VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME VII
À PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
M.DCCCLVII
_Manifeste et predictions des plus veritables affaires qui se doivent
passer en France cette année 1620, par le sieur de la Bourdanière[1],
grand mathematicien._
_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par Robert Marie,
imprimeur et libraire. 1620._
_Avec permission._ In-8.
[Note 1: Grand faiseur de _bourdes_. On jouoit volontiers
sur ce mot. «Monsieur L. D. S., lit-on dans _l'Esprit de
Guy-Patin_, p. 278, turlupinoit quelquefois contre son
fils, qu'il reconnoissoit pour un insigne menteur, en lui
disant que, quelque part qu'il allât, il étoit toujours
dans la rue des _Bourdonnois_, que sa canne lui sembloit
un _bourdon_, et qu'il croyoit l'avoir fait à _Bourdeaux_
plutôt qu'à Paris; il rioit ensuite après ces dictons, et
personne ne rioit que lui.»]
Cette année 1620, Saturne sera retrograde, Mercure inconstant, et
un tas d'autres planettes n'yront selon la volonté de plusieurs:
dont pour ces causes les cordiers iront à reculon; les aveugles
ne verront que bien peu, ou rien; les sours oyront fort mal; les
muets ne parleront guère; les riches se porteront un peu mieux que
les pauvres, et les sains mieux que les malades; plusieurs moutons,
beufs, pourceaux, oyseaux, poules et canarts mourront, et ne sera si
cruelle mortalité entre les singes, renars et dromadères; vieillesse
sera incurable cette année, à cause des années passées; ceux qui
seront pluretiques auront grand mal au costé; ceux qui auront mal au
ventre yront à la selle persée.
Les cathères descendront du cerveau ès membres inférieurs; le mal
des yeux sera fort contraire à la veüe; lors reignera une maladie
bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable,
et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont
plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, et bien souvent
composeront en ravaserie, sillogisant en la pierre phillosophale et
ès aureilles de Midas. Je tremble de peur quand j'y pense, car je dy
qu'elle sera epidimiale; et l'appelle Averrois faute d'argent[2].
[Note 2:
Faute d'argent est douleur non pareille.
Sur ce refrain, V. notre t. 5, p. 224.]
L'avoine fera grand bien aux chevaux. Il ne sera guère plus de lard
que de pourceaux.
Mercure nous menace de quelque peu de persil[3], mais ce nonobstant
il sera à pris raisonnable. De bled, de vin, de fruitage et legumage,
on en aura assés, si les souhaits des pauvres gens sont ouys. Il y
aura force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel en
Broüage[4].
[Note 3: Il y a ici quelque jeu de mot, peu à l'honneur du
dieu voleur, sur le verbe _pesciller_ ou _perciller_, qui
en argot signifie _prendre_.]
[Note 4: On sait que nos meilleurs marais salants sont
autour de Brouage, dans la Basse-Saintonge.]
Sur l'esté sera à redoubter quelque règne des pusses. Italie, Cicile,
Romanie, Naple, demeureront où ils estoient l'an passé; les marchans
profiteront s'ils ne perdent. En Angleterre, Escosse, Hibernie, le
vin leur sera autant sain que la bierre, pourveu qu'il soit bon et
friant.
Au printemps vous verrez plus de fleurs qu'en toutes les trois autres
saisons. En esté je ne sais quel vent courera, mais je sçais bien
qu'il doit faire chaut et regner vent marin; toutefois, si autrement
arrive, ne faudra se desesperer. Beau fera se tenir joyeux, et boire
frais. En automne on vendengera, ou devant, ou après, ce m'est
tout un pourveu qu'ayons bon vin en abondance. Il se faut garder
en automne des arrestes de poissons, et aussi de poison; en hiver,
selon mon petit entendement ne seront sages ceux qui venderont leurs
fourrures pour acheter du bois. S'il pleut, ne vous en melancolizés:
tant moins aurez-vous de poudre par les chemins. Sur tout tenés vous
chaudement et redoutés les catherres; beuvés du meilleur, attendant
que l'autre amendera. A cecy devés ajouster foy, car j'ay si bien
par si devant consideré les planettes que j'ay apris de faire les
plats nets, en mangeant tout, ne laissant rien. Escoutés donc ce qui
sensuit:
C'este année y aura éclipse de bource, et si le vent ne soufle
il y aura grande mortalité de poux à l'hospital; ceux qui yront
souvent aux champs humeront plus de vent que d'huistres; les chapeaux
monteront sur les testes; les pierres seront dures. Il y aura ceste
année plus d'eau que de vin; n'y aura rien plus froid en hiver que la
glace, en esté rien plus chaut que le feu.
Ceste année les uns tiendront longtemps scillence; il sera bon de
faire plus provision d'argent que de foin; car, encore qu'il soit
bien cheir, si est que toutes les bestes n'en mengeront point. Il y
aura grande guerre entre les chiens et les lièvres, entre l'eau et le
feu; ceux qui boiront devant la soif seront alterés.
Les vierges ne donneront leurs tetins aux enfans. Les fleurs
precederont les fruicts aux arbres.
Les boureaux serviront de rubarbe aux larrons qui seront constipés
du ventre. Il fera bien froid quand il gellera; plusieurs medecins
seront dangereux ceste année, d'autant qu'il changeront R en D: au
lieu de RECIPE mettront DECIPE. Les goutteux se porteront mieux des
dents que des jambes; l'on ne prendra point les ecrevisses en l'air.
Ceste année l'apetit s'en ira en mangeant et la soif en beuvant. Il y
aura ceste année plus de bestes que de picotins d'avoine. Il coutera
la vie à ceux qui mourront ceste année. Vous serés contents (s'il
vous plaist, Messieurs) de ceci; car, si je disois tout ceste année,
ce seroit plus de la moitié.
_La Faiseuse de Mouches_[5].
[Note 5: Nous trouvons cette pièce dans la _quatriesme
partie_, p. 54-63, du _Recueil de pièces en prose les plus
agreables de ce temps, composées par divers autheurs_.
Paris, _Ch. Sercy_, MDCLXI, in-12.--La _faiseuse_ dont
il s'agit ici est sans doute celle chez qui il étoit de
bon ton d'aller se fournir, et qui se trouve vantée dans
le dernier couplet d'une chanson sur les _mouches_ que
Tallemant cite dans son _historiette_ du P. André (1re
édit., t. 3, p. 326):
Mais surtout soyez curieuse
Et difficile au dernier point,
Et gardez de n'en porter point
Que de chez la bonne faiseuse.
Sur cette mode, on peut lire la note 368e du _Palais
Mazarin_.]
* * * * *
_Lettre à N._
Vous serez peut estre surprise de recevoir une lettre de la part
d'une fille que vous ne visitez jamais et qui n'a l'honneur de vous
connoistre que par reputation; mais, en verité, nous autres personnes
du grand nom, et personnes extraordinaires, ne devons pas nous
attacher aux maximes vulgaires, et ne sommes pas nez pour estre
esclaves de ces petites formalitez que le commun observe. Aussi ay-je
voulu m'en affranchir en cette rencontre; et, connoissant desjà votre
belle humeur et votre bonté, j'ay cru que vous ne seriez pas faschée
que la bonne faiseuse de mouches prist la liberté de vous écrire
et de vous en envoyer de sa façon. J'appris mesme, il y a quelque
temps, que quelques uns de vos galants de Toulouse en avoient donné
à mademoiselle votre soeur sans vous en faire part, et je ne sceus
pas plus tost cette nouvelle que je resolus de vous en envoyer de
plus belles et de meilleures que les siennes, car nous en avons à
tout prix et pour toute sorte de gens. J'en ay en mon particulier de
toutes les façons,
Pour adoucir les yeux, pour parer le visage,
Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein,
Et, pourveu qu'une adroite main
Les sçache bien mettre en usage,
On ne les met jamais en vain.
Si ma mouche est mise en prattique,
Tel galant qui vous fait la nique,
S'il n'est aujourd'huy pris, il le sera demain;
Qu'il soit indiférent ou qu'il fasse le vain,
A la fin la mouche le pique.
Au reste, Mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne
soient differentes que par la taille ou par la figure; elles ont
en particulier des qualitez qui les font distinguer les unes des
autres; et je vous adverty que parmy celles-ci l'on y trouve de
fines mouches, et que toutes ensemble ont l'inclination des abeilles,
qui ne se posent d'ordinaire que sur des fleurs. Cependant, pour ne
pas faire un grand discours sur un pied de mouche, et pour venir à
ce qui est de plus important en cette matière, il faut que je vous
apprenne qu'entre celles que je vous envoye, les longues se doivent
mettre au bal[6] le plus souvent, parcequ'elles paroissent et se
plaisent davantage au flambeau. Les plus grandes et les plus larges
sont vraies mouches de cours, et pour les lieux d'où l'on les voit de
loin, car elles portent 30 ou 40 pas, pour le moins, et vont attaquer
un homme à la portée d'un pistolet. Nous en remarquons encore
d'autres par dessus toutes, fort petites et coquettes à merveille, et
celles-là sont vraies mouches de ruelle, qui ne tirent qu'à brusle
pourpoint, et qu'on doit mestre en jeu quelque jour de collation ou
de feste. Il ne dependra maintenant que de vous d'en tirer l'usage
qu'il vous plaira; je veux pourtant vous apprendre à vous en servir
avec succez quand il vous prendra fantaisie de saisir un coeur dans
un moment, ou le prendre d'assaut, s'il faut ainsi dire.
[Note 6: Les mouches _rondes_ étoient les plus vantées. On
les appeloit _assassins_. On lit dans la chanson que cite
Tallemant:
Vous auriez beau être frisée
Par anneaux tombant sur le sein,
Sans un amoureux _assassin_
Vous ne serez guère prisée.
Les hommes eux-mêmes en portoient: «Il sera encore permis
à nos galants de la meilleure mine de porter des mouches
rondes et longues.» (_Les lois de la galanterie_ 1644,
édit. Aug. Aubry, p. 18.)]
Prenez une mouche de bal
Avec deux mouches de ruelle,
Renoncez un moment à vostre humeur cruelle;
Quand le galant viendra, radoucissez vos yeux;
Lors, d'un ton de voix gracieux
S'il dit qu'il meurt d'amour, et qu'il mourra fidèle,
Répondez en biaisant, flattez un peu son mal;
Que s'il parle encor de son feu,
Taschez de paroistre resveuse,
Et, pour deguiser vostre jeu,
Contrefaite la serieuse,
Dites: Les hommes sont trompeurs,
Ils sont fins et bien dangereux;
Ils feignent d'estre malheureux,
Pour tromper une malheureuse;
Mais une fille est sans excuse
Quand elle croit ces imposteurs!
Que si pour lors le galant jure
Qu'il n'est ny menteur ny parjure,
Qu'il ne feint pas les maux qu'Amour luy fait souffrir,
Sans vous faire tirer l'oreille,
Dites-lui, divine merveille,
Que le temps peut tout decouvrir.
Cependant, blamez l'inconstance,
Dites qu'un vray galant est un tresor de prix;
Au reste, donnez-luy quelque douce esperance,
Et tenez celui-là pour pris.
Cependant je viens de m'adviser, Mademoiselle, que je sème des
vers, parcy, par-là, dans une lettre que j'avois resolu d'ecrire en
prose; mais n'importe, puis que j'ai commencé, j'ai envie de ne pas
me contraindre et de vous envoyer pour le moins autant de vers que de
prose: car aussi bien, quand la fantaisie en prend, on ne sçauroit
s'empescher d'en faire. Je vais donc vous conter une histoire en
rimes; elle est de mon mestier, et vous apprendra d'où sont venuës
les mouches et qui en inventa l'usage. Mais avant toutes choses je
vous proteste que c'est un grand secret et un grand mystère, que je
n'ai encore revélé à personne. Quand vous l'aurez sceu, je vous prie
de n'en faire confidence à qui que ce soit qu'à Mademoiselle votre
soeur.
Ecoutez, fille divine,
Je vous apprendray l'origine
De ces mouches que vous portez;
Que vous autres, rares beautez,
Mettez si souvent en usage
Pour embellir vostre visage.
Ce dieu redouté des humains,
Qui fait toujours mille desseins
Contre la liberté des hommes,
Mit en vogue, au siècle où nous sommes,
Toutes ces belles mouches-là,
Et voici comme tout alla:
Un jour, près de Venus, sa mère,
Et faute de meilleure affaire,
L'Amour, sans dire un pauvre mot,
Chassoit aux mouches comme un sot;
Si qu'enfin la belle déesse,
En se moquant de sa jeunesse,
Luy dit: «Arreste-toy, fripon,
Et fais quelque chose de bon!»
Mais certes elle eust beau luy dire,
Le badin ne fit qu'en rire,
Et toujours aux mouches chassa.
Venus le vit et s'en fascha,
Et, comme la chose la touche,
Ayant, comme on dit, pris la mouche,
Voulut luy donner sur les doigts,
Mais il esquiva, le matois!
Et, pour eviter la colère
De sa maman, sut si bien faire,
Qu'il lascha du creux de sa main
Une mouche dessus son sein.
Cette mouche à peine fut-elle
Sur le sein de cette immortelle,
Que l'on vit, dans le même instant,
Qu'il en parut plus eclatant,
Comme, quand un sombre nuage
Cache le ciel par son ombrage,
A l'entour de ce corps obscur
Le ciel prend un nouvel azur,
Et, rehaussé par son contraire,
Brille d'une façon plus claire.
Venus, dans ce ravissement,
Benit ce bienheureux moment,
Et fut tout-à-fait satisfaite,
Car elle n'a rien plus en teste
Et ne s'occupe tous les jours
Qu'à chercher de nouveaux atours.
Elle fit cent douces grimaces.
Mais Dieu sait! quand une des Graces,
Qui se trouva là par hazard,
Luy dit que jamais aucun fard
Ne sçauroit la rendre plus belle
Que cette invention nouvelle.
Pour lors, se tournant vers l'Amour:
«Je veux te payer ce bon tour,
Luy dit-elle, et, pour récompence,
Deux tourterelles d'importance
Seront aujourd'huy le prix
De cette mouche icy, mon fils.
--J'aurai donc deux tourterelles?
Dit l'Amour en battant des ailes;
Attendez, je veux faire mieux.»
Lors, de ses doigts industrieux
Découpant une étoffe noire,
Il fit, si l'on en croit l'histoire,
Mille mouches sans se lasser,
Puis aussy tost les vint placer,
Une près de l'oeil de sa mère[7]
(La chose icy n'est pas bien claire
Si ce fut le gauche ou le droit);
Il en mit encor dans l'endroit
Où vola la première mouche,
Sur les temples[8], sur la bouche[9],
A costé du nez[10], sur le front[11],
Sur les joues[12], sur le menton.
Cependant la trouppe celeste,
Apercevant Venus si leste,
Mit des mouches pour l'imiter.
Junon, pour plaire à Jupiter,
En mit autant que Venus mesme.
Pallas eut un desir extresme
D'en mettre sur son front guerrier
Et d'abandonner le laurier.
Quand à Mars, pour plaire à Cyprine,
Il en orna sa bonne mine,
Et, depuis, en porta toujours
Une fort grande de velours[13].
Aussy tost, les beautez mortelles
En ayant appris des nouvelles,
Voulurent en mettre à leur tour
Sous le bon plaisir de l'Amour.
D'abord qu'elles furent connues,
Il sembloit qu'il en plût des nues;
La moindre bourgeoise en portoit,
Et la soubrette s'en paroit,
Comme eust pu faire une princesse,
Car c'estoit la belle ajustesse[14];
Enfin tout le monde en voulut,
Et tout le monde en eut[15].
[Note 7: La mouche collée près de l'oeil s'appeloit _la
passionnée_.]
[Note 8:
Portez-en à l'oeil, à la _temple_,
Ayant le front chamarré,
Et sans craindre votre curé
Portez-en jusque dans le temple.
Les hommes portoient «l'emplastre noire assez grande sur la
_temple_, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dent;
mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs
ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l'os
de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et
d'agrément. Que si les critiques nous pensent reprocher que
c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque
nous leur respondrons que nous ne scaurions faire autrement
que de suivre l'exemple de celles que nous admirons et
adorons.» (_Les loix de la galanterie_, p. 19.)]
[Note 9: Au coin de la bouche, c'étoit _la baiseuse_; sur
les lèvres, _la coquette_.]
[Note 10: Sur le nez, c'étoit _l'effrontée_.]
[Note 11: _La majestueuse._]
[Note 12: Au milieu de la joue, _la galante_; sur le pli de
la joue en riant, _l'enjouée_.]
[Note 13: C'est l'emplâtre dont il est parlé dans l'une des
précédentes notes.]
[Note 14: _Parure._ «Elle estoit tousjours quatre heures à
sa toilette à compasser son _ajustesse_.» (_Contes de la
reine de Navarre_, nouv. 36e.)]
[Note 15: Tout le monde en eut, si bien que dans une
mazarinade, _Maximes morales et chrétiennes pour le repos
des consciences dans les affaires présentes_, etc., 1649,
in-4., il est dit qu'on voit «abbés frisés, poudrés, _le
visage couvert de mouches_, tous les jours dans un habit
libertin parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries.»]
_Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de Paris,
nouvellement decouvertes; ensemble tout ce qui s'est passé à ce
subject._
M.DC.XXVII[16]. In-8.
[Note 16: Je suis porté à croire que cette pièce a beaucoup
de ressemblance avec celle qui a pour titre: _Le voyage
raccourci de trois bourgeoises de Paris, avec leurs ruses
et finesses, nouvellement découvertes par leurs maris_;
Paris, veuve du Carroy (vers 1618), in-8 de 24 feuillets.
Malheureusement, je n'ai pu la retrouver pour faire la
comparaison.]
En ce petit discours, tout mon but n'est point de traicter de matière
qui puisse ennuyer le lecteur, ains tout au contraire, mon desir
n'est que de reciter chose qui luy puisse apporter toute sorte de
contentement, comme estant de soy le subject assez bastant de chasser
toutes sortes de melancolies, et d'autre part capable de faire estime
des femmes sages et prudentes et d'en faire chois parmy celles qui
s'abandonnent aux vices, comme vous pourrez entendre de la caballe
et ruze de trois notables bourgeoises de ceste ville de Paris,
desquelles, pour le respect de leurs alliances et pour ne les point
scandaliser, j'en tairay le nom, me contentant seulement de discourir
de ce qui s'est nouvellement descouvert touchant leurs ruzes et
subtilitez.
Il n'y a celuy qui ne sache que parmy le sexe feminin il se trouve
des femmes lesquelles, souz l'apparence d'une simplicité dissimulée,
font souvent glisser d'aussi bons tours que plusieurs autres; c'est
donc sous cette fausse apparence que les trois bourgeoises dont je
veux discourir ont peu jusques à present tromper tous ceux qui ont
par cy devant jugé les tenir au rang de celles qui se gouvernent
selon Dieu dans la prudence et la sagesse.
Il est donc question de ces trois bourgeoises. S'estant trouvées
à ces Rois derniers en une certaine compagnie, dans laquelle se
trouvèrent aussi des jeunes hommes, assez capables d'attirer les
dames et de leur user de la courtoisie, de telle sorte (comme c'est
la coustume) que, venant de propos à autre, ils entrèrent avec
mes dames les bourgeoises si avant des termes et des advenemens
de l'amour, que, par les charmes amoureux de ces jeunes champions
de Venus, elles vinrent, après toutes les considerations qu'elles
pouvoient concevoir dans leurs fantastiques esprits, à consentir aux
intentions de ces nouveaux courtisans.
De telle sorte que, pour mettre en execution les desirs de leurs
volontez, elles firent eslite d'un lieu propre pour le subject,
qui fut designé et accordé de part et d'autre; et, pour parvenir
à leurs desseins, mes dames les bourgeoises, d'un commun accord,
estant d'une mesme partie, obtindrent de leurs maris permission,
pendant ceste octave des Rois derniers, d'aller à des nopces près
de Senlis[17], desquelles par supposition elles s'estoient faict
prier; et, pour tant mieux jouer leurs rolles, sçachant bien que
les uns et les autres ne pouvoient quitter la maison, supplièrent
infiniment leurs maris de leur vouloir tenir compagnie, pour autant
que c'estoient mariages de leurs plus proches parens.
[Note 17: Il se trouve dans les _Caquets de l'accouchée_,
p. 217, une histoire à peu près pareille, où deux femmes,
pour jouer un tour semblable à leurs maris, feignent
d'aller non plus à la noce, comme ici, mais en pèlerinage.
Dans les _anciennes poésies françoises des XVe et XVIe
siècles_, publiées par M. A. de Montaiglon, se trouve, t.
3, p. 331-334, une chanson qui roule aussi sur une aventure
du même genre, au moins par le scandale: _Chanson nouvelle
de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d'aller
en voyage ès fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, furent
surprinses en la maison d'une maquerelle et menées en
prison à leur deshonneur et confusion._]
Messieurs leurs maris, n'estant pas ignorans de l'alliance qu'ils
pouvoient avoir ensemble, et d'autre part ne pouvant ny les uns
ny les autres quitter leurs maisons, permettent à mes dames leurs
femmes l'execution de leurs desirs, toutesfois ne se doutans de leurs
finesses: car, autrement, je ne pense pas qu'ils eussent en façon
quelconque permis à leurs très chères compagnes de leurs donner pour
panache les caractes de Moyse.
Ceste permission obtenue, elles ne manquèrent d'en donner advis
à leurs courtisans, lesquels à ce subject allèrent les premiers
au logis designé afin de faire preparer et donner ordre à tout ce
qui estoit necessaire pour joyeusement passer leur temps. D'autre
costé, mes dames les bourgeoises, esveillées comme souris, ne furent
paresseuses, pour tant mieux jouer leurs personnages, de faire
retenir places aux coches de Senlis, et pour les asseurer feirent
donner un escu-cars[18] pour advance; cependant elles se parent de
leurs plus beaux habits nuptiaux et de tout ce qu'elles avoient de
plus exquis.
[Note 18: On appeloit ainsi les plus forts écus, les seuls
que les juges voulussent recevoir pour leurs épices. Chaque
quart d'écu étoit de 16 sols, et, par conséquent, l'écu
quart valoit 3 livres 4 sols.]
Le temps venu que le coche de Senlis devoit partir, elles prindrent
congé de leurs maris, pour aller monter au dit coche, auquel
messieurs les bourgeois ne voulurent manquer de les y aller conduire,
et aussi pour les recommander au cocher.
Estant mes dames les bourgeoises arrivées au Bourget, l'une d'icelles
commença de faire semblant qu'elle se trouvoit fort mal, tant à cause
de l'esbranlement du coche que d'autre part aussi qu'elle estoit
grosse de trois mois, ce qui ne luy pouvoit permettre d'avantage le
dict esbranlement sans courir du danger de son enfant; ce faisant,
supplia le cocher et toute sa compagnie de ne perdre point de temps
et qu'elle estoit resolue de ne passer outre, et que, quant à ces
compagnes, qu'elles estoient libres de parachever leur voyage;
ce qu'elles ne voulurent jamais accorder, disant qu'elles ne la
laisseroient jamais en cest estat. Après donc avoir satisfait de ce
qui restoit au coche, lequel passe outre, commencèrent de faire bonne
vie; et, voyant que leurs courtisans, qui se devoient trouver en
ce lieu bien montez à celle fin de les ramener en trousses au dict
logis preparé, n'estoient encores arrivez, incontinent commencèrent
d'envoyer un homme qui estoit dressé au badinage au devant, lequel
n'eut pas fait une lieue et demye qu'il fit rencontre de ces petits
mignons tous escretez comme une poire de chiot. Mes dames les
bourgeoises, qui estoient continuellement au guet, n'eurent pas si
tost descouvert leurs favoris, que ce fut à qui d'entr'eux yroit
la plus viste pour donner le baiser à celuy qu'elle affectionnoit;
semblablement ces jeunes godelureaux, voyant leurs maistresses
approcher, incontinent voulurent commencer à contre-faire les
escuyers et de forcer leurs chevaux de faire ce qu'ils n'avoient
jamais apris, estant plus propres à tirer un tombereau de boue que
de faire des passades. Après avoir mis pié à terre, et de part et
d'autre s'estant donné les accolades, ils ne furent si tost arrivez
au logis que voilà la table couverte de très bons morceaux que mes
dames les bourgeoises avoient faict apprester. Pendant le disner, ce
ne fust qu'à rire et folâtrer, discourant de la ruse et finesse de
laquelle ils s'estoient servis pour obtenir congé de leurs maris, qui
devoient bien avoir pour lors le tintouin aux oreilles[19].
[Note 19: C'est-à-dire que les oreilles leur tintoient,
comme aux gens de qui l'on parle mal. Cela nous donne
l'étymologie du mot _tintouin_, qui d'abord ne s'employoit
pas autrement. On trouve même dans Montaigne le verbe
_tintouiner_.]
L'heure s'approchant qu'il falloit partir de ce lieu pour venir
coucher à Paris, pour autant qu'elles ne desiroient y arriver de
jour, crainte d'estre descouvertes, après avoir satisfait au logis,
montèrent à cheval, ayant chacune leur conducteur, et en ceste sorte
arrivèrent sur les sept à huict heures du soir, au logis designé, où
le soupper les attendoit. Estant donc en iceluy, la couratière[20],
après leur avoir faict les caresses accoutumées, les conduict dans un
petit corps de logis sur le derrière, à cette fin de mieux et plus
facilement prendre leurs esbats sans estre inquietés de personne;
incontinent on leur apporte le soupper sur la table, pendant lequel
on leur prepare trois licts. Il ne faut pas demander si l'issue du
soupper fut remplie de gaillardise, où le muscat et l'hypocras n'y
fut point epargné, si bien qu'après avoir passé joyeusement une
partie de la nuict, la couratière, qui estoit grandement enluminée,
se voulant aller retirer dans son cartier, commença sa harangue
sur les effets de l'amour, pendant laquelle elle eust assez bonne
audience. Estant icelle finie, chacun de messieurs les godelureaux
prindrent leurs maistresses et s'allèrent ainsi coucher; la
couratière ne fust si tost partie, et eux asseurez dans la chambre,
que on eût peu entendre comme les accorts de trois bateurs dans une
grange: car je m'asseure qu'il y en avoit un pour chacune de mes
dames les bourgeoises, je ne sçay si elles sçavoient la musique, mais
elles tenoient grandement bien leur partie; de telle sorte qu'en cet
exercice, ou bien à dormir, si bon leur sembloit, ils passèrent leur
temps jusques au lendemain dix heures du matin. Ce que voyant madame
la couratière, à qui la gueulle gagnoit de desjeuner, alla heurter
à leur porte, leur portant à chascun de quoy prendre un bouillon,
comme à des nouvelles mariées[21]; ce que voyant messieurs les
muguets[22], qui estoient tous fatiguez des courses qu'ils avoient
estez, pour montrer leurs courages, contraints de faire, ne sçavoient
quelles contenances tenir, ayant les oreilles longues comme celles
de Midas; et furent encores plus estonnez lorsque leur hostesse leur
demanda à chacun quatre pistolles pour satisfaire tant au rôtisseur
pâtissier que pour le muscat, l'yppocras et confitures, sans rien
mettre en ligne de compte de ce qu'elle pretendoit avoir, tant pour
ses sallaires que pour le bon traictement qu'elle leur avoit fait. Ce
fut alors que ces muguets commencèrent à se regarder de plus beau les
uns les autres, pendant que mesdames les bourgeoises estoient encore
au lict, qui n'attendoient autre chose que le desjeuner fust prest
pour sauter en place.
[Note 20: On sait que _couratier_, _couratière_, sont les
anciennes formes des mots _courtier_, _courtière_. Ils
se prenoient souvent, comme ici, en mauvaise part, pour
désigner de bas entremetteurs:
Il devint en un jour savant en tel metier,
Maquignon, revendeur, affronteur, couratier.
(Ronsard, _Hymnes_, liv. 2, 10.)]
[Note 21: C'est ce qu'on appelle encore le _chaudeau_ dans
quelques villes de province où cet usage s'est gardé.
Les convives de la noce l'apportoient de bon matin en
grande cérémonie, à la suite d'une aubade sous la fenêtre
des époux. V. notre _Histoire des lanternes de Paris_,
p. 12, et une très curieuse chanson qui se trouve dans
le _Recueil_ du Savoyard. En Ecosse, on appeloit cette
boisson nuptiale le _sack-posset_. Il y entroit du vin, de
la crème, du sucre, de la muscade. V. W. Scott, _Quentin
Durward_, conclusion.]
[Note 22: Ce mot, avec le sens de galant, étoit depuis
long-temps dans la langue. V. Rabelais, liv. 1, ch. 8, et
liv. 4, ch. 43. Ce passage de Roger de Collerye, édit. Ch.
d'Héricault, p. 286, semble en donner l'étymologie:
Cy-gist le bon honorable Huguet...
Qui en son temps ne feist jamais le guet
Aux amoureux qui cueillent le _muguet_.]
La matrone, voyant le refroidissement de ces personnages, ne les
importuna point davantage à bailler de l'argent, sçachant bien que
ces bonnes dames avoient de bonnes chaisnes d'or et brasselets
qui estoient plus que suffisans de la satisfaire, et seulement se
contenta pour lors de leur demander de quoy envoyer querir à déjeuner
en attendant le dîner. Parmy eux il y en avoit deux qui estoient
de bas aloy, ce qui contraignit les deux autres de jetter chacun
une pistolle, lesquelles furent incontinent grippées par cette
couratière d'amour, qui une heure après leur fit porter un assez
leger dejeuner, si bien qu'ils demeurèrent sur leur appetit, esperant
de mieux disner; mais ils furent bien frustrez de leurs esperances,
car, voyant deux heures après midy sonner, et que le disné n'avoit
point de jambes, furent contraints d'envoyer l'un d'iceux voir
si leur disné n'estoit pas encore prest, lequel, ayant trouvé la
venerable hostesse les reins devant le feu qui descousoit la doublure
d'une bouteille de Muscat, lui commença à dire: «Madame, lorsqu'il
vous plaira nous envoyer à dîner, la compagnie est preste et en
bonne deliberation de le recevoir.» Ceste vieille sempiternelle,
qui n'entendoit point raison, commença à le bien renvoyer chez ses
premiers parens, luy chantant plein un tonneau d'injures, en luy
disant: «Monsieur le muguet, comme vostre cheval rue! Où sont les
pistolles que vous avez données pour vous faire apprester à disner?
Allez à tous les diables! Venez-vous en ces lieux sans avoir de
quoy satisfaire à vos plaisirs? Soyez diligent, et vostre compagnie
aussi, à me trouver trente pistolles pour la depense que vous avez
faite et les fraiz de ceans, car autrement vous ne sortiriez en
l'estat que vous estes, et outre cela les coups de bastons ne vous
seront espargnez.» Qui fut bien penost, ce fut mon pauvre monsieur
le muguet, qui s'en retourna un doigt au cul et l'autre en l'oreille
devers sa compagnie, dissimulant par devant mesdames les bourgeoises
les rodomontades qui lui avoient esté faites par ceste matrone.
Pour consulter amplement de ce qu'ils avoient à faire pour leur
retirer du naufrage où ils se voyoient, delibererent en particulier
de montrer à mesdames les bourgeoises le meilleur visage qu'il leur
seroit possible, à cette fin de ne leur faire concevoir aucune
apprehension; et, pour ce faire, il fut arresté que les uns après
les autres feroient semblant d'avoir quelques affaires de grande
importance ausquelles ils estoient fort obligez de pourvoir, et que
par ce moyen deux d'iceux sortiroient de ce tant venerable logis,
et que le dernier, voyant que ses deux compagnons retardoient
beaucoup à satisfaire à leur promesse (qui estoit de revenir trouver
leurs compagnes), feroit en sorte de faire le fasché, et sortît
semblablement du dit logis pour aller chercher les deux autres.
Ce qu'ils firent si dextrement que mesdames les bourgeoises (tant
elles estoient affolées) ne peurent en façon quelconque apercevoir
la trousse[23] que leurs nouveaux courtisans avoient envie de leur
jouer. D'autre part, la dame matrone ne se mit pas beaucoup en peine
de s'opposer à leur sortie, estant très asseurée du depost qui luy
demeuroit, estant mesdames les bourgeoises assez solvables pour
contenter à tout ce qu'elle desiroit, ou bien que leurs chaisnes d'or
et bracelets demeureroient pour les gages.
[Note 23: _Imposture, tromperie._ Mairet fait dire à l'un
des personnages de sa comédie, _Le duc d'Olonne_:
Indubitablement l'on m'a donné la _trousse_]
Voylà donc messieurs les muguets esvadez du labyrinthe où ils
s'estoient enfermez, pendant que leurs nouvelles maistresses sont
logées sur Nostre-Dame-d'Esperance de les revoir bientost, comme
ils avoient promis, et que leurs genests[24] de charue mangent pour
sivade[25] une brasse de muraille. Deux jours se passent que ces
freluquets ne retournent point visiter leur proye, ce qui commença
de faire entrer en quelque doute mes dames les bourgeoises; et,
d'un autre costé, estoient grandement importunées de leur hostesse
de bailler argent ou gages, à quoy elles reculoient le plus qui
leur estoit possible, esperant d'heure à autre revoir leurs favoris
qui les viendroient desgager de ce lieu (de quoy elles furent bien
frustrées de leurs esperances). Ce que voyant, et ne pouvant aussi
plus endurer le tintamare que leur faisoit ceste seconde Megère,
furent contrainctes (pour obvier à plus grand scandale) de luy
donner chacune quelque asseurance. La première luy donna un diamant
de la valeur de cent livres et plus, la seconde un bracelet de
perles de la valeur de cinquante escus, et la dernière luy donna
la chaisne d'or de son manchon[26], de la valeur de trente escus,
à la charge toutesfois qu'elle promettoit leur remettre entre les
mains lorsqu'elle seroît satisfaite de ce qu'il luy convenoit payer
raisonnablement, soit par messieurs les evadez ou par elles, ce qui
leur fut accordé.
[Note 24: Chevaux de main, dont les plus fins venoient
d'Espagne.]
[Note 25: On sait que c'est un des noms de l'avoine.]
[Note 26: Jusqu'au dernier siècle le manchon se portoit
attaché au corps avec une ceinture serrée par une boucle,
ou bien, comme ici, avec une chaîne d'or ou d'argent.]
Madame la matrone, se voyant les mains garnies comme elle desiroit,
commença de monstrer à mesdames les bourgeoises meilleur visage
qu'auparavant, les invitant de faire grande chère et beau feu, et
qu'elles n'avoient qu'à tinter et qu'incontinent elles seroient
obeyes, et qu'il ne leur falloit point engendrer de melancolie pour
l'absence de leurs nouveaux serviteurs, et que pour un perdu l'on
en recouvroit deux. Elles, qui n'avoient d'autre pensée qu'à leur
retour, ayant demeuré toutes trois sur leur appetit du fruict de
nature, dissimuloient leurs tristesses le plus qu'elles pouvoient.
Nous lairrons pour un peu de temps mesdames les bourgeoises en leurs
frivolles esperances, pour revenir à leurs maris.
Messieurs les bourgeois, qui sont assez bons compagnons, voyans que
les feries de la nopce estoient plus longs qu'à l'ordinaire, et que
leurs femmes ne venoient point, commencèrent de leur ennuyer. L'un
d'iceux disoit: «Il m'a esté impossible de pouvoir reposer depuis
l'absence de ma femme.» L'autre disoit: «La première nuit, je la
passay de ceste sorte; mais depuis j'ay esté contraint, pour me
reschauffer, de faire coucher ma servante avec moy, avec laquelle je
me suis assez bien delecté, veu aussi l'aage de dix huit ans tout
au plus.» Le dernier, qui n'avoit encore rien dit, commença à dire:
«Jusques à present, j'ay passé le temps sans avoir contrevenu en
aucune façon à la promesse que j'ay fait à ma femme; mais il m'est
impossible de pouvoir plus dominer aux tentations de la chair (car
je suis homme); c'est pourquoy, dès à present, je suis deliberé
d'aller chercher quelque bonne aventure, et, si vous avez du courage,
suyvez-moy; toutesfois, vous sçavez qu'il ne faut point aller aux
mûres sans crochet ny aux lieux d'amour sans argent. Les deux autres
bourgeois eurent les oreilles fortement ententives à la remonstrance
de leur compagnon, si bien qu'après leur estre garny de nombre de
pistoles, allèrent chercher leur contentement. Arrive que, le plus
corrompu d'iceux ayant autrefois eu advis secret que l'on passoit
fort bien le temps sans bruit ny scandale en un certain logis
(où, pour lors, estoient leurs femmes, ne se doutans pas de les y
trouver), deliberèrent d'y aller.
Arrivez qu'ils furent en ce notable logis (pour sa qualité), celuy
qui sçavoit le mot demanda à parler à la dame, laquelle incontinent
ne manqua de venir au devant de messieurs les bourgeois, leur faisant
dix mille complimens. Celuy qui sçavoit le mot du guet s'advança,
et, tirant à quartier la dame, luy dit en particulier le signal,
lequel ne fust si tost donné, qu'elle redoubla de mieux ces bien
venus, les faisant entrer dans une très belle salle, dans laquelle y
a deux cabinets pour servir quelquefois aux occasions. Incontinent
la collation est preste, où le meilleur vin qui se peust recouvrir
n'y fust point espargné; icelle estant finie, le truchement[27]
commença d'entretenir cette couratière sur la perfection de leurs
entreprises, laquelle ne se jettoit pas loin à leur rendre toute
sorte de courtoisie. La collation faite, messieurs les bourgeois,
pour jouyr de leurs pretentions, resolurent d'y demeurer à souper,
à la charge que leur hostesse leur fourniroit après iceluy de quoy
passer joyeusement la nuict; ce qu'elle leur accorda moyennant deux
conditions: la première, qu'ils n'auroient aucune congnoissance de
vue de celles qu'elle leur desiroit donner, la crainte qu'elles ne
voulussent accorder (les voyant) ce que vous desirez, et aussi que ce
sont jeunes femmes de qualité qui ne le font point pour avarice; la
seconde et dernière condition estoit qu'elle desiroit avoir de chacun
une pistolle, et qu'outre cela ils satisferoient au reste des fraiz.
La curiosité de jouyr de ces beaux subjects les fit consentir à tout
ce que la couratière d'amour desiroit (bien qu'il leur fust assez
fascheux de ne point voir ces nompareilles beautez). Ils jettèrent
sur la table chacun leur pistolle, qui furent tost relevées par cette
vieille, laquelle incontinent leur fait preparer trois licts en trois
divers cabinets, où ils s'allèrent, après souper, rendre chacun au
sien. Estant couché, la chandelle esteinte, la messagère d'amour
leur amena à chacun l'une de ces bourgeoises, qui avoient estées
prattiquées par la dame matrone, à quoy elles avoient consenty, ne
pensant à rien moins à l'affaire qui s'ensuyvit.
[Note 27: _Interprète._]
Ne pensant pour lors messieurs les bourgeois à rien moins que ce fust
leurs femmes, d'autant que la fortune pour elles fut qu'il arriva
un eschange, et que l'un avoit la femme de son compagnon et aussi
les autres, ce qui apporta de la diversité à leur ordinaire en cette
sorte, la nuit se passe aux contentements des parties, sans que pour
cette fois le pot aux roses fust descouvert.
Madame la matrone, suyvant la promesse qu'elle avoit fait aux
bourgeoises de les aller querir devant le jour pour empescher aucune
cognoissance, ne manqua dès les quatre heures du matin de les aller
lever de sentinelle (ce qui fut contre la volonté des bourgeois)
et les ramena en leur cartier sans autre forme de procez. Le reste
de la matinée se passe jusques sur les neuf heures que les dits
bourgeois, se voulans retourner en leur logis, contentèrent assez
honnestement leur hostesse, et payèrent la marchandise qui de long
temps leur appartenoit. Comme ils furent hors d'icelle maison, l'un
d'eux commença de faire une pose, et dit: «Ma foy, Messieurs, nous
sommes veritablement bien bados de nous estre ainsi fiez à cette
harpie d'enfer. Où estoient pour lors nos sens? Si elle nous avoit
produit de vieilles carcasses pour de jeunes amourettes! L'argent
fait tout, dit le proverbe. J'ay encore dix-sept escus pour voir
celle qui m'a tins compagnie cette nuict.--C'est une folie, disoit
l'autre; si elle nous monstre de vieilles pièces, cela nous crèvera
le coeur. Si est-ce pourtant que je ne suis point fils de revendeur,
je ne travaille jamais sur vieux drapeaux; mais il seroit bien pire
si elle nous envoyoit en Suerie gagner le royaume de Bavière[28].»
Cela leur donna une telle apprehension, qu'ils resolurent qu'à
quelque prix que ce fust, qu'il falloit avoir la cognoissance de
ces remèdes d'amour. Incontinent le harangueur retourne avec les
autres sur ses pas, qui trouvèrent cette vieille entre les deux
chenets, enluminée comme un Bacus, non moins estonnée qu'un Cesar,
qui leur dit: «Que demandez-vous, Messieurs? (Elle faisoit bien tost
de l'incogneue.)--C'est, Madame, que nous avons encore chacun dix
escus que nous ne desirons pas remporter, mais bien vous les donner,
pourveu qu'il vous plaise nous faire voir ces belles dames qu'il
vous a pleu nous donner cette nuict pour compagnes.» Elle, cupide
d'argent plus que de tous les honneurs du monde, commence d'ouvrir
les yeux comme un chat qui boit du vinaigre, leur dit: «Si je vous
accorde ce que vous desirez, je fausseray ma foy, et par ce moyen je
feray ce que je n'ay jamais fait; et si elles estoient par fortune
de vostre cognoissance, qu'en diriez-vous, Messieurs?--Helas! Madame
(dirent-ils), cela ne peut estre, car notre cognoissance est bien
petite, et, d'autre part, nous sommes etrangers.»
[Note 28: On sait qu'on disoit alors de gens attaqués de
maladies honteuses qu'ils alloient en Bavière voir sacrer
l'Empereur (V. _Francion_), ou qu'ils revenoient de Suerie
ou de Suède.]
Après le nouveau marché fait, la matrone les conduit dans la chambre
des bourgeoises, lesquelles estoient encore toutes endormies du
travail de la nuict. Incontinent ils eurent forme de cognoissance,
non pas asseurés du premier coup (n'estimans leurs femmes estre
telles); toutesfois, l'un d'iceux, qui ne se peut plus tenir, dit à
l'un de ses camarades: «Voisin, tu cognois bien ma femme? Je te prie,
regarde si ce n'est point celle-cy.» Il ne lui eust sceu respondre le
ouy ou le non, voyant la sienne tout proche.
Le troisiesme, un peu plus rusé que les autres deux, ayant certaine
cognoissance du jeu, desirant couvrir l'honneur de sa femme, dit
(toutesfois bien fasché, comme de raison): «Il se fait tard,
allons-nous-en voir si nos femmes ne sont point arrivées.» Celuy qui
se voyoit asseuré du fait: «Comment, venues? Elles n'ont par ma foy
garde, si ce n'est en dormant, ou bien que ce lict les retournast en
carosse.--Et pourquoy? dirent les autres.--Pource que voilà vos deux
femmes avec la mienne, et, par ce moyen, nous sommes frappez les uns
et les autres d'un mesme coing.»
Leur parler, qui avoit esté jusques alors enroué comme basse-contre,
commença, après la chose averée, à crier à qui plus plus pour
esveiller leurs femmes, et de crier les uns d'un côté, les
autres d'un autre. «Eh bien! disoient-ils, Mesdames, vous estes
ici?--Et vous, messieurs les ruffiens, disoient-elles, qui vous y
a amenez? N'est-ce pas ce que l'on nous a tousjours dit tant de
fois, qu'incontinent que nous estions absentes, que vous veniez
en ce bordel depenser tout nostre bien. O! c'est nous, c'est nous
qui avons eu maintenant vostre argent!» Et de semer injures à
milliers, tellement que mes pauvres bourgeois ne pensent respondre
à leurs interrogants. L'autre Proserpine commençoit sa harangue, en
sorte qu'ils n'eussent sceu respondre un seul mot, et firent tant
qu'eux-mesmes se dirent pour lors avoir le tort, à cette fin de ne
point apporter de scandalle en ce lieu, et se retirèrent de la façon,
y laissant mesdames les bourgeoises.
Ces pauvres Jonas, estans ensemble, tindrent quelque propos de ce
fait. L'un disoit: «Ce ne fut point ma femme qui coucha avec moy,
car j'ay quelque peu estudié en la geometrie; je me connois en la
longueur, largeur et grosseur.--Vrayment! dit l'autre, je ne vis
jamais livre qui traittast de cette matière, et si je ne laisse
pas de cognoistre que ce n'estoit pas la mienne et qu'il y avoit
du changement à mon ordinaire.--Je ne sçay laquelle j'avois, dit
l'autre, mais je n'eus jamais un tel contentement.--Morbleu! tu avois
donc la mienne, dit l'un, car c'est la plus subtile qu'il y ait en
France, et ne croy pas qu'il se trouve hacquenée qui trotte plus
doux?»
Voilà à quoy, pour le present, je desire conclurre ce present
discours, laissant pour la seconde partie ce que devinrent messieurs
nos courtisans, et les estranges advantages qui leur arrivèrent au
sujet des bourgeoises, et de la procedure qui a esté faite, tant de
leurs chevaux que contre la matrone, ensemble aussi ce qui s'est
passé (depuis le pot aux roses descouvert) entre les bourgeois
et leurs femmes, ce qui (m'asseure) donnera autant et plus de
contentement aux lecteurs que le contenu de cette première partie.
_L'Archi-Sot, echo satyrique_[29].
_Omne regnum in se divisum desolabitur._
[Note 29: Cette pièce est dirigée contre quelque farceur
qui vouloit faire concurrence au _Prince des sots_
(Angoulevent), et qui, pour prendre un titre au dessus du
sien, s'étoit adjugé celui d'_archi-sot_. Peut-être est-ce
la même querelle sur laquelle le Parlement fut appelé à
statuer, et qui s'étoit élevée au sujet de la _Principauté
des Sots_, entre Angoulevent, qui la déclaroit sa propriété
exclusive, et Valentin le Comte (Valeran), qui, avec
Jacques Resneau (Rameau) prétendoit la lui disputer.
Angoulevent, défendu par maistre Julien Peleus, obtint gain
de cause; mais le procès fut très long, si l'on en juge par
la date des arrêts successivement rendus. Le premier est
du 2 mars 1604, le dernier du 19 février 1608. Cette grave
affaire étoit donc pendante, en 1605, quand parut cette
pièce. On peut consulter, pour les détails, le _Recueil
des plaidoyers_ de maître Julien Peleus, les _Récréations
historiques_ de Dreux du Radier, t. 1, p. 41-42, et de la
Place, _Choix des Mercures_, t. 56, p. 158-160, et 5 pour
Valeray, Tallem., édit. in-12, t. 10, p. 40; l'Estoille,
édit. du Panthéon, II, p. 424; l'_Espadon satyrique_, 1680,
in-12, p. 25.]
* * * * *
QUATRAIN.
Pouvres sots, pourquoy laissez-vous
Un prince quy par trop vous aime?
RESPONCE.
Ne sçavez-vous pas que les fous
Ne se cognoissent pas eux-mesme?
MDCV. In-8.
Puisque vous le voulez, nous le saurons, Madame,
Quand je devrois chercher les papiers sibilins
Qu'un refus de Tarquin feit jeter dans la flamme,
Ou feuilleter dix ans le roolle des villains[30].
Je ne sçaurois trouver ceste charge onereuse:
Si c'est vostre plaisir, c'est mon contentement.
Aussy je l'entreprends, et la peine est heureuse,
Puisqu'elle a pour soutien vostre commandement.
Nous savons son pays, ses parens et sa race,
Non ce qu'ores ils sont, mais ce qu'ils ont esté,
Et si son entretien, ses pompes, son audace,
Sympathisent au moins avec sa qualité.
O Dieu! quy de là-hault contemplez tant de courses
Et donnez tout à coup arrest aux charlatans,
Ou vous, dieux des fripons et des coupeurs de bourses,
Donnez-moy promptement le secours que j'attends.
Apprenez-moy bientost, non pas vostre pratique,
Mais quels sont les parens de vostre favory,
Afin que, le chantant d'un esprit prophetique,
Je fasse voir à tous que vous l'avez chery.
A quy m'adresseray-je, ô dieux! je vous supplie?
Si je suis obligé, vous sçavez bien pourquoy.
Hé! quy voudra de vous ayder à mon envie
Et m'oster maintenant d'un si fascheux esmoy?
ECHO.--Moi.
Quelle voix favorable offre à m'oster de peine
Et me rendre sçavant de cela que je veux?
Les deesses quy sont dedans ceste fontaine[31],
Ou bien les Innocens, favorisent mes voeux.
ECHO.--Eux.
Peut bien estre vrayment que saint Innocent mesme,
Non tant comme patron que comme son voisin,
Me desire advenir (sçachant bien que je l'ayme)
Que pour estre des siens il est un peu trop fin.
Car la fille de l'air ne seroit pas logée
Parmy les Innocens du quartier Saint-Denys.
Il est vray que peut-estre elle s'y est rengée
Pour voir nostre badin, qu'elle prend pour Narcys.
Je me ry, belle Nymphe, et repare mon crime.
J'ay tort, je le sçay bien, j'ay prophané ton nom;
Mais je l'auray vrayment desormais en estime.
Regardes si tu veux que je m'en aille ou non.
ECHO.--Non.
[Note 30: C'est-à-dire les registres énormes où se
trouvoient portés les noms de tous ceux qui payoient
l'impôt.]
[Note 31: Ces _déesses_ sont les nymphes de Jean Goujon à
la _fontaine_ des Innocents, placée alors au coin de la rue
aux Fers et de la rue Saint-Denis. L'auteur les invoque
ici parceque c'est à leur pied qu'Angoulevent, avec la
troupe des farceurs de l'hôtel de Bourgogne, venoit faire
sa _montre_ ou parade. Il devoit aller aussi au carrefour
de la Pointe-Saint-Eustache, près de ce _Pont-Alais_ qui
avoit donné son nom à un autre farceur. V. _Nouvelles_ de
Des Periers, édit. Louis Lacour, p. 133-134, et notre tome
3, p. 142.]
* * * * *
_Elegie._