encore une

chose bien ridicule que leurs oracles, qu'ils prennent tant de peine

à faire reussir? Tous les gens d'esprit sçavent que ces oracles n'ont

esté que des fourberies des prestres des anciens pour mettre par là

leurs temples en vogue, et que, s'ils reussissoient quelquefois, ce

n'estoit que par hazard, pource que, disant tant de choses, il estoit

impossible qu'ils n'en proferassent quelqu'une de véritable, comme

un aveugle decochant un grand nombre de flèches peut donner dans

le but par cas fortuit. Il n'y a donc point d'aparence de rendre

ces oracles si véritables, et un autre de mes amis a bien meilleure

raison dans le dessein qu'il a de mettre veritablement un oracle

dans un très beau roman qu'il compose, mais à dessein seulement de

surprendre davantage le lecteur en faisant reussir sa catastrophe au

rebours de ce qu'avoit predit l'oracle.»

[Note 117: «Qui _cuide_ estre plus qu'il n'est, dit Nicot,

qui a trop grande opinion de soi.» Montaigne l'a employé

dans une phrase où, comme le remarque Coste, il avoit mis

_vain_ dans la première édition. C'est établir au mieux la

synonymie très prochaine de ces deux mots.]

[Note 118: C'est, comme vous savez, le beau mouvement de la

1re scène du 5e acte du _Cid_.]

[Note 119: C'est parodier sans bonne foi l'admirable vers

de cette même pièce:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.]

Sylon proferoit cecy d'un fil si contenu qu'il sembloit s'estre

preparé sur cette matière, et il avoit encore bien d'autres choses à

debiter, lors que son amy, l'interrompant: «Cette façon de surprendre

le lecteur, luy dit-il, me fait souvenir d'une autre dont je me suis

servy dans une espèce de roman burlesque pour railler et suivre

tout ensemble la loy de nos romanistes[120] et contenter aussi le

peuple, qui veulent que cette sorte de livres debute tousjours

par quelque avanture surprenante. Je commence le mien ainsi: «Il

estoit trois heures après midy lors qu'on vit ou que l'on put voir

à Rouen, dans la rivière, un homme couronné de joncs et fait en

quelque façon de la mesme sorte que les poëtes et les peintres

nous representent leurs dieux marins s'elever et sortir du fond de

l'eau, «Ne voilà-t'il pas un superbe spectacle, et qui tient fort

l'esprit en suspens? Aussi ne manquay-je pas de l'embrouiller de

beaucoup d'intrigues, selon la coustume, avant que d'en decouvrir la

cause; puis, comme l'on meurt d'envie de la sçavoir, il se trouve

enfin que ce Neptune qui a percé l'onde dans un si superbe appareil

n'est qu'un escolier qui se baignoit, et qui, s'estant fait un peu

auparavant cette couronne de quelques joncs, et l'ayant attachée

à sa teste, venoit de se plonger par plaisir. Pour ce qui est de

l'unité de scène ou de lieu, que, depuis la _Cassandre_[121], ils

veulent tous faire garder dans les romans aussi bien que dans les

comedies, je l'observe d'une assez plaisante façon. Je fais faire

tout le tour du monde dans un navire à mon principal personnage, de

sorte que, suivant la definition qu'Aristote donne du lieu, _locus

est superficies corporis ambientis_, il se trouve que, n'ayant point

sorty de son vaisseau, il n'a par consequent point changé de lieu;

et pource que c'est un très mechant homme et qui a fait de très

mauvaises actions pendant toute mon histoire, et que, par leurs

règles, ils veulent que le vice soit toujours puny à la fin, comme

la vertu recompensée, au lieu que les autres font marier leurs heros

à leurs heroïnes en recompense de leurs illustres exploits, je punis

le mien en luy faisant epouser sa maistresse, alleguant là-dessus

qu'après avoir bien resvé au genre de son supplice, je n'ay pas cru

luy pouvoir donner de plus rude peine qu'une femme.--Ces artifices

sont très agreables, repondit Sylon.--C'est une bagatelle, repliqua

l'amy pour faire le modeste, une fadaise, dont vous pouvez bien

penser que je ne pretens pas tirer beaucoup de gloire, puis que ce

n'est qu'une histoire comique.--Comment! puisque ce n'est qu'une

histoire comique! reprit Sylon; hé! croyez-vous, en bonne foy, que le

_Dom Quichot_ et _le Berger extravagant_[122], _les Visionnaires_,

_la Gigantomachie_[123] et _le Pedant joué_ ayent moins acquis de

gloire à leurs autheurs que pourroient avoir fait les ouvrages

les plus serieux de la philosophie? Non, non (comme un des plus

doctes hommes de ce siècle l'a fort bien sçeu remarquer), l'homme

estant egalement bien definy par ces deux attributs de risible et

de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ny de dificulté à le

faire rire par methode qu'à exercer cette fonction de son ame qui

le fait raisonner. Aussi voyons-nous que Ciceron, dans ses livres

_De oratore_, ne s'est pas moins etendu sur le sujet _de ridiculo_

que sur les autres parties d'un orateur qui semblent plus relevées.

Si les ouvres et les apophtegmes de Mamurin[124], par exemple...»

On ne sçait pas bien ce que Sylon vouloit dire icy, car son amy,

l'interrompant: «Que voulez-vous dire d'oeuvres et d'apophtegmes de

Mamurin? luy dit-il.--Est-il possible, repartit Sylon, qu'en vous

racontant la vie de ce parasite, j'aye oublié de vous faire part d'un

papier qu'on m'a donné à la Grève où ces choses sont contenues?»

L'amy dit qu'il n'en avoit rien veu, et, là dessus, Sylon luy en fit

une lecture, à laquelle il temoigna par mille souris qu'il prenoit

beaucoup de plaisir. «Il faut advouer, s'ecria-t'il aussi tost

qu'elle fut achevée, que la vie du poëte que je viens d'apprendre

a quelque chose d'agreable; mais si faut-il confesser qu'elle n'a

rien d'approchant de celle de Mamurin.--Pourquoy? reprit Sylon.--Hé!

qu'y a-t'il dans ces deux histoires, repondit l'autre, qui approche

soit des _commes_[125], soit des livres et des apophtegmes de

celle-cy?--Parbleu! s'ecria Sylon, en voilà d'une bonne! N'y a-t'il

pas des beautez de plusieurs formes, de brunes comme de blondes?

Quoy! vous estes donc d'humeur à ne vouloir que d'une seule sorte de

viande? Je m'attens, pour moy, que, lors qu'on vous racontera les

vies d'Alexandre et de Pompée, il ne faudra pas laisser d'y mettre

des noms de leurs ouvrages, quoy qu'ils n'en ayent jamais fait, pour

vous les faire trouver belles; et qu'il sera necessaire, de plus,

que l'historien ait toûjours un homme prest pour l'interrompre, afin

de trouver l'occasion d'y mettre des _commes_: car je gagerois,

pour vous montrer comme ce n'est que pure imagination, que, pour

ce qui est de vostre histoire du poëte, vous ne la trouveriez pas

moins belle si je vous l'avois commée, et si, au lieu du train suivy

et continu dont vous me l'avez rapportée, je vous disois à bastons

rompus:

[Note 120: Huet, dans son traité de l'_Origine des romans_,

a aussi employé ce mot, en même temps que celui de

_romancier_.]

[Note 121: C'est le roman en 10 vol. de La Calprenède. Son

grand succès avoit commencé en 1642.]

[Note 122: C'est le roman satirique décoché par Sorel

contre les ridicules de l'_Astrée_ et autres pastorales

prétentieuses. L'éloge qu'on en fait ici me confirme dans

l'opinion que Sorel pourroit bien être l'auteur de cette

_Histoire de Sibus_. On n'est jamais si bien _loué_ que

par soi-même. Et qui alors auroit loué Sorel, si ce n'est

Sorel?]

[Note 123: _Typhon, ou la Gigantomachie_, poème burlesque

de Scarron.]

[Note 124: Ici Mamurin est bien Montmaur. Ces apophthegmes

ne se trouvent pas dans le recueil de Sallengre, _Histoire

de P. de Montmaur_.]

[Note 125: C'est-à-dire une série de sommaires commençant

par ce mot _comme_. C'étoit un des procédés adoptés dans

les ouvrages burlesques en prose. Sarrazin l'a employé pour

la _Pompe funèbre de Voiture_. On en trouvera un exemple

plus loin.]

«Comme Sybus apprit à faire des vers à force de lire les ouvrages de

nos poëtes françois, qu'il rapportoit tous les jours du marché avec

le beurre et le fromage qu'il achetoit pour le disner de son maistre;

«Comme, afin de devenir poëte de cour, il quitta l'Université pour le

faux-bourg Saint-Germain;

«Comme, au lieu de plume, il ecrivoit avec l'un de ses ongles, qu'il

avoit laissé croistre à ce dessein;

«Comme, n'ayant pas le moyen d'acheter de la chandelle, il fit un

trou à la cloison de sa chambre, qui repondoit dans celle d'une

blanchisseuse;

«Comme les libraires du Palais le firent mettre en prison pour leur

avoir vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous differens titres,

qu'il dedia aussi à differentes personnes, pour y gagner davantage;

«Comme il ne se chauffoit qu'à un tas de fumier, s'imaginant que,

comme la fumée des viandes repaist et engraisse les cuisinières,

celle de ce fumier pourroit bien aussi rassasier sa faim; et comme, à

force de se promener sur ce fumier, il luy survint un grand malheur,

qui fut qu'une paire de bouts qui avoit coustume de luy servir plus

de quinze jours ne luy en duroit plus que douze.»

Sylon n'eust pas manqué d'achever de reduire en _commes_ l'histoire

du poëte, ainsi qu'il l'avoit commencée, si son amy ne l'eust encore

interrompu en cet endroit: «Hé bien! luy dit-il, voudriez-vous

soustenir que ces particularitez des bouts de souliers, que j'ay

neantmoins esté obligé de vous raporter pource qu'elles sont

veritables, ne fussent pas plustost basses qu'autrement, et qu'elles

eussent rien de comparable à celles de l'histoire de Mamurin?--Ah!

nous y voicy! repondit Sylon; ma foy, je m'imagine que vous estes de

l'humeur de nos poëtes, qui, lors qu'ils ont quelque ouvrage à faire,

cherchent dans un dictionnaire tous les gros mots, comme _trone_,

_couronne_, _diadème_, _palmes_, _indumées_, _cèdres du Liban_,

_croissant ottoman_, _aigle romaine_, _apotheose_, _naufrage_, _ondes

irritées_, et quantité d'autres belles paroles semblables, dont

ils vous massonnent après bravement leurs sonnets et leurs odes,

s'imaginant que cela suffit pour rendre une pièce excellente, et que

de tant de beaux materiaux il ne peut resulter qu'un parfaitement bel

edifice. Ainsi, pource que vous croyez que ces mots extraordinaires

font toute la bonté d'un ouvrage, vous estes persuadé aussi que ceux

qui sont plus communs ne sçauroient manquer de le gaster.--Ce n'est

pas le mot que je reprens, repartit l'amy, c'est la chose: car ne

m'avouerez-vous pas que cette circonstance de bouts de souliers est

très basse?--Nostre pointu de tantost ne manqueroit pas d'en tomber

d'accord, puis qu'il s'agit du dessous des pieds, repliqua Silon;

mais, pour moy, je me donneray bien de garde de croire qu'une chose

soit basse quand l'imagination en est extraordinaire et qu'elle

represente bien l'objet que l'on veut depeindre. Par exemple, posez

le cas que vostre histoire du poëte ne fust pas veritable, mais un

conte fait à plaisir: je maintiens qu'il n'y auroit pas moins eu

d'esprit à trouver cette particularité de bouts de souliers que

beaucoup d'autres, qui ont un plus beau nom, pource que celle-cy

represente parfaitement bien les moeurs, les desseins et la personne

de celuy que l'on veut decrire. Il s'agit d'un poëte crotté; ne

voudriez-vous point qu'on luy fît donner des batailles pour fendre

des _demesurez geans jus les arçons_, se precipiter dans la mer pour

sauver par generosité une dame qui se noye, et faire cent mille

autres bagatelles que vous deguisez du nom de hauts evenemens?--Je

ne veux point tout cela, reprit l'amy; mais je veux que, si un

sujet n'est pas capable de recevoir d'autres embellissemens que

de circonstances basses et qui peuvent facilement tomber dans la

teste d'un chacun, on ne se donne point la peine de nous en rompre

la cervelle.--Cela est bien, repliqua Sylon, mais il faut tomber

d'accord de ce que nous appellerons bas et capable d'entrer dans la

teste d'un chacun. Une chose paroist quelquefois abjecte et facile à

trouver, quoy que cependant il n'y ait rien de plus elevé ny de mieux

imaginé. C'est l'adresse de l'ecrivain de disposer si bien son fait

qu'il semble qu'il n'y ait rien que d'absolument necessaire, et que,

par consequent, tout autre n'eust mis aussi bien que luy. Cependant,

les veaux qui ne reconnoissent pas cet artifice s'imaginent, à cause

que la chose est naïfvement representée, qu'il n'y a rien de plus

facile à trouver. Quand Christophle Colomb eut decouvert l'Amerique,

quantité de sots et d'envieux pensoient bien diminuer de sa gloire

en disant: «Voilà bien de quoi! Quoy! n'y avoit-il que cela à faire?

qu'à aller là, et puis là; et de là, là; et puis encore là, et de là

aborder là? Vrayment, nous en eussions bien fait autant!» Colomb,

pour se moquer d'eux, il est vray qu'il n'y avoit que cela à faire:

«Messieurs, leur dit-il, mais qui de vous fera bien tenir cet oeuf

sur ce costé icy[126]»? leur dit-il, en montrant la pointe. Ils se

mirent tous incontinent à resver, et, pas un n'en pouvant venir à

bout, Colomb cogna doucement la pointe de l'oeuf contre la table,

et, la cassant, fit ainsi tenir l'oeuf dessus. Les voilà tous à

dire encore: «Quoy! n'y avoit-il que cela à faire? Vrayment, nous

en eussions bien fait autant.--Toutefois, repondit Colomb, pas un

pourtant ne s'en est pu aviser. C'est tout comme cela que j'ay

decouvert les Indes.» Ce que disoit Colomb de son voyage se doit

entendre de la pluspart des belles choses; quand nous les voyons

faites, nous n'appercevons plus ce qui les rendoit difficiles.

Mais je voy bien ce qui vous tient: il vous faut des livres, des

apophtegmes; hé bien! vous en aurez. Imaginez-vous donc, pour trouver

vostre histoire du poëte belle, qu'il a composé[127]:

[Note 126: On a raconté cette anecdote de beaucoup d'autres

et avant Colomb. V. notre petit livre l'_Esprit dans

l'histoire_, p. 10, note.]

[Note 127: Ce qui va suivre rentre dans la catégorie

des _Bibliothèques imaginaires_, et il se pourroit que

Furetière s'en fût inspiré pour le _Catalogue des livres de

Mytophylacte_ (Roman bourgeois, édit. elzev., p. 312).]

Une invective contre Chrisippus[128], de ce qu'ayant fait un si grand

nombre de livres, il n'en dedia jamais pas un.

[Note 128: Fameux stoïque, trop fidèle aux doctrines de sa

secte pour tomber dans cette mendicité des dédicaces.]

Commentaire sur le passage de Buscon[129] où il est parlé des

chevaliers de l'industrie[130].

[Note 129: _L'Aventurier Buscon, histoire facetieuse, et le

Chevalier de l'Epargne, traduit de l'espagnol de Francisco

Quevedo_ (par de la Geneste). Paris, P. Billaine, 1633,

in-8.]

[Note 130: C'est ainsi qu'on disoit alors. V. Fr.

Michel, _Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p.

107-108.--Pour les fameux de l'ordre, il y avoit même un

titre plus élevé; on disoit un _marquis de l'industrie_. Le

25 janvier 1698 le Théâtre-François joua une pièce sous ce

titre.]

Très humbles actions de graces de la part du corps des autheurs à

M. de Rangouze, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres, et se

faisant donner au moins dis pistolles de chacun de ceux à qui elles

sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner

autant en un seul volume qu'on avoit accoustumé jusques icy de faire

en une centaine[131].

[Note 131: On peut lire sur Rangouze un intéressant

chapitre des _Essais de littérature_ de l'abbé Trigaud

(1703, in-12, t. 2, p. 72), et sur ses procédés louangeurs

une bonne note de la _Bibliographie des mazarinades_, par

M. Moreau (t. 1, p. 421). C'est Tallemant surtout qui nous

édifie au mieux sur les mille subtilités de son négoce et

sur les profits qu'il y fit: «Il n'en a plus montré, dit-il

en parlant de ses _Lettres_, que celles qu'il a écrites

en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe

qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un

volume imprimé de ces nouveaux caractères qui imitent la

lettre bastarde, et, par subtilité digne d'un gascon, il

ne fit point mettre de chiffre aux pages, afin que, quand

il presentoit son livre à quelqu'un, son livre commençant

toujours par la lettre qui estoit addressée à celui à qui

il le presentoit, car il change les feuillets comme il veut

en le faisant relier. Vous ne sçauriez croire combien cela

luy a vallu. Il y a dix ans qu'il advoua à un de ses amys

qu'il y avoit gaigné quinze mille livres, qu'il employa

fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille;

depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan

lui donna cinquante pistoles.» (Edit. P. Paris, t. 5, p.

2.)--On peut se convaincre de la vérité de ce que dit

Tallemant par l'examen de quelques exemplaires du recueil

de Rangouze. V., sur ses dédicaces, le _Roman comique_,

édit. V. Fournel, _Biblioth. elzev._, t. 1, p. 253.]

Methode de faire de necessité vertu, ou l'Art de se coucher sans

souper.

Recherches curieuses sur le proverbe: «Vaut mieux un tiens que deux

tu l'auras».

Le moyen de faire imprimer utilement un livre à ses despens quand

le libraire n'en veut pas assez donner à son autheur; ensemble

le privilége gratuit. Traitté très utile à tous, tant poëtes que

faiseurs de romans, où, par une methode très facile et experimentée,

est enseigné l'art de ne rien payer du privilége d'un ouvrage, en

gagnant les bonnes graces d'un secretaire du roy par quelque sonnet à

sa louange.

Que les premiers philosophes ont esté poëtes.

Chansons nouvelles et recreatives.

Le triomphe des epigrammes, ou Les epigrammes triomphantes.

Le doute resolu, ou La question decidée, sçavoir lequel vaut mieux

à un autheur, en payement d'un sonnet, d'une ode, ou d'une epistre

dedicatoire mesme, de recevoir un habit complet avec le manteau, ou

dix pistolles[132].

[Note 132: Ces dons d'habits plus ou moins complets

étoient fort bien de mise en ce temps-là. Les comédiens,

qui ne s'affubloient guère qu'avec des défroques prises

à la friperie, comme dit Tallemant aux premières lignes

de l'_Historiette_ de Mondory, s'en accommodoient mieux

que personne. L'_Eslite des bons vers, choisis dans les

ouvrages des plus excellents poëtes de ce temps_ (Cardin

Besongne, 1653, 2e partie, _Recueil de diverses poésies_,

p. 15), contient des «_stances adressées au duc de Guise

sur les presents qu'il avoit faits de ses habits aux

comediens de toutes les troupes_». Parmi les comédiens

nommés se trouvent Beys, la Béjart et Molière.]

Des jours favorables à l'impression.

Le stile des requestes, ou Methode de dresser une requeste en vers

pour demander une pension ou autre chose, le tout authorisé par

plusieurs exemples tirez des ouvrages de M...... jadis.....

Le may des imprimeurs des années 1658 et 1659[133].

[Note 133: Ce _may_ des imprimeurs étoit un placard

en vers, assez maigrement payé sans doute à quelque

rimeur famélique, comme Sibus, et que les membres de la

corporation affichoient dans leur boutique, auprès du

rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la

confrérie. A Lyon, l'arbre consacré étoit planté devant

la porte du gouverneur. On connoît les vers que Clément

Marot fit pour le may de 1529, en l'honneur de Théodore de

Trivulce, alors gouverneur de Lyon. V. Delandine, _De la

milice et garde bourgeoise de Lyon_, 1767, in-4; _Oeuvres_

de Marot, édit. Longlet Dufresnoy, in-12, t. 3, p. 36.]

Questions memorables, où il est traitté, entre plusieurs autres

recherches curieuses, du prix qu'Auguste et Mecenas donnoient à

Horace et Virgile pour une epigramme ou une ode.

Le trebuchet[134] des sonnets, ou Sçavoir si, supposé que les

pistolles ne vallussent que huit francs, le sonnet ne vaudroit qu'une

pistolle?

[Note 134: C'est-à-dire la balance à mettre les sonnets,

pour voir s'ils avoient le poids, comme les pistoles bien

trébuchantes dont parle l'Harpagon de Molière.]

Du prix et de la valeur des poëmes epique, elegiaque et dragmatique,

et combien il faut de patagons[135] pour faire la monnoye d'un

sonnet. Ensemble un discours particulier des sonnets, où il est

traitté du sonnet de province, du sonnet façon de Paris, et

singulierement du sonnet marqué au coing du Marais.»

[Note 135: Le patagon ou _patacon_ étoit une monnoie

d'argent en cours en Espagne, et de la valeur d'une once.

De là vient, selon M. Francisque Michel, l'origine de

la locution populaire sur _la poudre de patagon_, _qui

fait courir les filles après les garçons_. (_Etudes de

philologie comparée sur l'argot_, p. 314.)]

Comme Sylon avoit l'esprit vif et imaginatif au dernier point, il

n'eust pas terminé si tost cette saillie, si son amy ne l'y eust

obligé en l'interrompant: «Ma foy! luy dit-il, vous verrez que le

poëte fera tant de livres qu'il y mettra tout ce qu'il sçait, et

qu'il ne luy restera plus rien pour ses apophtegmes.--Donnez-vous

patience, vous en aurez, reprit Sylon; qu'à cela ne tienne que vous

ne soyez satisfait et que son histoire ne soit aussi belle que celle

de Mamurin. Figurez-vous donc que,

Un jour qu'on luy parloit de celuy qui brusla le temple de Delphes

pour rendre son nom immortel: «Il le pouvoit faire à meilleur marché

et avec moins de peine, dit-il: ne connoissoit-il point de poëte?»

Pource qu'on le railloit de ce qu'il portoit des cloux à ses

souliers, il repondit qu'il etoit de l'ordre de Pegase.

Une fois, qu'on luy demandoit pourquoy il mangeoit si peu: «C'est de

peur de mourir de faim!» repondit-il, voulant dire que c'estoit pour

epargner de quoy manger le lendemain.

Mamurin luy demandant un jour: «Comment peux-tu vivre et manger si

peu?--Et toy, repondit-il au parasite, comment peux-tu vivre et

manger tant?»

Chantant un jour dans une compagnie, il le fit si miserablement

qu'on le livra aux pages et aux laquais, qui le pensèrent accabler

de pierres. Quand on luy reprochoit cette aventure, il disoit qu'il

avoit cela de commun avec Orphée et Amphion d'attirer les pierres et

les rochers.

Une autre fois, tout le monde s'estant levé dès qu'il commença à

reciter de ses vers, il dit qu'il estoit le coq de tous ceux de sa

profession.

Moqué un jour de ce qu'il gratoit sa teste pour faire des vers qu'on

luy demandoit: «Comment voulez-vous que je les en tire, dit-il, si ce

n'est avec les mains.»

Une autre fois, sur le mesme sujet: «Pour qu'un champ rapporte,

repondit-il, il faut bien qu'il soit labouré.»

Encore une autre fois, en une occasion semblable, comme on le

railloit de ce qu'il gratoit tant sa teste pour en faire sortir ses

vers: «Ho! ho! je croy bien, repliqua-t'il; il fallut bien fendre

celle de Jupiter pour en faire sortir Minerve!»

Comme on luy reprochoit qu'il estoit logé bien près des tuilles, il

dit qu'ayant à communiquer tous les jours avec les dieux, il estoit

bien raisonnable qu'il fît la moitié du chemin.

Un jour qu'on luy disoit qu'il estoit bien mal vestu pour un poëte

d'importance, il repartit que souvent Virgile estoit bien relié en

parchemin.»

Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 7 / 21 段