Assuré et resolu que j'estois, je trouvay une fois un homme sur le

chemin de Nantes, qui s'en alloit solliciter un procez, et me disant

qu'il n'avoit point d'argent. A force de prier Dieu, je decouvray

qu'il luy estoit venu quatre cens escus en sa pochette; alors luy et

moy nous les comptasmes, et, après les avoir comptés, nous partissons

esgallement, comme frères, sans autre bruit ny disputes, telle

qu'elle fust.

Voyez, frères, voyez si vous estes de si bonne amitié; jà vous estes

bien rogues, et ne vaudriez rien à torcher le cul, car vous estes

trop rudes et mal gracieux; aussi n'aurez-vous jamais rien: car,

quand vous trouvez le pauvre marchand en chemin, vous le saluez de

chair et de mots, et, pour tout gracieux accueil, le colletez et luy

vuidez sa pauvre bourse, sans vous soucier ce qu'il peut devenir.

Ha! ingrats, meschans et indignes d'estre frères de Guillery, on en

pendra tant!

Ainsi redouté que j'estois, me transportant en plusieurs lieux,

suivant les forests et attendant le retour des marchands le long

des grands chemins, je fus une fois adverty que quelques prevots

s'estoient amassez avec leurs archers pour me venir surprendre dans

la forest de Mochemont, qui est près de Rouen[67]. Là, j'assemblay

mes gens et les tiray à quartier, puis envoyay recognoistre les

forces des dicts prevots, et moy-mesme m'y transportay, habillé en

paysan; puis, ayant veu que leurs forces n'estoient bastantes pour

les miennes, je les allay charger dans la dicte forest de telle

furie que je les mis en fuitte, et, ayant tué quelques uns et blessé

plusieurs, j'en emmenay six ou sept prisonniers, et, les ayant faict

attacher aux arbres, nous prîmes leurs casaques, et nous en allasmes

la nuict ensuivant à un chasteau proche de là, appartenant à un

president, et, feignant le chercher, luy commandasmes d'ouvrir les

portes de par le Roy, à l'instant ouvrir coffres et cabinets, où nous

fismes fort bien nos affaires.

[Note 67: Guillery poussoit en effet ses entreprises

jusqu'à Rouen; v. t. 1er, p. 298. Le coup de main dont le

récit suit ne se trouve pas raconté dans la première pièce

que nous avons donnée.]

Voyez, frères, voyez si vous aurez jamais tant d'esprit de resister

aux prevosts comme nous fismes et faire de leurs despouilles si

joliment vostre profit; c'est bien au contraire: car, si vous les

sentiez venir de loing, quoy que vous fussiez aussi forts, vous

auriez la fiebvre au cul. Ha! pauvres escoliers, on en pendra tant!

Moy, estant bien armé et associé de bons et valleureux soldats,

j'estois la terreur de toute la campagne, l'espouvante des marchands,

et guières les prevosts ne venoient me chercher, pour ce que je leur

faisois mauvaise escorte et au gros des bois faisais planter des

poicteaux où j'escrivois ces mots: «La mort aux prevosts, la corde

aux archers[68]!» Nul n'approche ces lieux qui ne soit bien suivy.

[Note 68: Cette devise de Guillery est donnée autrement

dans le _Journal_ de l'Estoille (11 sept. 1608): «Ils

avoient pris pour devise, qu'ils avoient affichée

en plusieurs arbres de grands chemins: _Paix aux

gentilshommes, la mort aux prevosts et archers et la

bourse aux marchands_. Ce qu'ils ont réellement exécuté

maintefois, ayant tué tous les prevosts et archers

qui estoient tombés entre leurs mains et devalisé les

marchands. En sorte que, dans ces derniers temps, personne

n'ose negotier ni aller aux foires à trente et quarante

lieues de la retraite de ces voleurs.»]

Mais vous, nouveaux picoreurs[69], vous ne vallez rien que pour

piller le bon homme, que pour destrousser les marchands et rançonner

le monde. Allez, la corde à telles gens que vous, qui n'avez du

courage que contre un homme seul. Guillery, de son temps, ne vouloit

à sa suitte de si lasches poltrons.

[Note 69: Les mots _picoreur_, _picorer_, que Ménage,

d'accord en cela avec le _Dictionnaire des rimes_ de La

Noue, p. 35, dérive du latin _pecorare_, enlever des

troupeaux, étoient arrivés dans la langue vers le temps

d'Estienne Pasquier. Voir ses _Recherches de la France_,

livre 3, ch. 8. On se rappelle la jolie phrase des contes

d'Eutrapel sur ces gens de maraude «accoustrés de bons

habillements que la damoiselle Picorée avoit faits et

filés». Ce n'étoit pas seulement au temps des guerres que

les soldats vivoient de ces pillages, ils n'en faisoient

pas moins lorsqu'ils alloient pacifiquement par les

provinces à la suite du roi. Un des _Nouveaux satires_

d'Angot, sieur de l'Eperonnière, intitulé _Les picoreurs_,

nous apprend ce que le voyage de Louis XIII, en 1620, coûta

ainsi aux riches campagnes de la Normandie:

..... Un jeune pitaut me dit tout esperdu,

Les soldats sont au bourg, Monsieur, tout est perdu!

Cette engeance d'enfer, que la faim espoinçonne,

Froisse tout, pille tout, sans respect de personne;

Ils ont le diable au corps, et jurent devant tous

Que, _par la digne tête_, ils logeront chez vous.

J'aurois, j'aurois horreur de vous dire de bouche

Le desastre qu'ils font et dont le coeur me touche.

Ce ne sont point soudars, ce sont des picoreurs,

Qui sont de l'Ante-Christ les vrais avan-coureurs;

Leurs buletins sont faits, et déjà par la voie,

Comme loups affamés, ils courent à la proie.

Ils ont presque tué Flipin d'un coup d'estoc,

En defendant Janet, ses poules et son coq;

Ils ont rompu son meuble, et sa feme Isabelle

A perdu son sanfaix, son fil et sa cordelle;

Ils ont mangé sa cresme, ils ont son lard ravy.

Jamais un tel desordre au monde je ne vy.]

Quand je trouvois quelqu'un parmy les chemins, je luy demandois

où il alloit, d'où il venoit et quel il estoit; je m'enquestois

en suitte des finances qu'il avoit, et, après l'avoir fouillé et

particulierement visité, si je ne luy trouvois argent suffisamment

pour accomplir son voyage, je luy en donnois du mien; s'il en avoit

plus qu'il n'en avoit besoin pour achever son chemin, nous le

comptions et partissions comme frères, et, cela fait, le laissois

aller sans luy faire aucun autre tort ny dommage.

Voyez si vous estes de si bonne conscience; je tiens pour tout

asseuré que vous n'auriez garde de faire le semblable; je vous tiens

d'un tel naturel, et l'experience le monstre, que vous arracheriez

volontiers le coeur des pauvres gens, puis que, les ayant tous

vollez, pillez et desrobez, encore leur mettez-vous le poignard

sous la gorge pour leur faire confesser, de force ou de gré, s'ils

n'ont point destourné quelque partye de leur bien; vous leur donnez

le fronteau[70], vous leur serrez les poulces avec les rouets[71]

d'arquebuze. Ha! quelle desolation! Vous estes des bourreaux sans

misericorde, vous en serez payez au double, car il n'y a point de

supplice qui puisse esgaller vos forfaits et demerites. On disoit

l'an passé que, vous estans en Poictou, après vous avoir rendus souls

comme bougres[72], enyvrez jusques à jetter le vin par la gorge, par

le nez et par les yeux, miserables que vous estes, vous renversiez

les muids de vin dans les puits à faute de contenter vos maudites

volontez par argent. Mais, quoy! que dict-on de vous en ceste armée?

Je ne sçay si je dois croire: on dit que, pour avoir de l'argent,

vous despouillez les hommes à leur chemise, et les battez et outragez

de telle sorte que plusieurs en sont morts. Au diable soit donné

vostre race; vous aurez bonne issuë de tout cecy un de ces matins.

[Note 70: C'étoit un genre de torture exercé sur les

paysans par ces bandits, et qui consistoit à serrer

violemment avec de fortes cordes le front du patient

jusqu'à ce qu'il eût dit où se trouvoit tout ce qu'il avoit

d'argent.]

[Note 71: C'est-à-dire qu'ils leur serroient les pouces

dans les ressorts de leurs arquebuses à rouets. Les

locutions, encore populaires, _serrer les pouces, faire

mettre les pouces_ à quelqu'un, pour le faire céder,

doivent venir de là.]

[Note 72: C'est-à-dire comme Bulgares. Ils partageoient

alors la réputation d'ivrognerie des Polonais, leurs

voisins.]

Moy, Guillery, ayant esté si consciencieux, si fidelle, si accostable

et si peu soucieux de ces richesses du monde, si ennemy des

meurtriers, pour avoir fui, hay le meurtre, le sang et la cruauté;

pour avoir esté si doux et si clement envers les marchands que de ne

prendre que la moitié de leur argent, pour leur en avoir donné quand

ils n'en avoyent point pour parachever le residu de leur voyage; pour

n'avoir fait si bonne composition avec les simples; si, dis-je, pour

avoir esté de cet humeur en cet indigne estat de volleur, je n'ay pas

laissé d'estre prins, poursuivy et mené par les prevots, archers et

sergens dans la ville de La Rochelle, où mon procez me fut faict, et

moy condamné à estre rompu tout vif sur une roue[73], que devez-vous

estre donc, meurtriers inhumains, volleurs insignes, brigands et

larrons, qui sans mercy et sans misericorde vollez et desrobbez tout

ce qui se rencontre sous vos mains, qui mettez dehors des maisons les

femmes pleurans et gemissans avec leurs petits enfans entre leurs

bras, contraintes de s'en aller chercher ailleurs leur meilleure

advanture avec un baston blanc en la main; leurs pauvres maris en

fuitte, contraints de renoncer à tout, aymant mieux souspirer leur

malheur à l'ombre d'un buisson que vivre avec vous toute sorte

de tyrannie, de felonnie et de barbarie; et quelle pitié, frère,

d'entendre aujourd'huy parler de vous en comparaison:

Guillery fut en sa jeunesse

Carabin remply de valeur;

Puis, declinant vers sa vieillesse,

Devint un insigne volleur.

[Note 73: Il fut, en effet, rompu vif à La Rochelle; v.

t. 1er, p. 300. La destruction de la bande de Guillery

fut considérée comme un si grand bienfait pour les

provinces ainsi délivrées que Henri IV accorda des lettres

d'anoblissement à A. Legeay, l'un de ceux qui y avoient

le plus contribué. Ces lettres ont été publiées par M. B.

Fillon dans la _Revue des provinces de l'ouest_, nº de

décembre 1856.]

Mais jamais il ne se dira de luy les choses que quatre des meilleures

provinces de nostre France publieront à l'advenir de vous, et je

voy l'heure qu'un de ces matins qu'on fera une telle perquisition

de vostre vie enragée et de tant de volleries que vous avez faictes

contre la volonté des dicts sieurs les princes, car je le croy ainsi,

qu'il ce fera une telle execution de vos charongnes qu'il n'y aura

rien d'oublié du pareil qu'il se fit durant les derniers troubles, à

la penderie de Bretaigne faicte par le comte de Lamoignon, commandant

pour lors à un regiment pour feu monsieur le duc de Mercoeur. Cela

vous est tout acquis, et n'en esperez pas moins, car vous meritez

cent fois plus, et ne sçay ce que c'en sera. Sa Majesté en reçoit

tous les jours des plaintes et recevra encore plus que jamais

d'oresnavant, par tant de familles que vous avez ruinées et mises

au blanc. Telle sera vostre fin, telle la recompense de vos beaux

faicts, tels les salaires de vos courses, et tel le prix destiné

aux plus cruels et felons voleurs du monde, ainsi que chacun vous a

recogneus.

_Manifeste de Pierre Du Jardin, capitaine de la Garde[74], prisonnier

en la Conciergerie du Palais, à Paris._

M.DC.XIX. In-8.

[Note 74: Ce capitaine de la Garde nous est connu par une

pièce non moins rare que celle-ci, et dans laquelle tous

les faits curieux dont il ne donne ici qu'un résumé sont

expliqués en détail. Cette pièce a pour titre: _Factum de

Pierre du Jardin, sieur et capitaine de la Garde, natif de

Rouen, province de Normandie, prisonnier en la Conciergerie

du Palais de Paris, contenant un abrégé de sa vie et des

causes de sa prison, pour oster à un chacun les mauvais

soupçons que sa détention pourroit avoir donnez_, in-8, s.

l. n. d. Il ne dit pas ici les causes de cette détention,

mais son _factum_ en parle longuement. Il paroît qu'il

avoit été pourvu d'un office de contrôleur général, et

que, pour quelques malversations dans l'exercice de cette

charge, il avoit été arrêté et mis à la Bastille en 1615.

Afin de donner une autre raison à son emprisonnement, et

surtout pour attirer sur lui l'attention et la clémence

du roi, il s'étoit mis à rappeler ou plutôt à imaginer

de toutes pièces, au sujet du crime de Ravaillac, les

révélations contenues ici, et dont une explication plus

détaillée, mais non pas plus curieuse, se trouve dans son

factum. Je ne pense pas qu'il soit question ailleurs de ces

faits, qui, si l'on pouvoit en constater l'authenticité,

seroient si intéressants pour l'histoire de l'assassinat de

Henri IV.]

Moy, la Garde, estant à Naples, je fus traitté plusieurs fois par

Charles Hebert, secretaire du feu mareschal de Biron, où estoit

Mathieu de la Bruyère[75], lieutenant particulier au Chastelet

pendant la Ligue, qui estoit l'un des principaux autheurs de la

conspiration, et le sieur Roux, Provençal, et Louys d'Aix, cy

devant gouverneur de Marseille au temps de la mort de Casau[76],

tous les quels, avec ledit la Garde, estans au logis dudit sieur de

la Bruyère, disnans ensemble, s'y trouva Ravaillac, qui dit qu'il

tueroit le roy ou qu'il mourroit en la peine[77], et qu'il avoit

apporté des lettres du sieur d'Espernon au vice-roy de Naples, comte

de Benevente, et qu'après disner il en vouloit aller retirer response

du dit vice-roy de Naples.

[Note 75: C'est ce fameux ligueur dont on prétendoit

que son homonyme, l'auteur des _Caractères_, étoit le

descendant. Il avoit été lieutenant civil, et, en 1592, il

avoit entamé des négociations particulières pour faire sa

paix avec le roi. V. l'excellente édition donnée par M.

Victor Luzarche du _Journal historique_ de P. Fayet, p.

118-119.]

[Note 76: V. sur ces faits notre t. 2, p. 296-297, notes.]

[Note 77: Dans son _Factum_, le capitaine place cette

visite chez Charles Hébert, après, et non pas avant,

cette qu'il fit chez le jésuite Alagon. Voici comment il

y raconte l'arrivée de Ravaillac, qu'il ne nomme pas,

comme ici: «Pendant qu'ils estoient à table survint un

certain homme à luy incogneu, vestu d'escarlatte violette,

qui fut receu de la compagnie avec grandes caresses,

et prié de manger avec eux. Il s'assit à table, et,

enquis par quelqu'un des sus nommez quelles affaires

l'amenoient à Naples, respond qu'il apportoit des lettres

au vice-roy de Naples de la part d'un seigneur françois,

lequel nomma, et dont le sieur de la Garde a déclaré le

nom devant nos seigneurs du Parlement, lorsqu'il a esté

interrogé, desquelles lettres il vouloit retirer responce

après disner pour s'en retourner en France, où estant,

il falloit qu'aux despens de sa vie il tuast le roy, et

qu'il s'asseuroit de faire le coup. Le sieur de la Garde,

estonné de ce discours, s'informa du plus proche de soy qui

estoit cet homme. Il le luy nomma. Durant le disner furent

tenuz plusieurs autres propos entremeslez de ce damnable

dessin.»]

Quelques jours après, le dit de la Bruyère mena le dit la Garde chez

le Père Alagon, jesuite, oncle du duc de Lerme, Espagnol; lequel

jesuite luy proposa d'entreprendre l'execution dont s'estoit chargé

le dit Ravaillac, comme l'estimant digne d'une telle entreprinse,

pour laquelle il luy feroit donner cinquante mil escus et le feroit

grand en Espagne[78].

[Note 78: D'après le _Factum_, la Garde auroit eu deux

entrevues avec le jésuite. Dans la seconde, il lui auroit

demandé de quelle manière il entendoit qu'il falloit tuer

le roi. «Alagon respond que cela se pourroit faire d'un

coup de pistolet à la chasse du cerf.»]

A l'instant que j'eus descouvert ces choses, je fus avertir monsieur

Zamet le lendemain au matin à la pointe du jour, le quel fit

serment sur les sainctes Evangiles qu'il ne me descouvriroit et

ne m'accuseroit point pour le dit advertissement, sous la quelle

asseurance je luy racontay toute l'affaire cy-dessus; le quel, aussi

tost qu'il l'eut entendue, escrivit au roy et au sieur Zamet[79], son

frère, estant lors à Paris, et les advertissant du grand armement qui

se faisoit au dit Naples de cent galères et dix ou douze gallions

chargez de pouldres, canons, pics, pioches, hottes, pelles, petards,

ponts à crochets, poudres pour empoisonner les eaux, force vivres et

vingt-cinq mil hommes entretenus pour trois mois, le tout pour s'en

venir en France.

[Note 79: Le fameux Sébastien Zamet, dans l'hôtel duquel

Gabrielle d'Estrées sentit les premières atteintes du mal

dont elle mourut. Il a déjà été souvent parlé de lui dans

les notes de ces _Variétés_.]

Moy, voyant si pernicieux dessein, je partis de Naples ayant lettres

dudit sieur Zamet addressantes à monsieur Rabie[80], maistre des

courriers de Sa Majesté à Rome, qui est François, le quel me presenta

à monsieur de Breves[81], ambassadeur pour Sa Majesté au dit Rome,

chez le quel je fus plus d'un mois, et luy declaray le tout.

[Note 80: Dans le _Factum_, ce nom est écrit Rabbi. Suivant

la même pièce, le capitaine, se rendant de Naples à Rome,

se seroit arrêté à Gaëte, et c'est là qu'il auroit reçu,

toujours au sujet du complot, des lettres de La Bruyère

dont il sera parlé plus loin.]

[Note 81: Savary, sieur de Brèves, qui fut en effet

pendant six ans, de 1608 à 1614, notre ambassadeur à

Rome. Les pièces relatives à son ambassade forment 3 vol.

in-fol., conservés parmi les manuscrits de la Bibliothèque

impériale. Gaillard en a donné des notices très curieuses.

(_Notices des manuscrits_, t. 1.) V., sur M. de Brèves,

Walckenaër, _Vies de plusieurs personnages célèbres_, in-8,

t. 1, p. 232-238.]

Pendant le quel sejour je receus lettres du sieur Zamet, qui me

conjure au nom de Dieu de parachever mon voyage en France, les

quelles lettres sont ès mains de nos seigneurs de Parlement, qui

sçavent assez la candeur de mon affection au service de Sa Majesté

et les périls et dangers que j'en ay encourus. Il y a d'autres

lettres ès mains de mes dits seigneurs de Parlement que le dit

sieur de la Bruyère, l'un des sus dits, m'escrivit, les quelles je

receus à Gayette, qui declarent tout ce que dessus; mesmes, par mes

interrogatoires devant ce celèbre Parlement, par plusieurs fois en

ont ouy de ma bouche la verité de ce que dessus; lettres, passeports,

lettres-patentes et autres pièces tesmoignent assez cette verité, le

zèle et affection que j'ay envers le roy et son Estat.

A mon partement de Rome, je prins lettres du dit sieur de Breves,

ambassadeur, addressantes à monsieur de Villeroy, au quel je les

donnay à Fontainebleau le lendemain que monsieur le duc de Nevers fut

arrivé, avec le quel sieur duc je vins de Rome. Le lendemain, j'eus

audience de Sa Majesté, à la quelle je donnay les lettres, qu'il leut

en la presence de plusieurs seigneurs que j'ay nommez par mes dits

interrogatoires par plusieurs fois, et me commanda sa dicte Majesté

de les bien garder, ce que j'ay fait, les ayant depuis mis ès mains

de mes dits sieurs du Parlement.

Et, de plus, me commanda sa dicte Majesté d'accompagner monsieur le

grand mareschal de Pologne, et faire ce qu'il me commanderoit pour le

service de sa dicte Majesté, tant en Flandres, Angleterre, Hollande,

Pologne, Allemagne, et de ne parler des choses sus dictes qu'à ceux à

qui j'en avois parlé, et qu'il rendroit ses ennemis si petits qu'ils

ne luy feroient point de mal, et que ce que Dieu garde est bien

gardé[82].

[Note 82: Sauf cette dernière phrase, si bien dans le

caractère de Henri IV, tout ce qui précède se trouve, mais

en d'autres termes, dans le _Factum_.]

Voilà tout ce qui s'est passé, selon la verité. Si j'ay delinqué en

quelque chose, pour quelque crime que ce soit, je supplie Sa Majesté

de commander à son Parlement de me faire faire mon procès, ou bien de

me donner la liberté, afin de pouvoir employer le reste de mes jours

à son service.

_Histoire du poète Sibus_[83].

[Note 83: Nous trouvons cette pièce, si intéressante pour

l'histoire des moeurs littéraires au XVIIe siècle, dans

l'ouvrage très rare auquel nous avons déjà fait plusieurs

emprunts: _Recueil de pièces en prose les plus agréables

de ce temps, par divers autheurs_; à Paris, chez Charles

de Sercy, M. DC. LXI, in-12, _deuxiesme partie_. Nous

ne savons quel est le pauvre diable, à la fois poète

et musicien, double métier de gueuserie, qui se trouve

représenté ici sous le nom de Sibus. Il étoit d'autant plus

difficile de le découvrir qu'un grand nombre de poètes

de ce temps-là partageoient la même misère, et que c'est

à peine si la plupart nous ont fait parvenir leurs noms.

Est-ce Maillet, le Mytophilacte du _Roman bourgeois_,

le _poète crotté_ de Saint-Amant? Plus d'un détail le

donneroit à penser; mais il étoit mort vieux en 1628, et il

n'eût plus été en 1661 une figure de circonstance, surtout

auprès de tant de pauvres diables qui n'avoient que trop

bien rajeuni le type déguenillé. Je pencherois plutôt

pour quelqu'un de ceux qui traînoient leur vie mendiante

au milieu du Paris de la Fronde, comme cet auteur de

_Mazarinades_ qui, dans la pièce _Les généreux sentiments

de Mademoiselle_, etc., Paris, 1652, in-4, raconte de

quelle façon, «ayant été présenter des vers mal fagotés à

un prince, il fut égratigné par un singe parcequ'il étoit

mal vêtu»; comme Gomez encore et comme Civart, dont il est

parlé dans une autre Mazarinade, _La fourberie découverte,

ou Le renard attrapé_, 1650, in-4, p. 7:

Paris, qui m'a vu destiné

A cultiver la poésie...

Mais ce métier plein de folie,

Combien qu'il ait beaucoup d'appas,

N'apporte pas un bon repas.

Soyez-m'en témoin, je vous prie,

Et vous Gomès, et vous Civart,

Qu'on montre au doigt dedans le Louvre.

Le nom de Civart--si ce n'est pas encore un pseudonyme--est

celui qui se rapproche le plus de celui de Sibus. C'est

tout ce que nous pouvons dire, car ce Civart ne nous

est connu que par cette seule pièce, et nous ne pouvons

savoir si son existence eut quelque ressemblance avec

celle qui est racontée ici, et qui semble avoir été plutôt

faite à plaisir que d'après la réalité. Parmi les grands

déguenillés de ce temps, n'oublions pas le géomètre

Vaulezard, dont G. Naudé nous a fait le portrait à la page

270 du _Mascurat_.]

Que voulez-vous que je vous die de ce petit homme? Il faudroit avoir

autant d'industrie que Heinsius, qui nous a depuis peu donné de

si beaux discours sur un pou[84], pour vous pouvoir entretenir de

cette petite portioncule de l'humanité. Toutefois, si le proverbe

est veritable: _Deina peri phachis_, il faut esperer que nous en

sortirons à nostre honneur.

[Note 84: Ce singulier traité de Heinsius a été traduit par

Mercier de Compiègne; un autre du même genre, écrit par Th.

Canterius, a été mis en françois par Simon, de Troyes. Le

poème burlesque de J. Wolcott, _the Lousiad_, roule sur un

sujet pareil. L'insecte chanté s'appelle, comme on sait,

_louse_ en anglois. Sur des facéties de même espèce, on

peut chercher dans le recueil de Dornau, _Amphitheatrum

sapientiæ socraticæ jocoseriæ_, Hanau, 1670, en deux

parties.]

Premierement, vous devez sçavoir que ce n'est pas de poëte seulement,

mais de musicien aussi, que Sibus a joué le personnage dans le monde;

et c'est ce qui fait que vous devez moins vous estonner de sa misère,

estant doué de ces deux bonnes qualitez, dont une seule ne manque

presque jamais à rendre un homme gueux pour toute sa vie. Ce n'est

pas qu'à dire le vray il ait jamais possedé ny l'une ny l'autre

veritablement; mais tant y a qu'il n'a pas tenu à luy qu'il n'ait

passé pour tel, et que quelques-uns mesme, soit pour ne le pas bien

connoistre, soit peut-estre aussi pour le voir si gueux, l'ont pris

pour ce qu'il desiroit d'estre. Il est vray que, comme il connoissoit

son foible, il avoit l'industrie de ne parler jamais de vers devant

les poëtes, mais tousjours de musique, et avec les musiciens de ne

parler que de vers: de sorte que parmy les poëtes il passoit pour

musicien, et parmy les musiciens pour poëte. C'est ce qui me donna

bien du plaisir un jour que, m'estant successivement trouvé avec

Voiture et Lambert[85], et estant tombez par hazard sur le sujet de

ce petit poëte: «Il est vray, me dit Lambert, que le pauvre petit

Sibus ne sçait rien du tout en musique; mais, en recompense, pour

ce qui est des vers, on dit qu'il en fait à merveille.» Voilà le

jugement qu'en faisoit ce musicien. Mais le bon fut qu'incontinent

après, ayant rencontré Voiture: «Pour moy, nous dit-il, je ne sçay

guère ce que c'est que de la musique, et je croy que Sibus y excelle;

mais il a grand tort de se vouloir mesler de faire des vers, où il

n'entend rien.»

[Note 85: Ce musicien, beau-père de Lulli, est trop connu

depuis la 3e satire de Boileau et par quelques anecdotes de

Tallemant pour qu'il soit besoin d'entrer sur son compte

dans quelques détails.]

Variétés Historiques et Littéraires (07/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 4 / 21 段