entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit
le Poitevin, sur les affaires du temps_. Enfin, tout me
porte à croire que c'est de lui qu'il est aussi question
dans les _Mémoires_ de Daniel de Cosnac (t. 1, 127-128),
au sujet d'une querelle de préférence que Molière eut à
soutenir pour être admis à jouer au château de la Grange,
près de Pézenas, devant M. le prince de Conti. Cormier est
en effet le nom du directeur dont on opposoit la troupe à
la sienne. Or, notre opérateur devoit en avoir une. Tous
ceux de son métier, surtout s'ils avoient sa célébrité et
son importance, n'y manquoient pas alors. On le sait par
l'_Histoire de Barry_, que le fils de ce grand charlatan
a écrite à la suite du rarissime petit volume le _Voyage
de Guibray_, etc., p. 146 et suiv.: «Mon père, dit-il,
étoit à ces belles foires avec une troupe d'acteurs et
d'actrices si excellents et si bien faits qu'on ne pouvoit
les voir sans admiration... Il avoit les plus belles
femmes de l'Europe et le plus magnifique théâtre qui
fut jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches
décorations qu'il avoit apportées de Venise.» Plus loin,
il parle aussi du théâtre d'un autre illustre charlatan,
de Mondor, qui avoit, dit-il, «fait le dessein de venir
passer l'hiver à Rouen avec les débris de sa troupe, dont
on avoit enlevé presque tout ce qu'il y avoit de bon pour
l'hôtel de Bourgogne... La comédie, ajoute-t-il, n'étoit
pas sur le pied qu'elle est aujourd'hui; les comédiens
et les opérateurs vivoient amis et se voyoient très
familièrement, comme gens qui avoient une très grande
relation.» Cela dit, il ne vous semblera plus étonnant que
Cormier eût, comme Barry, comme Mondor, une belle troupe,
avec laquelle, lorsqu'il désertoit Paris, à l'exemple
encore de ces grands opérateurs, il faisoit des caravanes
par les provinces; et il vous paroîtra très vraisemblable
que, dans une de ses courses à travers le midi, il ait
pu se rencontrer avec Molière. Voici maintenant ce qui
arriva lors de cette rencontre, où le grand comique, à
ses commencements, faillit être obligé de céder le pas à
un arracheur de dents, comme peu auparavant, à Nantes, il
avoit vu pâlir son succès devant celui des marionnettes
du Vénitien Segalla! (A. Guépin, _Hist. de Nantes_, p.
317.) Dans le récit de l'abbé de Cosnac, qui seul a parlé
du fait, Cormier n'est que nommé, et personne ne s'étoit
encore occupé de savoir qui il pouvoit être. «J'appris,
dit l'abbé, que la troupe de Molière et de la Béjart
étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à La
Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur
mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas, qui étoit
celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince
de Conti et les présents que fit cette dernière troupe
à Mme de Calvimont engagèrent à les retenir. Lorsque je
voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois
engagé à Molière sur parole, il me répondit qu'il s'étoit
depuis long-temps engagé à la troupe de Cormier, et qu'il
étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à
la sienne. Cependant Molière arriva, et, ayant demandé
qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait
faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il
y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti
avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. Ce
mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les
faire monter sur le théâtre à Pézenas et de leur donner
mille écus de mon argent plutôt que de leur manquer de
parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville, M.
le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière
d'agir, et pressé par Sarazin, que j'avois intéressé à me
servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le
théâtre de La Grange. Cette troupe ne réussit pas, dans sa
première représentation, au gré de Mme de Calvimont, ni
par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoiqu'au
jugement de tout le reste des auditeurs elle surpassât
infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des
acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours
après, ils représentèrent encore, et Sarazin, à force de
prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti
qu'il falloit retenir la troupe de Molière, à l'exclusion
de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans
le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu
amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. Il
gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congédier
la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle
de Molière.» M. Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. 6,
p. 240) a écrit avec raison qu'après «ce passage, qui nous
touche par la destinée du grand homme qui y est mis en jeu
et s'y agite si indifféremment, on se sent pénétré d'une
amère pitié». Qu'eût-il dit s'il eût été amené à savoir que
le chef de troupe qu'on faillit lui préférer n'étoit, comme
je le crois, qu'un arracheur de dents!]
Le coquin n'eut pas plutost achevé ces paroles qu'il s'eleva un
grand eclat de rire par toute la badauderie, comme s'il eust dit la
meilleure chose du monde. Pour luy, après avoir long-temps ry avec
les autres, il reprit ainsi sa harangue: «Mais, me dira quelqu'un,
viençà, Cormier; je sçay bien que tu es bon frère, tu as la mine de
ne te point coucher sans souper, tu ne manges point de chandelle;
mais à quoy sert ça de changer ton yeau en vin, elle n'en a speut-il
faire pas le goust?--Non, Messieurs, elle n'en a pas le goust. A
quoy sert ça de mentir? Je ne suis ny charlatan, ny larron; je suis
Cormier, à vostre service et commandement. Ardé! velà ma boutique;
n'y a si petit ne si grand qui ne vous l'enseigne. Il y a trente ans,
Guieu marcy, que je demeurons dans le carquier.» Il dit tout cecy en
ostant son chapeau; puis, en le remettant: «Mais à quoy ça sert-il
donc, poursuivit-il, de changer cette yeau en vin, si elle n'en a
pas le goust? A quoy ça sert? Ho! voicy à quoy ça sert: Vous vous
en allez un dimanche, par magnière de dire, après la grande messe,
dans une tavarne. «Holà! Madame de cians, y a-t-il moyen de boire un
coup de bon vin?--Ouydà, Messieurs; à quel prix vous en plaist-il?
à six ou à huit?» Là-dessus: «Donnez-nous-en, ce faites-vous, à six
ou à huit sols, tant du pus que du moins.--Pierre, allez tirer du
vin à ces Messieurs, tout du meilleur. Viste, qu'on se depesche!»
Velà qui va bien. Vous vous mettez à table, vous mangez une crouste,
vous dites à la maistresse: «Madame de cians, faites-nous donner un
sciau d'yeau pour nous rafraischir, car aussi bien velà un homme qui
ne boit que du vin de la fontaine.» Dame! là-dessus, quand on vous
a apporté du vin, vous le beuvez, et, quand vous l'avez beu, vous
remplissez la pinte de vostre yeau, et pis vous dites au garçon:
«Quel fils de putain est ça? Il nous a donné du vin poussé! Va-t'en
nous querir d'autre vin!--Messieurs, c'est tout du meilleur.--Quel
bougre est ça? Je te barray sur ta mouffle! je t'envoyeray voir
là-dedans si j'y sis! Tu n'es pas encore revenu?» Là-dessus, le
pauvre guiable, ayant regardé dans son pot et le voyant plein,
emporte son yau et vous raporte en lieu de bon vin. Dame! je vous
laisse à penser s'il est de la confrairie de saint Prix[102]!»
[Note 102: C'est-à-dire s'il est pris. Le plus souvent
cette locution s'employoit pour un homme marié. V. Oudin,
_Curiosités françoises_.]
Le charlatan ayant ainsi expliqué l'utilité de sa poudre[103], on
croyoit qu'il en alloit faire l'experience, quand il changea tout
d'un coup de discours pour tenir tousjours son monde d'autant plus
en haleine, et se mit à faire une longue digression sur l'experience
qu'il avoit acquise par ses voyages, tant par la France qu'autre
part, à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eust pas
plutost achevé la parole, qu'on ouït sortir du milieu de la foule
la voix d'un homme qui disoit: «Pardieu! je voudrois qu'il m'eust
cousté dix pistoles et que ce qu'il dit fût vray! Il y a plus d'un
mois que je ne dors ny nuit ny jour, non plus qu'une ame damnée!»
Cette voix estoit celle du poëte, qui prenoit cette occasion de
paroistre, ainsi qu'il avoit esté accordé entr'eux. Le charlatan
luy dit qu'il falloit donc qu'il eust quelque dent gastée, et qu'il
s'approchast. Et pource que Sibus feignoit d'en faire quelque
difficulté: «Approchez, vous dis-je, reitera le fin matois; nostre
veuë ne vous coustera rien. Je ne sommes pas si guiable que je sommes
noir; s'il n'y a point de mal, je n'y en mettrons pas.» Nostre petit
homme s'avança donc, et l'autre, luy ayant fait ouvrir la bouche et
luy ayant long-temps farfouillé dedans, luy dit qu'il ne s'etonnoit
pas s'il ne pouvoit dormir; qu'il avoit deux dents gastées, et que,
s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les
perdre toutes. Après plusieurs autres ceremonies que je passeray sous
silence, Sibus le pria de les luy arracher; mais quand ce fut tout
de bon, et que des paroles on en fut venu à l'execution, quelque
propos qu'il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grace, la
douleur qu'il sentoit estoit si forte qu'elle luy faisoit à tous
momens oublier sa resolution. Il se roidissoit contre son charlatan,
il s'ecrioit, reculant la teste en arrière; puis, quand l'autre avoit
esté contraint de le lascher: «Ouf! continuoit-il, portant la main
à sa joue et crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait de mal!»
C'estoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les
larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s'ecriant comme un
perdu, protester neantmoins en mesme temps que celuy qui le mettoit
en cet estat et le faisoit plaindre de la sorte ne luy faisoit aucune
douleur. Aussi, quoy qu'il en dît, y avoit-il si peu d'apparence, que
le charlatan luy-mesme, au lieu de deux dents qu'il avoit mises en
son marché, ne luy en voulut arracher qu'une. Il ne faut pas demander
si le poëte fut aise de s'en voir quitte à si bon compte; mais ce
fut bien à dechanter quand, estant allé le soir chez son homme pour
toucher son salaire, l'autre le luy refusa, alleguant qu'il avoit
tant crié qu'il luy avoit plus nuy que servy; qu'il ne luy avoit rien
promis qu'à condition qu'il souffriroit sans se plaindre qu'on luy
ostât deux dents, et qu'il n'avoit pas osé les luy arracher, de peur
que, par ses cris, il ne le dechalandast pour jamais. Il ne faut pas
demander s'il y eust là-dessus une grande querelle entre ces deux
personnages. Le poëte, faute d'autres armes, a recours aux injures,
et, pour tâcher d'attirer quelqu'un en sa faveur, se plaint que
l'autre luy a arraché une gencive et appelle le charlatan bourreau.
Celuy-cy s'en moque, et dit en riant qu'il a de bons temoins qui luy
ont entendu dire à luy-mesme qu'il ne luy avoit fait aucun mal. Je
passois par hazard par là lorsque cette plaisante repartie fut faite
au pauvre Sibus, que je decouvris, malgré sa petitesse, au milieu
de cent personnes qui l'entouroient. Je demanday ce qu'il y avoit,
et l'on m'apprit tout ce que je viens de vous dire. Je vous avoue
que cette avanture, toute plaisante qu'elle est, ne laissa pas de
m'attendrir et de me donner de la compassion; et, jugeant qu'un homme
qui vendoit ses dents pour avoir de quoy manger devoit estre en une
etrange necessité, je tiray mon poëte de la foule et le menay souper
chez moy. Je ne sçay pas comment il s'en fût acquité s'il eust eu
toutes ses dents; mais je vous jure qu'à le voir bauffrer je n'eusse
jamais deviné qu'il en eust manqué d'une seule, et qu'il me fit bien
rabaisser de l'estime que j'avois pour le miracle de Sanson, qui
defit tant d'ennemis avec la maschoire d'un asne, faisant trois fois
plus d'execution avec une maschoire moindre pour le moins trois fois.
Après le souper, je ne pus m'empescher de luy lascher quelque petit
trait de raillerie sur son avanture passée. Mais tournant subitement
la chose en galanterie: «Je croy bien, me dit-il; n'ay-je pas eu
raison de m'en defaire? Elles n'estoient bonnes qu'à me faire de la
depense et vouloient tousjours manger.» Cette reponse me surprit;
mais il m'en fit une autre quelques jours après qui, pour n'estre pas
si aiguë ny si plaisante, ne laisse pas, selon mon jugement, d'estre
aussi adroite.
[Note 103: On peut rapprocher de cet éloquent _boniment_,
pour employer l'expression argotique en cours aujourd'hui,
les discours que Sorel, dans le _Francion_ (1673, in-12, p.
530 et 562), fait tenir sur le Pont-Neuf à un arracheur de
dents et à un charlatan. C'est de la réclame de même force
et de même style. Cette ressemblance et quelques autres
détails de fait et de forme me donneroient presque à penser
que cette histoire du poète Sibus pourroit bien être de
Sorel.]
Contraint comme l'autre fois par la necessité, il alla encore sur le
Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites. Il esperoit
de n'estre pas reconnu, pource qu'il s'estoit deguisé du mieux qui
luy avoit esté possible; mais la chose estoit allée contre sa pensée,
et, l'ayant encore reconnu en passant par là, il eut bien l'adresse,
lors que je l'en pensay gausser, de me dire froidement: «Pardieu!
cinquante pistolles sont bonnes à gagner», pour me faire croire que
ce qu'il en avoit fait n'avoit esté que par gageure.
Ce sont les moyens par lesquels Sibus taschoit à subsister.
Neantmoins, pource qu'il ne pouvoit pas fournir de dents autant
qu'il luy en eust fallu tous les jours, je dis quand mesme on les
lui auroit payées, voicy encore une autre invention dont il s'avisa:
Comme sa veine n'estoit pas des plus fertiles, ny de celles qui
portent de l'or, il faisoit faire des vers par quelqu'autre, qu'il
vendoit sous main à son libraire, et l'autre avoit pour soy le
gain de la dedicace, dont il ne manquoit pas de faire part à Sibus
pour le bon office qu'il croyoit qu'il luy eust rendu en faisant
imprimer sa pièce[104]. Vous me demanderez comme est-il possible que
des libraires voulussent donner un seul teston d'un si miserable
travail. Voicy l'artifice dont il usoit pour les attraper: Quelques
jours avant que de leur parler de ce qu'il desiroit mettre sous la
presse, il envoyoit tous ses amis au Palais s'enquerir à tous les
libraires s'ils n'avoient pas un tel ouvrage de monsieur un tel[105].
Ceux-cy, voyant tant de gens venir demander son livre, croyoient
qu'indubitablement ce devoit estre quelque chose de bon: de sorte
qu'au commencement il en tiroit d'assez bonnes sommes. Mais enfin ils
descouvrirent la trame et le firent mettre une fois en prison pource
qu'il leur avoit vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous diferent
titre, qu'il avoit aussi dedié à diverses personnes pour en tirer
plus d'argent.
[Note 104: Furetière, dans sa satire _les Poètes_, parle
aussi des procédés de ces mendiants à la dédicace:
Il espéroit tirer cent écus du libraire,
Et vendre cent louis l'epistre liminaire,
Prenant pour protecteur quelqu'orgueilleux faquin
Qui payroit chèrement l'or et le maroquin.]
[Note 105: C'est justement la manoeuvre que M. Scribe a
renouvelée dans son _Charlatanisme_ pour faire vendre le
livre de son intéressant médecin, le docteur Rémy.]
Vous voyez quelle sorte de vie ce petit homme mène, et combien
d'affronts il est sujet à recevoir, jusque là que les petits enfans
luy font tourner son chapeau sur la teste et luy donnent des coups
d'epingles dans les fesses toutes les fois qu'ils le rencontrent
en un certain lieu nommé l'Orvietan[106], où il ne manque jamais
de les aller chercher pour un sujet que je ne veux pas dire, et
qu'ils le reconduisirent une fois à coups de pierres du terrain de
Notre-Dame, où il va aussi tous les soirs de l'esté pour le mesme
dessein, jusques au logis d'un chanoine de condition, où il se sauva.
Avec tout cela, neantmoins, vous devez sçavoir qu'il n'y eut jamais
de vanité pareille à celle de ce petit personnage, et qu'il ne
croit pas qu'il y ait au monde d'esprit comparable au sien. Il est
si friand de louange, que, luy ayant refusé des vers qu'il m'avoit
demandez pour mettre au devant de l'un de ses ouvrages, il a bien
eu l'impudence d'en composer qu'il y a appliquez sous mon nom, et
que, messieurs..., etc..., luy en ayant donné d'autres où il ne se
trouvoit pas assez loué à sa fantaisie, il les changea et gasta tous
pour y mettre plus d'eloges. C'est tout ce que je vous apprendray
de Sibus, dont je ne feray pas l'histoire plus longue, m'imaginant
qu'elle l'est assez pour vous avoir beaucoup ennuyé.»
[Note 106: C'est sans doute le lieu, voisin du Pont-Neuf,
où se tenoit le charlatan qui vendoit la drogue fameuse
dont nous avons déjà parlé dans une _note_ de notre
édition du _Roman bourgeois_ (p. 106), et qui lui devoit
son surnom. L'Orviétan est souvent rappelé dans les
_Mazarinades_; il y est même mis en scène, témoin _les
Sanglots de l'Orviétan sur l'absence du cardinal Mazarin
et son adieu, en vers burlesques_, 1649, in-4; _Dialogue
de Jodelet et de l'Orviatan_ (sic) _sur les affaires
de ce temps_, 1649, in-4.--Je dois à une obligeante
communication de M. J. Ravenel de savoir le véritable nom
de cet homme célèbre. Voici la mention qu'il a trouvée à
l'Hôtel-de-Ville, dans les registres de la paroisse de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas: «Christophe Contugi, dit de
Lorvietan (il signe Lorvietano), temoin (4 janvier 1652) au
mariage de Jean-Baptiste Valeri et Catherine Marcovis.»]
L'historien du poëte n'eut pas plustost prononcé cecy que Sylon
prit la parole pour l'asseurer qu'au contraire il y avoit pris
beaucoup de satisfaction. Ils se mirent ensuite à faire diverses
reflections sur ce petit personnage, et, pource que l'historien dit
qu'il falloit que ce fût une ame bien basse de se mesler ainsi d'une
chose où il n'entendoit rien (ils parloient de sa poesie): «Tant
s'en faut, repliqua Sylon; je trouve, pour moy, que ce doit estre un
habile homme, d'avoir trouvé moyen de vivre d'un mestier qu'il ne
sçait pas.--En effet, repartit l'historien avec un souris que cette
reponse attira sur ses lèvres, si Diogène eut raison, voyant qu'on
se gaussoit d'un miserable musicien, de le louer bien fort de ce
qu'entendant si mal son mestier il ne s'estoit point mis à celuy de
voleur, ne peut-on pas dire aussi que Sibus ne peut recevoir trop de
louange de ce que, gagnant si peu dans sa profession et y reussissant
si mal, il a eu neantmoins la constance d'y perseverer jusques à la
fin, sans qu'il luy ait jamais pris envie de se faire pendre pour
une mauvaise action.--Voulez-vous que je vous die? reprit Sylon; ma
foy, moquons-nous de luy tant qu'il nous plaira; si n'en peut-il
si peu sçavoir qu'il n'en sçache autant que la pluspart de ceux de
sa profession qui passent pour les plus habiles.--Que dites-vous,
repondit l'historien, et à quoy pensez-vous? La poesie françoise
n'est-elle pas aujourd'huy en un tel poinct qu'il ne s'y peut rien
adjouster? Et le poëme dramatique, entr'autres, ne s'est-il pas elevé
à un tel degré de perfection que, du consentement de tout le monde,
il ne sçauroit monter plus haut? Se peut-il rien voir de plus beau
que le sont la _Mariane_[107], l'_Alcionée_[108], l'_Heraclius_[109],
_les Visionaires_[110]?--Aussi ne condamnay-je pas, repliqua Sylon,
toutes les pièces de theatre ny tous les poëtes; et je vous avoueray
mesme, si vous le voulez, que je ne crois pas que, depuis qu'il y
a des vers et des poëtes, il y ait jamais rien eu, pour ce qui est
de la beauté de l'invention, de comparable, soit en grec, latin ou
françois, aux _Visionaires_ que vous venez de nommer. Mais tant y a
que, comme une goute d'eau ne fait pas la mer, vous ne pouvez pas
conclure que, pour une pièce peut-estre que nous avons eue exempte
des defauts des autres, nostre poesie soit en un si haut point de
perfection que vous la mettez: car, je vous prie, le poëme dramatique
n'estant qu'une pure, vraye et naïve image de la societé civile,
n'est-il pas vray que la vraysemblance n'y peut estre choquée le
moins du monde sans commettre une faute essentielle contre l'art?
Les poëtes mesmes tombent d'accord de cecy, puis qu'ils ne nous
chantent autre chose pour authoriser leur unité de scène et de lieu;
et pourtant où m'en trouverez-vous, je dis de ceux-mesmes que vous
m'aportez pour modèles, qui ne l'ayent violée une infinité de fois
dans leurs plus excellens ouvrages? Montrez-moy une pièce exempte
de soliloques; cependant y a-t'il rien de plus ridicule et de moins
probable que de voir un homme se parler luy seul tout haut un gros
quart d'heure? Cela nous arrive-t'il jamais quand nous sommes en
nostre particulier, je dis dans le plus fort de nos passions les plus
violentes? Nous pousserons bien quelque fois quelque soûpir, nous
ferons bien un jurement; mais de parler long-temps, de resoudre nos
desseins les plus importans en criant à pleine teste, jamais. Pour
moy, je sçay bon gré à un de mes amis, qui, faisant ainsi parler
Alexandre avec luy-mesme dans une pièce burlesque, fait dire en mesme
temps par un autre acteur qui le surprend en cette belle occupation:
«Helas! vous ne sçavez pas? Alexandre est devenu fol.--Hé! comment
cela? repond un autre.--Hé! ne voyez-vous pas, reprend le premier,
que le voilà qui parle tout seul?» Ce n'est pas là neantmoins le plus
grand de leurs defauts. En voicy encore un autre aussi insupportable
à mon gré. Vous y verrez une personne parler à son bras et à sa
passion, comme s'ils estoient capables de l'entendre: _Courage, mon
bras; Tout beau, ma passion_. Mettons la main sur la conscience:
nous arrive-t'il jamais d'apostropher ainsi les parties de nostre
corps? Quand vous avez quelque grand dessein en teste, quand vous
vous devez battre en duel, faites-vous ainsi une belle exhortation à
vostre bras pour l'y resoudre? Disons nous jamais: _Pleurez, pleurez,
mes yeux_[111]? non plus que: Mouchez, mouchez-vous, mon nez? Çà,
courage, mes pieds, allons-nous-en au fauxbourg Saint-Germain? Vous
me direz que c'est une figure de rhetorique qui a esté pratiquée de
tous les anciens. Je vous repons qu'elle n'en est pas moins ridicule
pour estre vieille; que ce n'est pas la première fois que l'on a fait
du vice vertu; qu'il n'y a point d'autorité qui puisse justifier ce
qui choque le jugement et la vraysemblance, et qu'enfin les anciens
ont failly en cecy, comme ils ont manqué quand ils ont fait durer des
sujets d'une pièce plusieurs mois, et qu'ils n'observoient ny unité
de lieu, ny de scène. Qu'on ne me pense donc point payer d'authorité:
il n'y a vice ny defaut que je ne justifie, s'il ne faut pour cela
que le trouver dans un ancien autheur. Il n'y a point d'_Age, anime!_
dans Senèque qui puisse rendre bon: «Courage, mon ame!» en françois.
[Note 107: Tragédie de Tristan Lhermite, qui, jouée en
1636, balança le succès du _Cid_ (_Histoire du théâtre
français_, t. 5, p. 191). Mondory jouoit le rôle d'Hérode,
qui lui coûta bon, comme dit Tallemant, «car, comme il
avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi
être ce qu'il representoit, et il lui tomba, en jouant ce
rôle, une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer
depuis.» (Edit. in-12, t. 10, p. 45.)]
[Note 108: Tragédie de du Ryer, jouée en 1639. C'est là que
M. le duc de La Rochefoucauld prit les deux vers dont il
fit la devise de son amour pour Mme de Longueville:
Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurois faite aux dieux.]
[Note 109: C'est la tragédie de Corneille, jouée en 1647.]
[Note 110: Comédie de Desmarets, représentée en 1637 avec
un immense succès. On l'appeloit l'_inimitable comédie_.]
[Note 111: On sait que c'est l'exclamation de Chimène, dans
le _Cid_:
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau:
La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.]
C'est encore une bonne sottise que ces sentimens qu'ils appellent
cachez. Ils nomment sentiment caché ce qu'un personnage prononce sur
le theatre seulement pour éclaircir l'auditeur de ce qu'il pense, en
sorte que les autres acteurs avec qui il parle n'en entendent rien.
Par exemple, dans le _Belissaire_[112], pièce dont je fais d'ailleurs
beaucoup d'estat et dont j'estime l'autheur, lors que Leonce le veut
tuer, ce dernier, après luy avoir fait un grand conte que Belissaire
a fort bien entendu, s'écrie:
Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle[113].
[Note 112: C'est la tragédie de Rotrou, jouée en 1643,
imprimée l'année suivante, Paris, Anthoine de Sommaville,
in-8.]
[Note 113: Ce vers est en _a parte_ dans la scène 2 du 1er
acte.]
Dans le _Telephonte_[114], Tindare dit à son rival, qui veut epouser
sa maistresse: _Traistre, je t'arracheray plutost l'ame_, ou quelque
chose de semblable; puis il poursuit comme si de rien n'estoit, et
l'autre n'y prend pas garde le moins du monde. Or je dis qu'il n'y
a rien de plus ridicule que cette sorte de sentimens cachez, pource
qu'il n'est nullement probable que Leonce, par exemple, qui vouloit
tuer Belissaire, fût si sot, dans une occasion comme celle-là, que
de dire tout haut, à moins que de faire son coup à mesme temps:
_Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle_. C'estoit pour se faire
decouvrir. En second lieu, quand il seroit assez fol, je demande
pourquoy Belissaire, qui a si bien entendu tout ce qu'il luy a dit
jusqu'icy, et qui entendra fort bien tout ce qu'il luy dira après,
n'entend point ce vers icy aussi bien que les autres. Ces sentimens
cachez, dites-vous, sont necessaires pour instruire l'auditeur;
mais, si l'auditeur les oit bien du parterre ou des loges, comment
Belissaire, qui est sur le theâtre avec Leonce, ne les entend-il pas?
Qu'est-ce qui le rend si sourd à poinct nommé? Y a-t-il là aucune
probabilité? Il y en a si peu que ce n'est pas la première fois que
cette sorte d'impertinence leur a esté reprochée[115]. Aussi, ayant
dessein de ne leur porter que des botes nouvelles, c'est-à-dire
de ne leur rien reprocher qui leur ait dejà esté objecté, pource
qu'autrement cette matière s'etendroit à l'infiny, j'avoue que j'ay
tort de m'arrester à une chanson qui leur a esté si souvent rebatue.
[Note 114: Tragi-comédie de Gabriel Gilbert, imprimée en
1642, puis réimprimée plus tard sous le titre de _Philoclée
et Téléphonte_. «Cette pièce, où Richelieu déposa quelques
pensées et quelques vers, fut jouée par les deux troupes
royales.» (_Catal. Soleinne_, t. 1, p. 265.) La Chapelle en
reprit le sujet en 1682, et en tira une tragédie qui eut
quelque succès.]
[Note 115: C'étoit l'opinion de La Fontaine, et l'on sait
comment un jour, au milieu même d'une discussion à ce
sujet, Boileau lui prouva par un argument _ad hominem_ la
vraisemblance des _a parte_. (V. Walckenaer, _Histoire de
la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine_, 1re édit., p.
78-79.)]
Voulez-vous rien de plus ridicule que leurs fins de pièces, qui se
terminent toujours par une reconnoissance, le heros ou l'heroïne ne
manquant jamais d'avoir un coeur, une flèche ou quelqu'autre marque
emprainte naturellement sur le corps[116].
[Note 116: Ces dénoûments étoient de tradition antique. Il
est rare que les pièces de Térence ou de Plaute finissent
autrement.]