C'est pourtant à ce dernier mestier qu'il s'est apliqué

principalement, et c'est celuy qui l'a le plus fait connoistre dans

le monde. Aussi ne vous entretiendray-je guère que de Sibus le

poëte, ses principales avantures luy estant arrivées sous ce dernier

personnage, ainsi que vous le verrez par le recit que je vais faire

de ce que j'ay pû apprendre de sa vie.

Pour commencer donc par la naissance de nostre heros, comme j'ay

remarqué dans les bons romans qu'il faut toûjours faire, je vous

diray que vous ne pouviez trouver personne qui vous en pût mieux

instruire que moy, personne n'en ayant jamais eu connoissance. Vous

diriez que ce petit homme ait esté trouvé sous une feuille de chou

comme Poussot[86], ou qu'il soit sorty de la terre en une nuit comme

un champignon. Tant y a qu'il a esté si heureux qu'il n'a jamais

connu d'autre père que Dieu, ny d'autre mère que la Nature. Il coula

les premiers jours de sa vie dans Nostre-Dame; ses premières années

dans plusieurs autres eglises, sous un habit bleu[87], avec un tronc

à la main, et les suivantes dans le collége de Lizieux[88], où il

trouva moyen de s'elever à l'estat de cuistre[89]. Ce fut là qu'à

force de lire les plus rares chefs-d'oeuvre de nos poëtes françois,

qu'il rapportoit tous les jours du marché avec le beurre et les

autres drogues qu'il achetoit pour le disner de son maistre, il luy

prit une si forte passion pour la poësie, qu'il resolut, ainsi qu'il

disoit alors, de devouer toutes les reliques du peloton de ses jours

au service des neuf pucelles du mont au double coupeau. Mais pour

ce qu'à son gré, pour un poëte de cour tel qu'il vouloit estre, il

ne se trouvoit pas bien dans un collége, il se resolut de changer

l'université pour le fauxbourg Saint-Germain. Il y alla donc loger au

haut d'un grenier, et vous ne sçavez pas la belle invention dont il

usoit pour y escrire ses beaux ouvrages sans qu'il luy en coustast

rien en plume, en encre ny en chandelle. Il avoit l'industrie de

laisser tellement croistre l'ongle du doigt qui suit le poulce de

la main droite qu'il le tailloit et en ecrivoit après comme d'une

plume. «Parbleu! voilà un galand homme! s'escria icy l'amy de Sylon.

Ne s'en sert-il point aussi au lieu de chausse-pied, et ne vend-il

point les autres pour faire des lanternes?--C'est un trafic dont je

ne voudrois pas jurer qu'il ne se soit avisé, continua Sylon; mais

tant y a qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans la longueur de

ses ongles qui ne passe pour une très grande galanterie au royaume de

Mangy[90], ou de la Chine et de Cochinchine, comme aussi parmy les

naïres[91] de la coste Malabare, où les grands ongles ne se portent

que par les nobles, et où c'est une marque de roture de les avoir

courts. C'est peut-estre, repliqua l'amy de Sylon, ce qui fut cause

de la belle mode qui courut parmy nos godelureaux il y a quelque

temps, de laisser ainsi croistre l'ongle du petit doigt[92]. Quoy

qu'il en soit, reprit Sylon, ce fut l'artifice dont usa Sibus pour ne

point acheter de plume. Au lieu d'encre, il se servoit de suye qu'il

détrempoit dans de l'eau: de sorte que, son ecriture roussissant à

mesure qu'il la faisoit, il disoit par galanterie à ceux qui l'en

railloient que c'estoit qu'il n'ecrivoit qu'en lettres d'or; et il

fit un petit trou, qu'il avoit soin de boucher tous les matins d'une

cheville, à une meschante cloison qui separoit son galetas de celuy

d'une blanchisseuse chez laquelle il logeoit, de manière que, la

lueur de la lampe à la faveur de laquelle la blanchisseuse sechoit

son linge venant à passer par ce trou, il appliquoit son papier

justement au devant, et deroboit ainsi sans pecher ce qu'il n'avoit

pas le moyen de payer. Pour le jour, il le passoit ou à corriger les

fautes dans une imprimerie[93], ou à se promener dans la court du

logis où il demeuroit: car j'oubliois à vous dire qu'il avoit aussi

trouvé le moyen de se chauffer à peu de frais. Il avoit remarqué un

matin par sa fenestre qu'il sortoit une epaisse fumée d'un gros tas

de fumier qui estoit dans la court. Nostre poëte jugea que c'estoit

là son fait, et ne manqua pas un seul jour de l'hyver d'y faire son

peripatetisme et d'y aller rechauffer le feu de sa veine.

[Note 86: C'est-à-dire comme Poucet, qui portoit, à ce

qu'il paroît, dans les contes de nourrice, le nom qu'on

lui donne ici, avant que Perrault eût immortalisé l'autre.

Il n'a pas respecté cette particularité de sa naissance,

mais elle a été religieusement conservée dans l'histoire de

Tom-Thumb (_Tom-Pouce_), le petit Poucet des Anglois.]

[Note 87: «C'estoit ainsi qu'on habilloit, dit Furetière

(_Roman bourgeois_, édit. elzev., p. 330), les pauvres

orphelins et les enfans de l'hospital, témoin ceux du

Saint-Esprit et de la Trinité.»]

[Note 88: Ce collége, l'un des plus fameux de l'ancienne

Université de Paris, se trouvoit alors, non pas rue

Saint-Jean-de-Beauvais, où il fut dans les derniers temps

qui précédèrent la Révolution, et où il fut remplacé par

une caserne, mais rue Saint-Etienne-des-Grès.]

[Note 89: C'est-à-dire valet de classe, de l'allemand

_küster_. Dans les _Cent nouvelles nouvelles_, on lit

_coustre_.]

[Note 90: Il faut lire ici, je crois, _Manchy_, abréviation

de Mantchourie.]

[Note 91: Les _naïres_ sont, parmi les Indiens, les nobles

qui portent les armes.]

[Note 92: On connoît ces vers d'Alceste à Célimène sur

cette mode des muguets du XVIIe siècle (_le Misanthrope_,

acte 2, sc. 2):

Mais au moins, dites-moi, Madame, par quel sort

Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort?

Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime

Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?

_Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt_

Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?

On lit aussi dans la nouvelle tragi-comique de Scarron,

_Plus d'effet que de paroles_, au sujet du prince de

Tarente: «Il s'étoit laissé croître l'ongle du petit doigt

de la gauche jusqu'à une grandeur étonnante, ce qu'il

trouvoit le plus galant du monde.» Cette mode venoit sans

doute de ce qu'il falloit _gratter_ avec l'ongle, et non

pas frapper, à la porte de la chambre du roi, pour annoncer

qu'on désiroit entrer. Porter l'ongle long, c'étoit donc

montrer indirectement qu'on étoit reçu chez Sa Majesté.

Par flatterie, on grattoit aussi chez les gens les plus

puissants. Tallemant, voulant donner une preuve du crédit

de Desnoyers lorsqu'il mourut, dit: «On grattoit déjà à sa

porte comme à celle du cardinal.» (Edit. in-12, t. 3, p.

78.)]

[Note 93: C'étoit souvent alors le métier des pauvres

diables d'auteurs ou de prêtres. V. dans notre tome 2,

p. 79, _le Factum du procez de messire Jean contre dame

Renée_.]

C'estoit sur cette plaisante façon de vivre que, faisant reflexion:

«C'est ainsi, disoit-il en luy-mesme, taschant à se persuader qu'il

estoit un bien grand personnage, à force de se comparer aux plus

grands hommes de l'antiquité, dont il avoit leu quelque chose dans

de meschans lieux communs; c'est ainsi que se promenoient Aristote

dans son licée, Platon dans son academie, Zenon sous ses portiques,

Epicure dans ses jardins, Diogène dans ses cynozarges, Pyrrhon dans

ses deserts, Orphée dans ses forests, tant de bons anachorettes

dans leur solitude, et nostre premier père Adam dans le paradis

terrestre.» Ces pensées le faisoient tomber dans d'autres qui ne luy

donnoient pas moins de satisfaction. Il comparoit la peine qu'il

prenoit la nuit pour gagner de quoy vivre à celle qu'avoit Cleanthes

de tirer de l'eau toutes les nuits pour avoir le moyen de philosopher

le reste de la journée, et sa plaisante façon d'ecrire le faisant

souvenir de la lanterne d'Epictète, qui fut vendue trois mille

drachmes après son deceds[94], il se persuadoit que le petit trou

qu'il avoit fait à sa cloison pourroit bien estre quelque jour aussi

celèbre. Il est vray que, du commencement, il luy survint un accident

qui modera bien sa joye: il remarqua qu'à force de se promener le

long de sa court il usoit bien plus de souliers, et qu'une paire

de bouts qui avoit coustume de luy durer plus de quinze jours ne

luy en servoit plus que douze. Que fit-il? Il se resolut au repos.

C'estoit un plaisant spectacle de considerer nostre petit enfant

barbu planté comme une fourche devant une montagne de fumier, en

humer l'exhalaison, et passer un demy-jour sans se mouvoir. Que s'il

entendoit quelque bruit, il se contentoit de tourner la teste, car il

n'avoit garde de se remuer tout à fait, de peur d'user toujours ses

souliers d'autant. Il s'imagina mesme que ce fumier luy pourroit bien

estre utile à moderer les ardeurs de la faim, ayant ouy dire que les

cuisiniers mangent beaucoup moins que les autres hommes, à cause des

fumées des viandes qui les nourrissent; mais ce ne fut pas le seul

artifice dont il se servit pour suppléer au deffaut de nourriture.

Par malheur, ayant mis le nez un jour dans Aulu-Gelle, il y leut

que le medecin Erasistrate avoit trouvé l'invention de demeurer

long-temps sans manger par le moyen d'une corde dont il se serroit

le ventre[95]. Sibus jugea que c'estoit là un exemple dont il devoit

faire son profit; et pour ce que ce n'estoit pas, à son advis, tant

au ventre qu'à la gorge que le mal le tenoit, il voulut encherir sur

cette invention, et s'etreignit le col de telle sorte qu'il se pensa

etrangler, et en fut long-temps malade.

[Note 94: C'est Lucien qui nous donne ce détail dans sa

satire _contre un ignorant qui faisoit une bibliothèque_:

«Mais pourquoi, dit-il, te rapporter les exemples d'Orphée

et de Neanthus? De notre temps, il s'est trouvé un homme,

et il est encore en vie, qui a acheté la lampe de terre

d'Epictète trois mille drachmes: car il espéroit qu'en

lisant les nuits à la lueur de cette lampe, la sagesse

d'Epictète viendroit incontinent à lui pendant son sommeil,

et qu'il deviendroit tout semblable à ce merveilleux

vieillard.» Lucien parle encore du collectionneur qui

acheta le bâton de Protée le cynique moyennant un talent

(5,500 fr. à peu près). De notre temps, la canne de

Voltaire, je dis la vraie, n'auroit pas été à la moitié de

ce prix.]

[Note 95: Ce sont les fragments mêmes d'un livre

d'Erasistrate qu'Aulu-Gelle cite à ce sujet. (_Noctes

atticæ_, lib. 16, cap. 3.)]

Ce n'est pas que, quand il pouvoit manger aux despens d'autruy, il ne

s'en acquitast de très bonne sorte, car, pour luy, s'il se trouvoit

en quelque occasion où il fallût mettre la main à la bourse, il s'en

excusoit fort bien, alleguant que, comme Protogène, en faisant à

Rhodes le portrait de Jalise, n'avoit vescu que d'eau et de lupins

pendant plus de sept ans qu'il y travailla, il estoit obligé de mesme

d'observer un regime semblable à cause de son grand poëme auquel il

estoit occupé. Toutefois, ce fut une chose bien plaisante, un soir de

Saint-Martin, qu'il se servit de cette defaite envers un solliciteur

de procez qui logeoit en mesme maison que luy, et qui luy avoit

demandé s'il ne vouloit pas qu'ils fissent la Saint-Martin ensemble:

car celui-cy, voyant rostre homme si eloigné de la proposition

qu'il luy avoit faite, se contenta d'envoyer querir pour son souper

un poulet, jugeant que cela suffisoit pour luy. Mais il ne fut

pas plutost à table que, Sibus s'en estant approché petit à petit,

puis en prenant une cuisse de poulet: «Deussay-je interrompre, luy

dit-il, mon travail pour quinze jours, si faut-il que j'en taste,

tant je trouve qu'il a bonne mine.--Nous en pouvons encore envoyer

querir un autre, repliqua le solliciteur, si le coeur vous en

dit.--Ah! mon Dieu! reprit le poëte, que ce discours desesperoit,

ne me donnez point occasion de violer ma loy davantage: car, s'il y

avoit plus de viande, j'ay si peu de pouvoir sur moy que je ne me

pourrois empescher d'en manger.» Il eluda donc ainsi la proposition

du solliciteur. Neantmoins, comme celuy-cy, qui n'attendoit pas ce

renfort, n'avoit fait acheter à souper que ce qu'il luy en falloit,

il se trouva que, sa faim n'estant qu'à demy rassasiée, il fut

obligé d'envoyer encore querir un autre poulet. Le poëte ne fit pas

semblant de s'en appercevoir; mais, quand il fut sur la table et

qu'il eut bien fait de l'etonné: «Ne vous l'avois-je pas bien dit,

continua-t-il en se mettant encore après, que je ne me pourrois

empescher d'en manger?»

C'est ainsi que Sibus vivoit le moins qu'il pouvoit à ses despens, et

le plus qu'il luy estoit possible à ceux d'autruy; et ce fut en ce

temps-là qu'à force de vendre ce qui n'estoit pas à luy, c'est-à-dire

les sonnets et les odes qu'il avoit derobés, et d'epargner en bois,

en chandelle, et principalement en viande, il amassa de quoy acheter

d'une crieuse de vieux chapeaux, des canons de treillis[96] et

une vieille panne. Il ne faut pas demander s'il se trouva brave

quand il l'eut attachée à son manteau, et s'il fit estimer sa

marchandise à tous ceux qu'il connoissoit. Tantost, afin d'avoir

occasion d'en parler, il disoit qu'il croyoit avoir esté trompé;

tantost il demandoit s'il n'avoit pas eu bon marché, et surtout il

ne manquoit pas de dire qu'il avoit veu un homme fort bien fait en

offrir autant que luy en sa presence. Ces importunes reflections,

dont il lassa tout le jour la patience d'un chacun, firent qu'on

se resolut de luy faire oster son manteau dès le soir mesme, afin

d'avoir le plaisir de voir avec quelle force d'esprit il supporteroit

la perte de ce bien-aimé. Pour ce dessein, comme il s'en retournoit

chez luy fort tard, on mit dans un coin de rue par où il devoit

passer une lanterne, avec un papier tout proche, où estoit escrit en

grosse lettre: «Rends le manteau, ou tu es mort.» La poltronnerie du

poète estoit si connue qu'on sçavoit bien que, quelque amour qu'il

luy portast, il ne laisseroit pas de le quitter aussi tost qu'il

auroit leu ce billet. Aussi n'y manqua-t-il pas, et, dès qu'un de

ses amis qui s'en retournoit avec luy, et qui estoit de l'intrigue,

eust ramassé le papier, il osta bravement son manteau de dessus

ses espaules, et, le couchant auprès de la lanterne: «Quelque sot,

dit-il, aimeroit mieux un manteau que sa vie.» Son amy, à dessein de

l'eprouver, luy dit que, pour luy, il n'estoit pas resolu de laisser

ainsi le sien à si bon marché. Sibus ne l'entendit pas seulement,

car, dès qu'il avoit eu posé son manteau, il s'estoit mis à fuir de

si bonne sorte qu'il estoit dejà bien loin. Je ne vous entretiendray

point des lamentations qu'il fit sur sa mauvaise avanture lors

qu'il fut chez luy, et que la seureté où il se vit luy permit de

faire reflection sur la perte qu'il venoit de faire. Tous ceux qui

estoient du complot ne manquèrent pas de le venir voir aussi-tost,

disant qu'ils venoient d'apprendre le danger qu'il avoit couru; mais

toutes leurs consolations furent inutiles, et il n'y eust que la

restitution qu'ils luy firent de son manteau capable d'appaiser son

affliction. Faisant tant d'estat de ce bel accoustrement, je vous

laisse à penser s'il estoit homme à le prophaner et pour mettre à

tous les jours ce beau fruit d'une diette qui avoit plus duré que

celle de Ratisbonne[97]. Que pouvoit-il donc faire? Car d'avoir

un autre manteau il n'en avoit pas le moyen, et il ne se pouvoit

aussi resoudre à porter celuy-cy ordinairement. Il trouva un autre

expedient, qui fut de ne bastir sa pane[98] qu'à grands poincts

à son manteau, de sorte qu'il luy estoit facile de la mettre et

de l'oster quand il luy en prenoit fantaisie. Pour ses canons de

treillis, il s'avisa de les passer dans ses bras pour conserver ses

coudes et luy servir de gardes-manches.

[Note 96: C'est-à-dire de grosse toile, comme celle dont

les paysans et les maçons avoient des habits. (_Dict. de

Trévoux._) Ce mot est mis ici par ironie, à cause de sa

ressemblance avec celui de _trélis_, fine étoffe depuis

très long-temps célèbre. (V. Fr. Michel, _Recherches sur

les étoffes de soie_, t. 1, p. 115), et dont on fait encore

l'habillement de jambe des gens à la mode:

Puis le bas de _trélis_ honnête

Lui fait la jambe encor mieux faite.

(_Vers à la Fronde sur la mode des hommes_, 1650, in-4.)]

[Note 97: C'est à Ratisbonne que se tenoient alors les

diètes de l'Empire, à cause de la commodité qu'avoient les

princes allemands d'y faire venir de leurs Etats des vivres

à peu de frais.]

[Note 98: C'étoit une étoffe de soie à longs poils dont on

doubloit les manteaux.]

--Ah! vrayment, interrompit Sylon, c'estoit donc bien le moins que je

pusse faire que de luy payer son fil et la peine qu'il avoit prise

à se deboter et se harnacher de sa pane! car j'oubliois à vous dire

que je l'ay tantost pensé meconnoistre, tant il estoit brave au prix

de ce que je le venois de voir à la Grève.--Vous ne luy deviez pas

beaucoup pour cela, reprit son amy, car ne vous imaginez pas qu'il

change de fil quand il la decout; il ne manque jamais à le serrer

pour la prochaine fois.

Avec tout son bon menage, neantmoins, il ne se put empescher de

devoir quatre ou cinq termes à son hotesse. Jugez si c'estoit

une debte bien asseurée! Il connoissoit un nommé Mamurin[99],

par le moyen duquel il se tira de ce fascheux pas. Voyant que sa

blanchisseuse refusoit de luy faire credit plus long-temps, et ne

vouloit pas pourtant laisser sortir ses meubles, qui consistoient

en un meschant lit, un escabeau à trois pieds, un vieux coffre et

la moitié d'un peigne, il les fit saisir par ce Mamurin, comme plus

ancien creancier: de sorte que la pauvre hostesse, qui n'avoit pas

bien consulté son procureur, se resolut à luy faire credit. Il en

affronta encore plusieurs autres de diverses façons, et se decredita

enfin de telle sorte qu'on luy a souvent entendu dire que, bien que

Paris soit très grand, il estoit pourtant fort petit pour luy, n'y

ayant plus que trois ou quatre rues par où il osast passer.

[Note 99: C'est un des noms donnés à Montmaur dans l'une

des nombreuses satires dont Sallengre a publié le recueil.]

Il tascha neantmoins de remedier à cette horrible pauvreté par

d'assez plaisans trafics. Un jour, n'ayant point de quoy manger, il

alla sur le Pont-Neuf à un charlatan, avec qui il fit marché pour dix

sols de se laisser arracher deux dents[100] et de protester tout haut

aux assistans qu'il n'avoit senty aucun mal. L'heure dont ils avoient

convenu ensemble estant donc venue, Sibus ne manqua pas, ainsi qu'ils

avoient arresté, de venir trouver son homme, qu'il rencontra au bout

du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphine, divertissant les laquais et

les badauts par ses huées, ses tours de passe-passe et ses grimaces;

il tenoit un verre plein d'eau d'une main, et de l'autre un papier

qui avoit la vertu de teindre l'eau en rouge. «Horçà, Cormier[101],

ce disoit ce charlatan en s'interrompant et se repondant luy-mesme,

qu'est-ce que tu veux faire de ce verre et de cette yeau?--Hé! je

veux changer cette yeau en vin pour donner du divertissement à ces

messieurs.--Hé! comment est-ce que tu changeras cette yeau en vin

pour donner du divertissement à ces messieurs?--Hé! en y mettant de

cette poudre dedans.--Mais, en y mettant de cette poudre dedans,

si tu changes cette yeau en vin, il faut donc qu'il y ait là de

la magie?--Il n'y a point de magie.--Il n'y a point de magie! Il

y a donc de la sorcellerie?--Il n'y a point de sorcellerie. Non,

Non.--Il y a donc de l'enchanterie?--Il n'y a point d'enchanterie.

Non, Messieurs, il n'y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterie, ny

guianterie; mais il est bien vray qu'il y a peu de guiablerie. Gnian

vela le mot.»

[Note 100: Nous avons vu Turlupin le souffreteux presque

réduit à la même extrémité (V. t. 6, p. 62).]

[Note 101: Cormier étoit l'un des fameux opérateurs du

Pont-Neuf, l'une des célébrités populaires du Paris de la

Fronde, époque badaude s'il en fut. Il est parlé de lui

dans l'_Agréable récit des barricades_, dans _le Ministre

d'Etat flambé_ (1649, in-4), où il est mis au nombre des

gens que les événements avoient ruinés:

Sur le Pont-Neuf, Cormier en vain

Plaint sa gibecière engagée.

Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 5 / 21 段