II

_Le bon chien Cocktail_.

«Vix invenires fabulam quae istam

insulsitate superest.»

(J. DE LAUNOY. _Op_.)

Il est certain que ce chapitre-ci ne présente

pas un grand intérêt.

Nane n'a eu aucun soupçon de ma fugue avec Primavérile de Ver. Et moi,

j'en ai gardé le meilleur souvenir. Outre qu'elle se montra à la suite

d'ébats divers, d'un désintéressement difficile à vaincre. Et ces

choses-là, dirait Cintra, vous vont au coeur.

Quant à Nane, la voici abusée d'une tendresse nouvelle. C'est un toutou,

cette fois, où son coeur s'intéresse, un mauvais toutou de gouttières,

qu'elle a ramassé rue Dauphine, venant de se faire écraser la patte par

un camion--et qui hurlait son âme. Il était hirsute, d'ailleurs,

crotté, et, sauf qu'il n'avait pas de collier, on l'aurait pris pour un

socialiste de gouvernement.

Grâce aux avis de son docteur et deux vétérinaires, elle a réussi à

retarder quinze jours la guérison de cette pauvre bête. Aujourd'hui,

qu'il est enfin sur ses pattes, le voilà tout à coup familier, gourmand,

cela va sans dire, mais goulu, encore, jusqu'à ronger les descentes de

lit; et qui répond au nom de Cocktail comme si c'était celui même de ses

pères, de ses nombreux pères.

--Il est vilain, Nane, votre cabot; mais il paraît racheter cela par sa

bêtise.

--Bête, Cocktail! Vous ne comprenez rien aux bêtes, mon cher. C'est à

croire que vous n'avez jamais eu de coeur. Et si vous saviez, quelles

dispositions il a pour sauter! Cocktail ici!

Et elle prend une canne. Cocktail, dévoré d'inquiétudes à la vue d'un

bâton, se réfugie derrière les rideaux de la fenêtre.

--Cocktail, ici, Cocktail! Stoupide bête! Cocktail ne bouge, mais, comme

Nane finit par lui donner des coups de canne, il cherche un havre entre

mes jambes.

--Comme c'est ingrat, dit-elle, les chiens: on dirait des hommes. En

voilà un que j'ai soigné, embrassé, pendant un mois; que j'ai fait

tondre, laver, pomponner. Et pour quelques malheureux coups de canne, ça

fait la tête.

Nane paraît près de tomber dans une affreuse mélancolie--quand on vient

lui annoncer sa soeur.

--Ne bougez pas, me dit-elle, je vais la recevoir dans ma chambre, et

l'expédier tout de suite.

Nane ayant, à son ordinaire, laissé la porte ouverte, et la causerie des

deux soeurs bientôt monté de ton, je distingue tout ce qui se dit, à

travers la portière.

--Je t'ai déjà écrit, fait Nane, que je ne pouvais rien faire. Je n'ai

pas le sou et maman me coûte déjà assez cher comme ça.

--Ecoute-moi, Anaïs, je ne t'ai pas tout dit dans ma lettre; j'ai deux

des enfants malades, l'un à la maison qui me mange de médicaments; et

l'autre, c'est le dernier, mon petit Alfred. La nourrice m'écrit que je

suis trop en retard, et que, si je ne lui envoie pas d'argent, elle va

me le rapporter, en pleine rougeole: il mourrait sur la route.

--Tu comprends bien, que tout ça c'est du battage, une nourrice aime

trop son nourrisson, en général, pour le faire mourir. Tout le monde

sait ça. Et puis, tes enfants, après tout... tu n'as même pas voulu que

je sois marraine.

--Mais, Anaïs, je t'ai expliqué..., ma belle-mère... mon mari...

--Ah! et qu'est-ce qu'y devient, ton mari, l'homme fort, le père de tes

enfants? Sais-tu une chose: tu devrais me l'envoyer; nous arrangerions

peut-être quelque chose ensemble. Je devine, au timbre de sa voix, que

Nane sourit.

--Mais, 'Anaïs, crie encore la malheureuse, tu sais bien qu'il ne voudra

jamais. S'il savait seulement que je suis venue, il serait capable de me

battre.

--Que je le tienne seulement une heure; j'en ai maté d'autres, va!

D'ailleurs, si vous êtes assez riches pour vous payer de la fierté! On

reste chez soi, alors. Je ne vous emprunte pas d'argent, moi.

--Et à cette époque où tu étais si en dèche? Est-ce que je ne

t'apportais pas un louis, comme tu dis, par semaine? Et Dieu sait si ça

m'était commode.

--Je te les ai rendus, pas? Je voudrais bien que tu fasses de même.

Sais-tu combien tu me dois? J'ai regardé hier, quand je t'ai écrit: 760

francs. Ça me paraît assez comme ça; vous finiriez par me prendre pour

Madame le Bon. De l'argent, de l'argent, c'est facile à dire. Tâche d'en

gagner toi-même, que diable. Fais comme moi, travaille!

--Mais, 'Anaïs! Tu ne veux pourtant pas que je me mette comme ça, tout

de suite... je suis honnête, après tout.

--Oui, une honnête femme, qui a fait Pâques avant Carême.

--Puisque nous devions nous marier.

--Moi, je trouverais ça plus dégoûtant encore, de marcher avec

quelqu'un, si je devais être sa femme. Et puis, quoi, cherche autre

chose, alors. Grouille-toi. Mais ne compte pas sur moi, j'ai assez de

charges, Dieu merci! Tu ne te figures pas que je vais te prendre comme

seconde femme de chambre?

Ici Cocktail, en pénétrant dans la chambre à coucher, avertit ces deux

Atrides que la porte est restée ouverte; on la ferme, et je n'entends

plus rien.

Au bout de quelques minutes, Nane me rejoint:

--Elle a été dure à décramponner.

--Oui--j'ai entendu d'ailleurs la moitié de votre dialogue, et il

me semble que c'est vous qui avez été dure. Donnez-moi au moins son

adresse, je lui enverrai quelque chose de votre part.

--Ce n'est pas la peine, j'ai fini par lui donner cent sous (et Nane

rit). Il fallait voir sa tête; mais elle les a pris tout de même. Si

vous saviez ce que ça rend vil, d'être mère! Pour ses enfants, elle

ramasserait de l'argent avec sa bouche--dans la boue.

--Comme vous dites, Nane. Mais ne pensez-vous pas qu'il aurait autant

valu être charitable pour votre soeur, que pour le chien Cocktail.

--Parce que c'est ma soeur? Mais, justement, il me semble que la charité

qu'on fait par devoir, ce n'est plus de la charité.

Et Nane paraît comme frappée elle-même par la contondance de son

argument.

--Moi, je crois, sans tant de profondeur, que pour vous être défendue

aussi bien, il faut que vous teniez à votre galette.

--Je tiens à ma galette, moi!

Le reproche parait l'émouvoir. D'un port indigné, elle marche à son

bonheur-du-jour, l'ouvre et me tend un papier où je puis lire:

_Reçu de mademoiselle Hannaïs Danois, la somme de *** cents francs,

pour avoir un béguin pour l'ami de Mme Nane.

Signé_: PRIMAVÉRILE DE VER.

Je demeure un peu chose sur le moment, et Nane, de son ongle dur et

bombé me touchant l'épaule:

--Je vous donnerai, dit-elle, l'adresse de ma soeur, décidément: vous

pourrez lui envoyer un peu de cet argent-là. Et ne dites plus que je ne

suis pas charitable, de vous avoir offert cette petite.

Elle ajoute même, pour corroborer sa sentence de tout à l'heure:

--La vraie charité est celle que l'on fait au gré de son coeur.

Mon amie Nane · 第 32 / 39 题