_Le bon chien Cocktail_.
«Vix invenires fabulam quae istam
insulsitate superest.»
(J. DE LAUNOY. _Op_.)
Il est certain que ce chapitre-ci ne présente
pas un grand intérêt.
Nane n'a eu aucun soupçon de ma fugue avec Primavérile de Ver. Et moi,
j'en ai gardé le meilleur souvenir. Outre qu'elle se montra à la suite
d'ébats divers, d'un désintéressement difficile à vaincre. Et ces
choses-là, dirait Cintra, vous vont au coeur.
Quant à Nane, la voici abusée d'une tendresse nouvelle. C'est un toutou,
cette fois, où son coeur s'intéresse, un mauvais toutou de gouttières,
qu'elle a ramassé rue Dauphine, venant de se faire écraser la patte par
un camion--et qui hurlait son âme. Il était hirsute, d'ailleurs,
crotté, et, sauf qu'il n'avait pas de collier, on l'aurait pris pour un
socialiste de gouvernement.
Grâce aux avis de son docteur et deux vétérinaires, elle a réussi à
retarder quinze jours la guérison de cette pauvre bête. Aujourd'hui,
qu'il est enfin sur ses pattes, le voilà tout à coup familier, gourmand,
cela va sans dire, mais goulu, encore, jusqu'à ronger les descentes de
lit; et qui répond au nom de Cocktail comme si c'était celui même de ses
pères, de ses nombreux pères.
--Il est vilain, Nane, votre cabot; mais il paraît racheter cela par sa
bêtise.
--Bête, Cocktail! Vous ne comprenez rien aux bêtes, mon cher. C'est à
croire que vous n'avez jamais eu de coeur. Et si vous saviez, quelles
dispositions il a pour sauter! Cocktail ici!
Et elle prend une canne. Cocktail, dévoré d'inquiétudes à la vue d'un
bâton, se réfugie derrière les rideaux de la fenêtre.
--Cocktail, ici, Cocktail! Stoupide bête! Cocktail ne bouge, mais, comme
Nane finit par lui donner des coups de canne, il cherche un havre entre
mes jambes.
--Comme c'est ingrat, dit-elle, les chiens: on dirait des hommes. En
voilà un que j'ai soigné, embrassé, pendant un mois; que j'ai fait
tondre, laver, pomponner. Et pour quelques malheureux coups de canne, ça
fait la tête.
Nane paraît près de tomber dans une affreuse mélancolie--quand on vient
lui annoncer sa soeur.
--Ne bougez pas, me dit-elle, je vais la recevoir dans ma chambre, et
l'expédier tout de suite.
Nane ayant, à son ordinaire, laissé la porte ouverte, et la causerie des
deux soeurs bientôt monté de ton, je distingue tout ce qui se dit, à
travers la portière.
--Je t'ai déjà écrit, fait Nane, que je ne pouvais rien faire. Je n'ai
pas le sou et maman me coûte déjà assez cher comme ça.
--Ecoute-moi, Anaïs, je ne t'ai pas tout dit dans ma lettre; j'ai deux
des enfants malades, l'un à la maison qui me mange de médicaments; et
l'autre, c'est le dernier, mon petit Alfred. La nourrice m'écrit que je
suis trop en retard, et que, si je ne lui envoie pas d'argent, elle va
me le rapporter, en pleine rougeole: il mourrait sur la route.
--Tu comprends bien, que tout ça c'est du battage, une nourrice aime
trop son nourrisson, en général, pour le faire mourir. Tout le monde
sait ça. Et puis, tes enfants, après tout... tu n'as même pas voulu que
je sois marraine.
--Mais, Anaïs, je t'ai expliqué..., ma belle-mère... mon mari...
--Ah! et qu'est-ce qu'y devient, ton mari, l'homme fort, le père de tes
enfants? Sais-tu une chose: tu devrais me l'envoyer; nous arrangerions
peut-être quelque chose ensemble. Je devine, au timbre de sa voix, que
Nane sourit.
--Mais, 'Anaïs, crie encore la malheureuse, tu sais bien qu'il ne voudra
jamais. S'il savait seulement que je suis venue, il serait capable de me
battre.
--Que je le tienne seulement une heure; j'en ai maté d'autres, va!
D'ailleurs, si vous êtes assez riches pour vous payer de la fierté! On
reste chez soi, alors. Je ne vous emprunte pas d'argent, moi.
--Et à cette époque où tu étais si en dèche? Est-ce que je ne
t'apportais pas un louis, comme tu dis, par semaine? Et Dieu sait si ça
m'était commode.
--Je te les ai rendus, pas? Je voudrais bien que tu fasses de même.
Sais-tu combien tu me dois? J'ai regardé hier, quand je t'ai écrit: 760
francs. Ça me paraît assez comme ça; vous finiriez par me prendre pour
Madame le Bon. De l'argent, de l'argent, c'est facile à dire. Tâche d'en
gagner toi-même, que diable. Fais comme moi, travaille!
--Mais, 'Anaïs! Tu ne veux pourtant pas que je me mette comme ça, tout
de suite... je suis honnête, après tout.
--Oui, une honnête femme, qui a fait Pâques avant Carême.
--Puisque nous devions nous marier.
--Moi, je trouverais ça plus dégoûtant encore, de marcher avec
quelqu'un, si je devais être sa femme. Et puis, quoi, cherche autre
chose, alors. Grouille-toi. Mais ne compte pas sur moi, j'ai assez de
charges, Dieu merci! Tu ne te figures pas que je vais te prendre comme
seconde femme de chambre?
Ici Cocktail, en pénétrant dans la chambre à coucher, avertit ces deux
Atrides que la porte est restée ouverte; on la ferme, et je n'entends
plus rien.
Au bout de quelques minutes, Nane me rejoint:
--Elle a été dure à décramponner.
--Oui--j'ai entendu d'ailleurs la moitié de votre dialogue, et il
me semble que c'est vous qui avez été dure. Donnez-moi au moins son
adresse, je lui enverrai quelque chose de votre part.
--Ce n'est pas la peine, j'ai fini par lui donner cent sous (et Nane
rit). Il fallait voir sa tête; mais elle les a pris tout de même. Si
vous saviez ce que ça rend vil, d'être mère! Pour ses enfants, elle
ramasserait de l'argent avec sa bouche--dans la boue.
--Comme vous dites, Nane. Mais ne pensez-vous pas qu'il aurait autant
valu être charitable pour votre soeur, que pour le chien Cocktail.
--Parce que c'est ma soeur? Mais, justement, il me semble que la charité
qu'on fait par devoir, ce n'est plus de la charité.
Et Nane paraît comme frappée elle-même par la contondance de son
argument.
--Moi, je crois, sans tant de profondeur, que pour vous être défendue
aussi bien, il faut que vous teniez à votre galette.
--Je tiens à ma galette, moi!
Le reproche parait l'émouvoir. D'un port indigné, elle marche à son
bonheur-du-jour, l'ouvre et me tend un papier où je puis lire:
_Reçu de mademoiselle Hannaïs Danois, la somme de *** cents francs,
pour avoir un béguin pour l'ami de Mme Nane.
Signé_: PRIMAVÉRILE DE VER.
Je demeure un peu chose sur le moment, et Nane, de son ongle dur et
bombé me touchant l'épaule:
--Je vous donnerai, dit-elle, l'adresse de ma soeur, décidément: vous
pourrez lui envoyer un peu de cet argent-là. Et ne dites plus que je ne
suis pas charitable, de vous avoir offert cette petite.
Elle ajoute même, pour corroborer sa sentence de tout à l'heure:
--La vraie charité est celle que l'on fait au gré de son coeur.