Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la

chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent;

voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis...

(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante

nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la

ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle,

mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang

noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O

monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe

maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu

la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon

impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte

Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un

sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye,

aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille.

LE CHOEUR.

_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est

impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.

LE CHOEUR.

Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux

vider la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma

mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel,

et puis en un sang noir...

LE CHATELAIN.

Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous

saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.

LE CHOEUR.

Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux;

remplissons les coupes de la joie!

LE VOYAGEUR.

(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je

me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me

hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et

saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont

déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque

et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est

déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand

l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile

sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et

là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les

rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du

fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la

tempête....

(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous

éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en

avez-vous?

LE CHATELAIN.

Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le

dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton

humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier....

LE VOYAGEUR.

Eh bien! tu as peur?

LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.

Il est beau ainsi!...

LE VOYAGEUR, éclatant de rire.

Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces

braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que

leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le

voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à

moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante.

(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie,

je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je

le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables,

j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes,

je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire,

et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire,

victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les

balles.

LE CHOEUR.

En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles!

LE CHATELAIN (Récitatif).

Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait

bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu

l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la

nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.

LE CHOEUR.

Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube

nouvelle les coupes de la joie.

LE VOYAGEUR.

Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce

couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse,

j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les

emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers;

et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma

tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de

malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des

funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe

de la victime, sur l'épaule du spectre...

(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore

trompé peut-être: en voulez-vous un autre?

(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et

jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les

console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et

quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres

pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix

suppliante...

(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le

silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma

douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de

pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez

sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants

des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières;

recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez

aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le

Dieu Bon!...

Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le

refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci,

voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHOEUR.

A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus

sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par

les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la

joie.

LE VOYAGEUR.

Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis;

la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des

hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie,

j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme

pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et

puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que

je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les

grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les

sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux

paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime!

LE CHATELAIN (Récitatif).

Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant

facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons

naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à

peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix

de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante

donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la

coupe de la joie.

LE CHOEUR.

Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.

Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes

coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie,

appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes

saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi,

exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le

soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de

toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez

l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour...

Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans

le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et

comment je résume.

(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres

de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je

brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la

jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers

de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant

trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon

rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les

amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire.

Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du

triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un

pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une

heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais

toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration

divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse

la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un

voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange

de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué,

je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute,

entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant:

Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes?

LE CHOEUR.

Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes?

LE CHATELAIN (Récitatif).

Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!

DIEGO.

Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.

LA HERMOSA.

Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de

sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi.

LE VOYAGEUR.

Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la

fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de

sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain

crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de

vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel;

chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et

le vin du pays encore plus. (Il chante.)

Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons;

adieu les jolies filles.

(Il s'éloigne.)

LE CHATELAIN (Récitatif.)

Voilà un homme étrange!

DIEGO.

C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.

LA HERMOSA.

Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges

descendront du ciel pour détacher ses fers.

L'ENFANT.

Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le

croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui

tonne du haut de la colline.

LE VOYAGEUR, sur la colline.

(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie,

j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et

je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je

pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye,

aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies

filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.)

DIEGO (Récitatif).

Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son

manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il

ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est

le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des

rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons...

LE CHATELAIN.

Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut

bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande

par esprit de parti.

DIEGO.

Ou par suite d'une histoire de meurtre.

LA HERMOSA.

Ou par suite d'une histoire d'amour.

LE CHATELAIN.

N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant

tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que

rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider

les coupes de la joie!

LE CHOEUR.

Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie!

(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.)

CHOEUR FINAL.

Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent

jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les

fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de

la joie!

LE VOYAGEUR, dans le lointain.

Amen.

TOUS ENSEMBLE.

Vive la joie! Amen.

LA RÊVERIE A PARIS

A LOUIS ULBACH

Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins

de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de

moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux,

intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes

heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une

impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité

d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne

sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus

agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le

chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que,

dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il

connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à

reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au

modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de

se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à

la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris;

mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les

détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_.

Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste,

mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans

nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque

instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est

une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien

écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui

n'empêche pas de voir et d'entendre.

C'est encore un danger, j'en conviens, que d'être distrait au milieu

d'une grande ville qui n'est pas obligée de s'occuper de vous quand vous

ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d'avoir trouvé

un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des

chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans

préjudice pour les besoins de l'échange, ces voitures à bras dont je

veux me plaindre un peu en passant.

Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont

causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n'a pu se

mettre à l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier

sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre

homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant

si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière,

souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement

d'avance ou de recul d'un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme

un fagot. Mais s'il court un danger extrême, des centaines de piétons

plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et

la perte de temps dans un temps où l'on dit, à Paris comme en Amérique:

«Time is money!» quelques vieux troubadours disent encore: «Le temps,

c'est l'amitié, c'est l'amour, c'est le dévouement, c'est le devoir,

c'est le bonheur». On ne s'occupera guère de ces esprits démodés; mais

que ceux qui ne songent qu'à la richesse et qui prédominent dans la

société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas

perdre un quart d'heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les

carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer

les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les

attelages humains?

Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès; mais tout

marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables

améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter.

J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu'ils

courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent

mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse

infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un

paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je

ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point

ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas à en disconvenir. Nulle part

le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se

manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons

les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques

follement bigarrées, l'aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop

large, la clarté douce de ses reflets, l'allure aisée de sa population,

à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s'harmonise,

chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la

population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution

merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou à Rouen, les voix et le

mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur

l'eau: à Paris, la vie est partout; aussi tout y paraît plus vivant

qu'ailleurs.

Il est donc très-doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de

se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette

ville folle et sage, où l'imprévu a toujours établi son règne, grâce aux

habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui

la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut

impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes: on s'y

égorge et on s'y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On

y est profondément egoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit

monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre

tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les

boulevards, traversez les jardins publics: tous ces êtres vulgaires ou

pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences

générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque

fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des

intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus,

l'illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les

foules de Paris pour s'entendre dire à chaque instant par ceux qui le

coudoyaient ou le poussaient involontairement: «Pardon, monsieur!»

Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins

publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons

pensé à quelque chose en ayant l'air de ne penser à rien. Impossible de

marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace

illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l'horizon

des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux.

Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques,

c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et

le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens

qu'on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à

réaliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de

moins justifié, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont

s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même,

dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction,

n'espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des

roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l'Auvergne, la plus

mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de

l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance

de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos

_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la création,

n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des

endroits où personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez,

vous trouverez!

Mais si vous voulez voir le jardin _décoratif_ par excellence, vous

l'aurez à Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante.

C'est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor

adorable et merveilleux. La science et le goût s'y sont donné la main;

inclinez-vous, c'est un jeune ménage.

Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors,

commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une

série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà

les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus,

mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin.

Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de

merveilles qui s'accroît sans cesse, et où d'habiles et savants

horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la

conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je

n'oublierai jamais ce que j'ai vu là comme dans un rêve des _Mille et

une Nuits_. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé

par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de

vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves

sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants

quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des

jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l'été,

d'admirables végétaux qui n'avaient orné encore que les grandes serres

vitrées dites _jardins d'hiver_. Ils ont étudié le tempérament de ces

pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur

factice; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une

vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystérieux, ne

supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux

qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les

animaux, les végétaux sont susceptibles d'éducabilité, et un moment

viendra, je n'en doute pas, où plus d'un qui se fait prier pour vivre

chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1].

[1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques

et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente;

l'hydrothermie ou arrosage à l'eau chaude est due à M. André, auteur

d'excellents travaux scientifiques et pratiques.

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