Je te veux contenter par mon obeissance,
Demeurant avec toy quelque espace de temps,
Car, si je ne te voy, pour le moins je t'entends.
Echo, je te promets de chanter ton miracle
Et de ne vanter plus du Pelien l'oracle,
Si j'ay ceste faveur d'estre rendu certain
De ce que je te veux demander ce matin.
Je m'y suis obligé, mon devoir m'y convie.
Si le devoir me presse, aussi faict mon envie.
Ne me refuse point, et je jure les yeux
Plus reverez par moy que le Styx par les dieux,
De prier que le ciel ta langueur adoucisse
Et blasmer avec toy la rigueur de Narcisse.
Je veux te figurer ce malotru badaut
De qui la voix s'elève et le courage fault,
Afin que, te monstrant seulement sa figure,
Tu donnes les couleurs propres à sa peinture,
Et que par ton moyen je monstre en peu de mots
Qu'Angoulevant n'est pas luy seul prince des sots;
Qu'il en est encore un dont la folle sagesse
Le doibt mettre en procez pour troubler Son Altesse.
Pauvre prince! faut-il qu'un nombre de menteurs,
Pour brouiller ton Estat, soyent tes competiteurs[32]!
Et voicy le grand sot qui s'en vient à ta porte[33]
Disputer à bon droit les armes que tu porte!
Je le voy, tout bouffy de colère, emporté,
Temeraire, attenter contre ta Majesté;
Je le voy, ce grand sot, je le voy qui s'apreste
D'avoir le chaperon que tu porte à la teste;
Et, pour te faire veoir que ce desir le poinct,
Il a de tes couleurs enrichy son pourpoinct.
Il est de toyle blanche et luy servant de voille
Pour cacher son desseing soubs l'ombre de la toile.
Il est vray que la soye ou le taffetas vert[34]
Quy paroît sur la toile a son désir ouvert,
Et monstre clairement qu'il se forme et se mire
A ce grand corps des sots que tout le monde admire;
Il en a les couleurs, il en a les façons,
Et peut dès à present en faire des leçons.
Ce pourpoinct qu'on luy voit à diverses taillades
Ne luy sert pas souvent en des jours de parades;
Un de taffetas gris, enrichy de ruban
Semblable à celuy-là de deffunt Martin Gan[35],
Luy donne, ce dit-il, la façon courtisanne,
Et, bien que sans habit il soit et sot et asne,
Son pourpoinct blanc et vert, aux oreilles de foux,
Fait voir appertement ce quy est le dessoubs.
Il commence dejà de trayner à sa queue
Les asnes et les sots qu'il rencontre à sa veue;
Il n'espargne non plus les grands que les petits.
Les brides et les trous qu'on voit à ses habits[36]
Sont pour les attacher, et je croy qu'il luy semble
Qu'il peut joindre les foux et les asnes ensemble
Soubs l'ombre que luy seul represente tous deux.
Mais, s'il pouvoit encore y assembler les gueux,
Les tirer de Paris, et avec asseurance
Les mener bien avant dans la nouvelle France[37],
Rechercher son Pactole, et là, nouveau Midas,
Flûter comme un bouvier à ceux du Canadas.
Il feroit beaucoup plus de te laisser, grand prince,
Paisible gouverneur des foux de ta province,
Non point chanter aux sots, afin de les renger,
Que ton predecesseur fust fils d'un boulanger,
Et, par droict successif, qu'il doibt estre en ta place,
Ou pour en estre extraict, ou pour ce qu'il te passe
En degrez de folie, et qu'encore il reçoit
L'honneur d'estre dict sot, quelle que part qu'il soit.
Je m'afflige de voir ta Majesté reduitte
Soubs le joug de celuy quy faict ceste poursuitte;
Je m'afflige de voir qu'un sujet de ta loy
Ne fasse point estat d'un prince tel que toy,
Foule aux pieds ta grandeur, et d'une gloire sotte
Te ravisse des mains ton sceptre et ta marotte,
Mesprise ton pouvoir et ne cherche jamais
Que de te contrefaire en tout ce que tu fais.
Je le vy l'autre jour, en la rue de la Harpe,
Quy, pour mieux t'imiter, se bravoit[38] d'une escharpe
Dont les bouts luy passoient par dessus le manteau,
Ainsy que les cordons d'un valet de bourreau
Qui, bien ayse d'aller commencer son espreuve,
Faict voir en les monstrant qu'il va faire chef-d'oeuvre
Sur un tel que ce sot qui, prince pretendu,
Pourroit bien estre un jour par chef-d'oeuvre pendu.
Ce n'est en cela seul qu'il ose, temeraire,
Offencer ton Altesse et la veut contrefaire;
Il est d'autres forfaicts encore convaincu:
Ce que tu porte au ventre, il l'a souvent au cu;
On te foite devant, et luy c'est par derrière;
Le barbier le va voir, tu vas voir la barbière,
Et, bien que vous soyez en vos maux approchans,
Les remèdes pourtant en sont bien differens.
Je les laisse à penser à tous ceux quy m'entendent,
Aux oreilles de quy ces miens carmes s'estendent,
Car cela sent le feu quy naguère allumé
Sembloit avoir desjà tout le mal consumé.
Mais passe pour ce coup, j'y reviendray peut-estre;
Laissons là mon envie, elle est encore à naistre.
Je m'esloigne un peu trop du desseing que j'ay pris;
Il faut que de respect je borne mes escripts.
Prince, regarde à toy: c'est une chose unique
De te voir gourmandé d'un courtaut de boutique.
Ferme-luy tes palais; commande à tes archers,
A tes gardes du corps, à les asnes legers,
Qu'ils luy courent dessus, et pour telle vergongne
Qu'on en fasse une enseigne[39] à l'hostel de Bourgongne.
J'apprendray cependant de la fille de l'air
Ce que j'en dois savoir avant de m'en aller.
Echo, je te reviens figurer la peinture
De ce prince asne-sot dont j'ay faict la posture,
Te le faire cognoistre, et par enseignemens
Le monstrer à sa trongne ou ses habillemens
Aussy naïvement que si Zeuze ou Paraze[40],
Appelle ou Protogène, avoit depeint un aze[41].
Il a, premièrement, les sourcils retirez,
Les yeux plus que les chats et les foux egarez,
Le front noirement jaune, où la crasse s'escaille
Comme le plastre neuf sur la vieille muraille,
Quand le masson n'a pas haché par quelque endroict
Ou qu'il n'a pas mouillé son mur comme il falloit;
Le rire aussy plaisant comme est une grimace
D'un petit marmiton que son maistre menace,
Le nez long et petit, par le bas racourcy
Comme celuy d'Aelle et de ses soeurs aussy,
Dont le goust en est doux et la senteur friande
Comme de ces trois Soeurs qui gastoient la viande[42]
Du malheureux Phinée avant que Calaïs
Et son frère germain s'en feussent esbahis.
Belle figure à voir, sa gorge est yvoirine
Comme un os que les chiens rongent à la cuisine;
Sa lèvre espoisse est jaune et son bec relevé
Comme sont les bourletz qu'on met sur le privé.
Aussy ne croy-je point qu'un retraict soit si salle,
Bien qu'il soit tout remply de matière fecalle,
Que peut estre sa bouche, où toujours il reçoit
Ce quy de plus vilain se prononce et se voit.
La face assez jaunastre, où, s'il a chaud, il colle
Une jaune sueur à la farine folle;
Ridé par tous endroicts comme les fruicts de Tours[43]
Qu'on faict pour conserver cuire dedans les fours,
Farineux et cendreux comme ces vieilles figues
Dont tous les Provençaulx se rendent si prodigues
Sur le port de Marseille, ou cent fois plus villain,
Flestry, crasseux, ridé, que n'est un parchemin
Qui depuis trois cents ans rode les auditoires
Des sedentaires cours et des ambulatoires;
Le menton comme un os quy sert aux cordonniers
Lorsqu'ils veulent polir et lisser les souliers,
Et, bref, ce quy le rend admirable au possible
Par dessus tous les sots, est sa barbe invisible.
Je t'ay dict, chère Echo, quels estoient ses habits:
Il porte assez souvent un bas d'estame gris,
Un manteau de vinaigre[44] où je pourrois m'estendre,
Si le manteau de cour ne me faisoit entendre
Et n'avoit clairement exprimé celuy-cy,
Quy couvre notre sot et le repare aussy.
Lorsqu'il a quelques fois son chapeau sur l'oreille,
Il s'escoute marcher et se mire à merveille;
Il retourne la teste, et de trois en trois pas,
Pour regarder ses pieds, porte les yeux en bas.
Quand il a bien marché d'un costé de la rue,
Il se tourne de l'autre afin qu'on le salue,
Regarde son chapeau, et de deux en deux tours
Le montre à ses amis du costé du velours,
Se panade à plaisir, et par ses esquipées
Crache à ses ennemys cent mille coups d'espées,
Faict tarir en leur source, au bruict de son tousser,
Les discours quy se vont en torrens amasser,
Fulmine de la langue et met tout en deroute
Lorsqu'il voit que personne à son gré ne l'escoute;
Mais il ne pense pas, le courtaut mal apris,
Si l'on parle de luy, que c'est avec mespris;
Que les petits enfans quy sont à la Licorne[45]
Luy font, pour s'en mocquer, à toute heure les cornes;
Qu'on le chifle partout, et que ses compagnons
Luy donnent en passant tous les jours des lardons;
Ou encor qu'il y songe il a si peu de rate,
Qu'il veult s'esterniser comme fit Erostrate.
Il est si peu rusé qu'au despens du renom
Il veut après sa mort faire vivre son nom.
Ce renom que je dy ne se prend pas au pire:
C'est l'honneur que j'entends, où tout le monde aspire.
Pauvre sot, où cours-tu? que te doivent les cieux,
Pour leur faire savoir le desdain de tes yeux?
Ils n'ont pas descouvert par quelle tromperie
Tu te faisois mignon dedans l'argenterie:
Chacun le sçavoit bien. Estois-tu si peu cault,
Toy quy te dis Cardan, de te monstrer lourdault
En tes inventions, et, jouant de la grippe,
Porter comme un badin des galoches de trippe?
Ne pensois-tu pas bien que tu serois cogneu
Et qu'on t'en chiffleroit comme il est advenu?
Qu'il les faudroit quitter à la porte du vice
Si tu voulois encor te remettre en service?
Et ne jugeois-tu pas qu'un jour on sauroit bien
Comme faict pour braver un homme quy n'a rien,
Et qu'on verroit encor sur tes pieds la poussière
Du règne de laquais que tu laisses derrière?
Ah! que tu fus deceu quand tes inventions
Elevèrent ton vol et tes devotions!
Et que tu fus trompé quand tu meis en pratique
Tes desseings mal tissus dedans une boutique!
Echo, n'est-il pas vray, je says bien qu'aujourd'huy
L'on doibt compter le bien dont il a trop jouy?
ECHO.--Ouy.
Mauvais signe pourtant, dont on ne doibt attendre
Que ce quy le fera soubz son vice respandre.
E.--Pendre.
O grand Dieu! tu le juge, et d'où provient cecy?
Cela ne se doibt pas executer ainsy. E.--Si.
Comment! cela se doibt? ô pauvre miserable!
Où t'annoncera t'on ta peine espouvantable?
E.--En table.
En table! qu'est-ce à dire? Après ses passetemps,
On luy donneroit là de beaux allegemens!
E.--Je mens.
Tu mens, je le croy bien; mais dy moy, je te prye,
Comment il doibt mourir, pour passer mon envie.
E.--En vie.
Il doibt mourir en vie! Ah! je ne le croy pas,
Mais bien mourir vivant le jour de son trepas.
E.--Repas.
Le jour de son repas! Quoy! la mort le doibt suyvre
Quand, saoul de tant de vols, il sera las de vivre!
E.--Yvre.
Il doibt mourir yvre; encore est-ce un grand bien
De courir à sa mort et de n'en sentir rien.
E.--Rien.
Le vin luy fera donc ce sinistre message,
Et l'aisle de son vol luy fera ce passage.
E.--Pas sage.
«Ce n'est pas estre sage et vivre comme il faut
Que de n'avoir point d'aisle et vouloir voler hault.
Il se faut mesurer, et donner à sa voille,
Selon les propres vents, ce qu'il y faut de toille,
Non point s'elargir trop et recevoir le vent
Qui nous est plus nuisible et nous pert plus souvent.»
En quoy se reduiront, ce pendant que j'y songe,
Ses fausses verités qui couvrent son mensonge?
E.--En songe.
Mais, puisqu'il doit mourir, ce courtaut desloyal,
Au moins asseure moy quy doibt causer son mal.
E.--Son mal.
Son mal! il en a faict, mais il est plus coulpable
Pour estre marchant feint que larron veritable.
En quel lieu peut bien estre un de qui les discours
Plaisoient à ce badin quant il parloit atours?
E.--A Tours.
Comment! nostre courtaut n'a plus icy personne
Quy des fleurs de bien dire à toute heure luy donne!
Je m'en estonne bien, et voudrois toutefois
Lui pouvoir discourir de ce sot quelques fois,
Car j'apprendrois de luy des nouvelles certaines
Plus que des Innocens, d'Echo ny des fontaines.
Nymphe, je te rends grâce, attendant que le temps
Me face revenger de ce que tu m'apprens.
Si j'en veux savoir plus, il faudra que j'envoie
Mes desirs promptement se pourmener à Bloye.
Toute fois, j'en sçay trop, les dieux m'ont revelé
Ce quy m'avoit esté jusqu'icy recelé.
J'ay tacitement sceu quelle estoit sa patrie
Et veu dans un miroir sa genealogie,
Que je porte à madame, affin de m'acquitter
D'une telle promesse et de la contenter.
[Note 32: Ceci donne raison à notre première note.]
[Note 33: L'entrée par la _grande porte_ étoit un des
points en litige. Angoulevent prétendoit qu'il y avoit seul
droit, et l'arrêt du 19 février 1608 lui conserva en effet
ce privilége. Il y est dit que Nicolas Joubert (c'étoit
le vrai nom d'Angoulevent) sera «maintenu et gardé en sa
possession et jouissance de sa PRINCIPAUTÉ DE SOTS et des
droits appartenant à icelle, même du droit d'entrée par la
grande porte dudit hôtel de Bourgogne, etc.»]
[Note 34: Le vert étoit, comme on sait, la couleur des
fous.]
[Note 35: Je ne sais ce qu'étoient ce Martin Gan et
l'espèce de pourpoint dont il semble avoir amené la mode;
mais je suppose que celui-ci auroit pu fort bien s'assortir
avec les fameuses chausses à la _martingale_ dont parle
Rabelais. Le Duchat pense qu'on les appeloit ainsi parceque
la forme en étoit empruntée aux mariniers de _Martègue_ en
Provence. C'est donc peut-être _Martéguan_, et non _Martin
Gan_, qu'il faut lire ici. V. Rabelais, l. 1, ch. 20, et l.
2, ch. 7.]
[Note 36: C'est-à-dire que son _haut de chausses_ étoit
attaché au _pourpoint_ avec des aiguillettes, et qu'il
étoit _aiguilleté_, comme l'Harpagon de Molière.]
[Note 37: On faisoit alors rafle de tous les gueux
irlandois et autres qui se trouvoient à Paris, et on les
embarquoit pour le _Canada_ ou _Nouvelle-France_. Les
quartiers qui en fournissoient le plus étoient ceux des
_Fossés-Montmartre_ (V. Tallemant, édit. in-12, t. 2, p.
23), de la _Ville-Neuve-sur-Gravois_, où se trouvoit,
comme on sait, l'une des plus fameuses _cours de Miracle_,
etc. C'est sans nul doute à cause des nombreuses bandes de
mendiants qui en partoient pour le Canada que cette partie
de Paris commença de s'appeler alors la _Nouvelle-France_,
nom qui s'est étendu au faubourg Poissonnière, qui en étoit
la continuation. La caserne qui s'y trouve l'a seule gardé.]
[Note 38: Se parer avec forfanterie. Ce mot est dans
Montaigue, liv. 3, ch. 10.]
[Note 39: C'est-à-dire un tableau bouffon, une
_affiche-caricature_, qu'on mettra à la porte du théâtre de
l'hôtel de Bourgogne.]
[Note 40: Les peintres Zeuxis et Parashius.]
[Note 41: Un âne.]
[Note 42: Les harpies.]
[Note 43: On voit que les farceurs se couvroient le
visage de farine, comme notre Pierrot, qui a seul gardé
la tradition. De là le sobriquet d'_enfarinés_ qu'on leur
donne partout. On voit par un passage de Montaigne (liv. 3,
en. 10), que c'étoit déjà l'usage des apprentis badins de
son temps. On lit dans les _Jeux de l'inconnu_ (1645, in-8,
p. 158), au sujet de Jean Farine, qui, lui non plus, ne
doit pas son nom à autre chose: «A le voir si blanchastre,
il semble qu'il soit déjà enfariné.»]
[Note 44: On appeloit habit de _vinaigre_, selon le
Dictionnaire de Trévoux, tout habit trop léger porté en
hiver, sans doute parcequ'il n'empêchoit pas le froid de
vous _piquer_.]
[Note 45: Sans doute le cabaret de _la Licorne_, qui a
donné son nom à l'une des rues de la Cité. En 1816, selon
la Tynna, il s'y trouvoit encore, au nº 8, un marchand
de vin ayant une licorne pour enseigne. On disoit, pour
prédire à quelqu'un quelque bonne raillerie: _Les petits
enfants en iront au vin et à la moutarde_, d'où le nom
trivial de _moutard_ donné à ceux-ci. Ce que disent ces
deux vers répond évidemment à cette locution, qui se trouve
déjà dans Villon, et que Malherbe, dans ses lettres à
Peiresc, employoit encore.]
* * * * *
_Stances._
Je reviens donc à vous, garny de pioleries[46],
Vous dire qu'en un coup l'air, la terre et les cieux,
M'ont conté du badaud toutes les tromperies
Quant je les ay priez seulement par vos yeux.
La terre me portoit, l'air prenoit ma parolle,
Et les cieux mes desirs, des dieux favorisez;
Au bruict de votre nom les postillons d'Eole
Furent (bien que mutins) à l'instant apaisez.
Si bien que j'escoutois d'Echo la resonnance
Et recevois des dieux les revelations:
Grand pouvoir de vos yeux, dont la seule ordonnance
Faict reserrer les vents dedans leurs regions.
Je suis donc faict savant au gré de vostre envie,
De mille plaisans traicts qu'a faict nostre courtaut,
Et l'Echo m'a conté qu'il y va de sa vie
Si, pour s'en exempter, il ne gaigne le haut.
Mais, pour ce que je voy la matière un peu grande
Et qu'il y faut donner du temps et du loisir,
Je vous veux supplier d'accorder ma demande
Et remettre à demain ce discours de plaisir.
Aussy bien je cognois que ce que j'en sçay touche
A ce pauvre chastré dont tout le monde rit:
C'est pourquoy j'ayme mieux vous le dire de bouche,
Pour le favoriser, que non pas par escrit.
[Note 46: C'est-à-dire couvert de bigarrures. On connoît
le proverbe: «_Piolé riolé comme_ la chandelle des Rois»,
qui étoit en effet de deux couleurs. Un fol, comme celui
qui parle dans ces stances, pouvoit bien s'exprimer ainsi.
Les badins, selon Henri Estienne, dans la préface de son
_Apologie pour Hérodote_, portoient des «robes bigarrées de
bandes larges.»]
* * * * *
_Sonnet._
Allusion sur le nom du protecteur de l'Archi-Sot.
Hé bien! te voilà donc plongé dans une fange
Dont tu ne peux sortir si tu n'as mon secours!
Dis ce que tu voudras, il faudra que tu manges
Le remède appresté contre tes beaux discours.
Au mont où ton esprit peu capable se range,
Les ardants ou luisants n'ont quasi plus de cours;
Ou j'estime cela morsure de phalange[47],
Pour laquelle guarir ma voix est mon secours.
Beau fils, dont le visage est pareil au lard jaulne,
Ton pouvoir se mesure à la longueur d'une aulne,
Dont tu ne peux juger que la fin soit le bout.
Tu sais bien que je puis apaiser ton audace;
Si ma parolle a peu te bannir d'une place,
Gardes que mes escrits ne t'exhilent du tout.
[Note 47: Sorte d'insecte. Voy. Ronsard, éd. Jannet, t. 1,
p. 395, note 4.]
_Sur les Revenus des Pasteurs_[48].
[Note 48: Cette pièce se trouve, p. 278-282, dans le
curieux recueil _Le tableau de la vie et du gouvernement de
MM. les cardinaux Richelieu et Mazarin, et de M. Colbert,
représenté en diverses satyres et poésies ingénieuses,
etc._ Cologne, P. Marteau, 1694, in-12. Seulement, elle est
fautive dans cette édition; nous l'avons rétablie d'après
celle qui avoit paru l'année précédente, et qui est bien
plus correcte.]
Quel est donc ce cahos, et quelle extravagance
Agite maintenant tout l'esprit de la France?
Quel demon infernal, amy des changemens,
Fait tant de nouveautez dans tous nos reglements?
On fait, on redefait, on retablit, on casse;
Rien ne demeure fait, quelque chose qu'on fasse;
On retranche les saints[49], on les refeste après[50];
On plaide au Châtelet quand c'est feste au Palais.
On trouve à reformer même sur la Reforme.
L'ancien code à present est un code de forme;
On ne le connoit point, tant on le voit changé.
Encor si l'on vouloit reformer le clergé,
Si l'on vouloit oster la moitié de leurs dixmes,
La Reforme pourroit reformer bien des crimes.
Les trop grands revenus perdent beaucoup de gens,
Et les riches pasteurs sont toujours negligents.
Pourquoy ceux qui devroient imiter les Apôtres
Ont-ils seuls plus de bien qu'il n'en faut pour dix autres?
On devroit bien regler un tel dereglement
Et montrer aux pasteurs à vivre sobrement;
On ne voit que des gens de mitres et de crosses
Faire aujourd'huy rouler de superbes carosses,
Sans se ressouvenir qu'autrefois l'Eternel
Ne monta qu'un asnon dans un jour solennel.
On parle des impôts dont la France est remplie,
Tout le peuple en murmure et tout le monde en crie;
Qu'est-ce en comparaison de tant d'injustes droits
Qu'aujourd'huy les pasteurs levent en tous endroits?
Tout le monde en naissant doit à la sacristie;
Il faut payer l'entrée et payer la sortie;
Tous les pasteurs enfin, par un fatal accord,
Trouvent de quoy gagner en la vie et la mort[51].
Bonne condition, qui donne de quoy vivre
En lisant seulement quelques feuillets d'un livre;
Recitant tous les jours trois ou quatre oraisons,
Ils gagnent pour fournir aux frais de leurs maisons.
Que le breviaire est bon dans le temps où nous sommes!
Un pasteur est toujours le plus heureux des hommes.
Veut-on se marier, il faut jetter un ban;
On en achète deux, et le pasteur les vend;
Vous ne les auriez pas s'il manquoit une obole.
Comment nommer cela, si ce n'est monopole,
Qu'un sacré partisan a mis injustement
Aux yeux de tout Paris, sur le Saint-Sacrement?
Meurt-il quelque personne, autre supercherie.
Voulez-vous, dira-t-on, la grande sonnerie[52]?
Il faut tant, ou sinon l'on ne sonnera point.
Monopole jamais monta-t-il à ce point[53]?
Entre tous les impôts, quel autre impost approche
De celuy que l'on met sur le son d'une cloche?
On sonne donc enfin, et pour vos cinq escus
On vous donne du son. Sont-ce là des abus?
Un infâme crieur, de qui l'âme inhumaine
Ne voit aucun vivant qu'avec beaucoup de peine,
Ce funeste crieur qui ne vit que de morts[54],
Marchande insolemment pour enterrer des corps.
Choisissez-vous, dit-il, un endroit pour la fosse?
Plus il est près du choeur et plus la somme est grosse[55].
Il faut tant près des fonds, tant près du maître autel.
Entre tous les impots en voyez-vous un tel,
Et qui peut plus choquer les droits de la nature,
Que de vendre à des morts le droit de sépulture?
Je passe volontiers certains tours de baton
Dont un rusé pasteur attrape le teston[56].
Je suis fort catholique, et je n'ay pas envie
De censurer icy les censeurs de ma vie.
Je croy que ce qu'ils font a de bonnes raisons,
Et que tous leurs patrons font bien des guérisons;
Qu'on guerit de tous maux en leur offrant un cierge,
Qu'on en guerit plutost s'il est de cire vierge;
Que qui ne guerit pas n'a pas assez de foy,
Et je croy tout cela parceque je le croy.
Pour moy, je ne veux point penetrer ce mystere;
Mon pasteur me l'a dit, c'est à moy de le croire[57].
Je crois ce qu'il me dit; s'il fait mal, à son dam.
Mais je souffre à regret que l'on achète un ban,
Et que des ornemens qui servent à l'eglise
Soient de differens prix, comme une marchandise.
Si vous voulez les beaux à votre enterrement,
Il faut tant, vous dit-on, pour un tel parement,
Et, pour l'argenterie, un crieur vous demande
Si vous voulez avoir la petite ou la grande[58]:
Le prix est différent, ils vous cousteront tant;
Et si l'on ne fait rien si l'argent n'est comptant.
Jamais aucun credit ne se fait à l'eglise.
N'avez-vous point d'argent, la croix de bois est mise[59];
Enfin, lorsque l'on va porter les sacremens,
Si c'est chez un pauvre homme, on va sans ornemens;
On y va sans flambeau, sans daiz et sans clochette;
En un mot, on diroit qu'on le porte en cachette.
Taisons-nous, toutefois! il est fort dangereux
De parler des pasteurs, et de mal parler d'eux.
Telles gens ne sont pas des sujets de satyre.
Muse, va prendre ailleurs quelque sujet pour rire;
Va t'en au Châtelet voir ces deux conseillers:
Ils etoient l'an passé chez monsieur Desperiers,
Et, comme de seconde on monte en retorique,
Ils furent conseillers sortant de la Logique.
Une explication sur une simple loy
Les abêtit tout deux. Mais, ma muse, tais toy,
J'ay beaucoup de procès. Si tu dis quelque chose,
Tu me mets en danger de voir perdre ma cause;
Et cette liberté trop grande que tu prends
Me feroit pour le moins condamner aux depens;
Trop heureux seulement si ces jeunes novices
Se vouloient moderer en taxant leurs epices.
Je sçais qu'en fait de taxe ils valent bien les vieux,
Qu'ils le font aussi bien, pour ne pas dire mieux.
Mais brisons là dessus, ne faisons point querelle.
Les greffiers, aujourd'huy, font de plus grands abus,
Et ce sont ces gens là qui friponnent le plus.
Je voudrois bien pouvoir les passer sous silence;
Mais quoy! pour quatre mots que porte une sentence,
Pour dire: Un deffendeur payera cent escus,
Ils font en parchemin quatre roles, et plus;
Enfin, ils font si bien, que de quatre paroles
Que prononce le juge ils composent des roles.
Un petit parchemin, plus court de quatre doits
Qu'il ne leur est prescrit par l'ordre de leurs loix,
Une marge plus grande à chaque bout de lignes
Marque que ces gens là sont des fripons insignes;
Sans compter l'_à tous ceux qui ces lettres verront_,
Qu'ils etendront autant et plus qu'ils ne pourront,
Cent mots reiterez, cent autres synonimes,
Et, toutefois, Paris endure tous ces crimes;
Il aura reformé les pauvres Innocens[60],
Et tous ces criminels recevront de l'encens.
Je ne puis endurer que cette extravagance
Agite maintenant tout l'esprit de la France,
Qu'on fasse en notre etat des nouveaux changemens
Et que l'on laisse encor tant de dereglemens.
[Note 49: Il s'agit encore ici du _retranchement des
fêtes_, au sujet duquel nous avons déjà publié une pièce
(t. 5, p. 245), et qui avoit été ordonné par le roi, en
1666, sur un _Mémoire_ de Colbert, reproduit dans la _Revue
rétrospective_, 2e série, t. 4, p. 257-258.]
[Note 50: On n'avoit pas retranché moins de dix-sept fêtes.
V. _Journal_ ms. d'Olivier d'Ormesson, 2e partie, fol. 139.
Le peuple, qui tenoit à quelques-unes, cria fort et si bien
qu'on finit par les rétablir. Celle de saint Roch étoit
du nombre. V. notre t. 5, p. 249-250. C'est pour celle-ci
surtout qu'il commença sa désobéissance: «Le mardy 16 août
(1667), feste de saint Roch, dit encore M. d'Ormesson, fol.
151, tout le monde festa nonobstant le retranchement.»]
[Note 51: C'est ce que Marigny a développé avec tant de
verve et d'esprit dans son charmant poème du _Pain bénit_,
où se trouve entr'autres ce vers:
Il fait cher mourir à Paris,