Les charités de Nane

I

_Primavérile de Ver_

«Caritas habenda est ad orrmes.»

_(Im. Christ. I, 3.)_

Quant aux Oeuvres, mieux vaut ne s'en

mêler point du tout que d'y porter des soucis de

parti, ou de secte. Si entêté que vous soyez

de votre dieu, l'en croirez-vous mieux établi,

de l'avoir fait confesser pour une pièce d'or,

comme don Juan?

Quelle chose fut jamais plus changeante qu'un matin d'avril, si ce n'est

mon amie? Les pitres eux-mêmes, au visage mobile, sauraient-ils figurer

ses caprices? Car Nane, comme une eau sinueuse, que le vent froid du

matin éveille et fait frémir au pied des saules, ce n'était que frisson,

imprévus détours, secrète pente.

Mais c'est envers ses amies surtout qu'on la vit se piquer

d'inconstance. Cette Noctiluce, par exemple, à qui elle parut se fixer

un instant, ne fit, comme les autres, que traverser sa vie. Étrangère,

d'ailleurs, et nul ne sachant rien de son passé, elle disparut soudain

sans rien laisser derrière elle que le sillage inquiétant de son

souvenir. C'est ainsi qu'en été, au crépuscule, un large papillon, fait

d'ouate noire, entre par la fenêtre avec l'odeur des herbes et des

arbres, palpite autour des lampes, un instant, et de nouveau se perd

dans la nuit.

Puis vint Primavérile de Ver, petite et charmante personne, aussi

printanière que ses noms, et qui aime à se vêtir, comme un tabouret

Louis XVI, de rayures et de fleurs. C'était, de les voir toutes deux

ensemble, maints délicats tableaux: on aurait juré qu'elles s'aimaient

vraiment. Cela n'allait pas même sans un peu de jalousie, et j'eus

d'abord à en souffrir du côté de Primavérile. Elle laissa percer plus

d'une fois le déplaisir que lui causait ma présence entre elles; et

jusqu'à me traiter de «fourneau», ce qui n'avait aucun sens, comme je

lui en fis la remarque.

Il est vrai de dire qu'elle se montrait tout autre aussitôt que Nane

avait le dos tourné. L'impertinence était alors remplacée par les plus

séduisantes agaceries, des airs mutins, une main sur mon épaule, et le

spectacle multiple de ses jambes au milieu de ses jupes; spectacle, en

vérité, bien propre à émouvoir un honnête homme.

Cela vint au point que je souhaitais les absences de Nane, pour étudier

sa petite amie mieux à fond. Je ne suis pas de bois, à parler franc,

mais enclin au contraire à embrasser les formes plaisantes: celles de

Primavérile l'étaient. Il ne faut donc point s'étonner si je me trouvai

un jour riche de ses promesses les plus formelles, et d'un rendez-vous

pour le lendemain au Plutus, «où on ne connaît personne.»

Mais à les voir, comme j'avais fait la veille encore dans la chambre

de mon amie, après un essayage (me dit-on), qui en aurait cru aucune

capable de trahir l'autre? C'était le plus délicieux abandon. Nane, en

chemise longue et dans un grand fauteuil, faisait sauter sur ses genoux

une Primavérile à peine mieux vêtue qu'elle, si ce n'eût été une culotte

de satin paille et des chaussettes cachou, qui lui donnaient l'air d'un

petit garçon. Elle avait aussi des rubans aurore à ses genoux, et,

cependant, de sa voix en fer de lance, criait:

A Paris,

A Paris,

Sur un petit cheval gris.

C'est ainsi que le lendemain je me trouvai, un peu avant dîner, au

Plutus. Il y faisait bon, il y faisait meilleur de toute la bourrasque

qu'on entendait meurtrir aux carreaux ses ailes humides; de tout le

froid qu'on devinait sur le boulevard. Du reste, j'y avais tout de suite

été reconnu par un monsieur âgé. Puis Alcide de Cintra entra, me tendit

la molle charcuterie de ses doigts, déposa pareille offrande dans la

main du vieux raseur, et, je ne sais pourquoi, s'assit à mon côté.

--Il fait bon, ici, dit Cintra.

--Et il y a du linge.

--C'est vrai; c'est comme dans le distique.

--Quel distique? interrogea poliment le macrobe.

--Vous ne savez que ça; ce qu'on lit l'été, sur les devantures:

Vu l'élévation de la température,

Aujourd'hui la volaille est à l'intérieur.

Il fait très bien dans le décor, Cintra, au milieu des stucs

magnifiques. Parmi tous ces gens de théâtre, dont il est, avec ses yeux

agiles et fins, sa barbe à huit reflets, ses oreilles si rouges qu'elles

en ont un air fraîchement tiré, c'est encore une figure bien parisienne,

Cintra: je l'aime beaucoup.

--Mais, me dit-il, en quel honneur vous voit-on ici? Vous avez cet

aspect qu'on prend malgré soi, lorsqu'on attend une autre dame que

celles qui sont là. Est-ce que vous auriez fait un béguin, par hasard?

Et se passant sur les lèvres une langue qui est comme un rond de

betterave, il ajoute: C'est d'ailleurs la chose la plus agréable...

Il dit cela d'un ton suprême, qui m'agace un peu. C'est vrai, après

tout, que je suis au Plutus pour attendre une dame à qui j'ai inspiré

(pourquoi m'en défendrais-je?) un tendre caprice. Et c'est vrai que les

questions de Cintra, comme sa compagnie, m'agacent. Pour couper court:

--Vous qui connaissez tout le monde, lui dis-je, qui est-ce donc, tout

près de nous, cette petite femme--qui a gardé ses peaux de bête--et il y

a deux dos de Messieurs--dont un en raglan--qui lui font vis-à-vis?

--C'est Mary Merrycourt, une Arlésienne: vous ne la connaissez pas?

--Si, si, mais je n'en voyais qu'un triangle de joue.

J'appuie un peu à droite. Mary, qui m'aperçoit, cligne un sourire, à

quoi je réponds par une des meilleures grimaces de mon répertoire, qui

est vaste, et va de Léonard à Hoksaï. Tout de suite, elle baisse le

bout rose de son nez, mais, au bout d'un moment, regarde encore: autre

grimace, du genre tragique, cette fois. Mary est hypnotisée, a envie

de rire, et ne peut se tenir de regarder mes jeux de visage, que

j'accentue, en les variant. Et soudain, ça y est: elle pouffe dans son

verre. Les deux messieurs se retournent; mais moi, j'ai déjà revêtu

l'olympienne physionomie de feu Wolfgang; et je critique le plafond.

Cintra ne m'écoute pas: il achève une petite histoire aussi personnelle

que possible.

--... Il faut vous dire que, de ce temps-là, j'étais fauché comme un

tennis...

--Ce n'est pas, insinue l'autre, le tennis que l'on fauche.

--Oui, oui, je sais, c'est le lawn. Toujours est-il que j'étais enchanté

de mon aventure: «Un petit souper tout simple» elle avait dit, et,

là-dessus, désigné à son cocher un restaurant fort connu que je ne

connaissais encore que de nom. Traversée brillante, chuchotements sur

le passage, attention générale, escalier, etc.; petit salon simple mais

très cossu; je remarquais aussi qu'elle commandait beaucoup de choses.

Nous soupons donc, et, tout fini, on apporte la note, que j'attendais

sereinement avec la somme que j'ai dite, cinq ou six louis. Il y en

avait pour trois cents francs, Monsieur: un vol manifeste. Je commence

par crier, par donner ma parole que je ne paierai pas...

--Vous pouviez toujours leur donner ça, comme à compte...

--Et la klebbe, pendant ce temps, qui me regardait avec ses airs de

Diane au mépris; je l'aurais saignée. Il fallut tout de même la prendre

dans un coin, lui expliquer. Ah! ce rire qu'elle eut; je l'entends

encore: c'est des choses qui vous durcissent le coeur, pour le reste de

la vie.

Quand même, elle me consola: «Je n'ai pas ma bourse, me dit-elle;

mais le gérant me connaît, tu parles. On va lui faire le boniment.»

Là-dessus, monte le gérant, qu'elle prend à part; un gros, c'était, qui

est mort depuis dans les tours Notre-Dame, d'une frayeur qu'il a eue, il

paraît. Et je le voyais faire des grands bras d'assentiment. Alors on

est venu enlever l'addition. Pendant ce temps, ma douce amie était

à causer et rire avec la femme du vestiaire. Puis on rapporta les

vêtements, et nous nous séparâmes, moi un peu fraîche, elle voulant

me retenir. Mais j'allai me coucher; j'en avais ma claque, des

tragédiennes. Et voilà qu'en ôtant mon pardessus, je déniche trois

billets de cent francs, qu'elle y avait mis. Ah! je vous promets que je

n'ai fait qu'un bond jusque chez elle!

--Vous étiez furieux?

--Pensez donc, d'avoir été si gourde avec une femme comme ça; une femme

de coeur, monsieur. Le plus drôle, c'est qu'elle m'attendait.

--C'est tout ce qu'il y a à faire, après l'amorçage.

Le vieux monsieur, qui est peut-être pêcheur, n'a pas l'air de l'avoir

dit méchamment, et le conteur clôture par ces mots:

--Pas une fois, d'ailleurs, nous n'avons reparlé de ça ensemble.

--Mais, la note?

--Je n'ai pas besoin de vous dire que je l'ai payée, ou plutôt fait

payer par un homme d'affaires; on a même fait une réduction. Car,

dans les grands restaurants, c'est toujours meilleur marché de faire

attendre.

Tout cela étant plus riant, au fond, pour Cintra que pour moi, je me

remets à faire des grimaces à Mary Merrycourt, qui prend un air furieux,

et change de place avec un de ses cavaliers. Je ne puis pourtant

pas continuer ma mimique avec le Monsieur. Alors je retombe à la

conversation: ce n'est plus Cintra qui parle, maintenant; mais son

compagnon n'est guère plus drôle, et raconte des aventures de jeunesse.

A la longue, et le récit en paraissant devoir renaître sans cesse de ses

cendres:

--Pardon, lui dis-je, si je vous coupe, comme disait Samson au poète

André de Chénier, mais il me semble que tout cela, pour si flatteur

qu'il vous paraisse et qu'il vous soit, n'a rapport que d'assez loin à

cette espèce de passion canaille dénommée béguin, dont vous vous êtes

longuement entretenus et que pour ma part...

--Là, là, dit Cintra, reposez-vous.

--Tenez, je puis vous fournir un exemple plus authentique, de béguin;

et ce n'est pas à l'orateur, cette fois-ci, que c'est arrivé, mais à un

Belge du Congo, que vous avez peut-être rencontré à Léopoldville, ou au

Bois--qu'on appelait: Romuald... Romuald A'Benissen van Thulda.

Les deux hommes hochent la tête.

--Ah! on l'appelait comme ça, fait Cintra. Et est-ce qu'il venait?

--Parfaitement. Donc, il avait cueilli, dans je ne sais quel Moulin, une

fille quelconque, assez jolie, qui s'obstina longtemps à le prendre pour

un marchand de savon, et qui en était folle. A ce point qu'un beau jour,

munie d'une de ses cartes de visite, elle alla se faire tatouer au blanc

de la cuisse ces paroles mémorables, que timbre un coeur transpercé d'un

couteau: «J'aime (j'aimerai toujours) Romuald A'Benissen van Thulda,

représentant de l'État libre du Congo, 279, rue de Villersexel»...

--... Ci-devant rue de Mailly, continua le vieillard: il y avait là

jadis un parc délicieux.

--... Mais mon Belge, excédé d'avoir ce témoignage sans cesse devant les

yeux...

--Oh! sans cesse...

--Enfin, quelquefois. Mon Belge, donc, repartit pour son Congo; et

maintenant la môme gagne tout ce qu'elle veut avec les étrangers. Elle

est en passe (si j'ose dire) de devenir inscription historique; et je

crois qu'elle a un traité avec Cook.

--Mais, toujours à propos de béguin, demande Cintra ironique, et le

vôtre? Vous allez en être réduit, tout à l'heure...

A ce moment, la porte s'ouvre.

--Quand on parle de la louve..., lui dis-je. Et la petite Primavérile

s'en vient à nous, capricante, menue, les yeux luisants comme deux

gouttes de café. Elle s'assied tout contre moi: sa robe, exacte aux

hanches, me défend mal contre le toucher d'une chair étroite et dure.

--Je ne veux pas, me dit-elle à l'oreille, dîner avec ces mufles-là...

Vous tout seul...

--Dans un fauteuil?

Mon amie Nane · 第 31 / 39 题