des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà
faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs
centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses,
des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à
l'âge de la flore des houillières, des feuilles sagittées de dix mètres
de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre planète, des
feuillages colorés dont l'éclat effacera celui des fleurs, des graminées
plus semblables à des nuages qu'à des herbes, des mousses plus belles
que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons
de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à
la portée de tout le monde.
Arrêtons-nous ici; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé
et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par
l'imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes,
dans les solitudes ignorées d'où le naturaliste courageux et passionné
nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne
faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales,
du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes,
dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate; les
plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et
plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte
naturellement d'une buée argentée, visqueuse, qu'on peut toucher, mais
toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre
contact avec la peau donne la mort.
Rassurez-vous; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous
errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des
jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche
décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps:
trop de contrées diverses, trop de pays très-différents et très-éloignés
les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se
présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons
nécessairement de l'un à l'autre sur les ailes de l'intuition, et,
frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous
sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour
voyager avec plaisir et avec fruit.
Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments
aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne
soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre
bénéfice? Le progrès n'y a pas songé; il est de sa nature de marcher un
peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir où il va.
Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il
la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désoeuvrement, sans
savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s'empare de
lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut
des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beauté
des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde.
Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose; un peu plus
tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin,
au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu
partout un musée d'histoire naturelle très-beau, très-précieux, à la
portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le
progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L'art s'en est
mêlé puissamment. Il a éduqué l'oeil du public en lui montrant des
groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l'arrangement des
masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce
que signifie en réalité le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses
de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le
baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l'on me
disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et
courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien
du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces
premiers essais jusqu'à ceux de toutes les matières végétales qui
peuvent remplacer le _chiffon_, déjà si cher et si rare, bientôt
introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques,
d'où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales,
économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà
l'enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d'agir,
par le frère oublieux de la misère, par le luxe! La France n'est pas
encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont
dépensés en détail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas là de
quoi rêver?
Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si
vite plus vivant que vous-mêmes. Il n'a pas votre santé, ni même votre
activité soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se
distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent
pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle
qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous.
A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne
voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Déjà les grands centres
suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localités, et puisque
vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des
théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n'est si
petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et
relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le
sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris.
Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux
bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos
_embellissements_? L'eau, clarifiée par le mouvement précipité, est
toujours une musique et une lumière dont l'art ne peut rompre le charme.
L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son
éclat et sa voix.
J'ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces
jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu'ils
traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons. «Qu'on nous
apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec
leurs tourbillons d'eau impétueuse, ou que l'on nous rende les tritons
souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de
Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches
et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai,
toutes les lois du goût, tout le sentiment d'une génération que l'on
prétend rendre artiste et savante!» Ils étaient indignés et nous n'avons
pu les calmer.
Partagerons-nous leur colère? Non, il y a entre le réel et le convenu,
entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance
sédentaire du grand nombre.
Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les
sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les
enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la
montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions
de nos théâtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en
présenter des spécimens réels; il faut se borner à copier un détail, un
recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous
d'un récif et d'une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à
prix d'or ses proportions déjà notables; il ne serait pas plus vrai.
Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce
rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient
bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique
de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique
de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps
un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il
faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite
n'ont plus rien à nous dire, à moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV
et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre
époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a
débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la
comprendre et de l'aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre
aujourd'hui à nos enfants, c'est que la grâce est dans l'arbre et non
dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle
sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-même a
sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui
font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin
de symétrie et de revêtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter,
avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et
leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos
enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que
mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux
et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la
petite plante grêle que l'on a cultivée sur sa fenêtre, et que l'on
voit, puissante et grandiose, s'épanouir dans sa patrie.
Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons
peut-être à l'Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries; nous y
verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos
yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des
jardins, éclairés, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune.
Est-ce à dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la
peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumière colorée si intense
m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me
fait monter jusqu'à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en
plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des
paysages indescriptibles.
TABLE
Pages
LA COUPE 1
LUPO LIVERANI 113
LE TOAST 219
GARNIER 233
LE CONTREBANDIER 261
LA RÊVERIE A PARIS 299
IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie,
RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--16162 5.