détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie
à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si
assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait
disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse
dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les
feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines,
s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la
voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme
incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce
d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et
éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue
s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux
sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à
une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité.
La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une
flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la
terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre
l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la
dévora et l'anéantit.
La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes
bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne
manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La
dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais
elle n'avait été plus à la mode.
Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus
mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de
rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand
effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle
avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses
lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des
laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra
d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout
en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa
serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes:
la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître
d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si,
par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de
se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air
inquiet.
Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards
s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il
aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement
l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour
dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti
courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en
aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur
Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel,
la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans
chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un
paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait
infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter.
Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et
s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa
voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat
de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour
une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande
était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du
milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se
trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri;
elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en
était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards
étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas
de crier à tue-tête.
Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait
chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était
perdue, son règne était passé.
Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui,
que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé
de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant
la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle
qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses
larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque,
prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour
y pleurer à chaudes larmes!
Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De
tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde,
et quarante ans à vivre avec une dent de moins.
La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour
l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est
parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.
LE CONTREBANDIER
HISTOIRE LYRIQUE
La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien
qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum
national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les
autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de
_Bug-Jargal_ a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par
Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de
l'Europe la grâce énergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_.
Parmi les plus goûtées, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec
le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force,
les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son
attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour
même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette
chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont
insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les
traduire mot à mot.
L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de
toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mélancolique et lente,
s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du
_Contrebandier_ est un véritable _sonsonete_; il se perd, sous son
mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme
le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval
qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté
insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes
ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille
lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous
sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose
d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons
et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le
hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abîme.
Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du
_Contrebandier_. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le
mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le
résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de
contrebandier est l'idéal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui
embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse,
semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer
le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.
Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe: _Yo
que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'étaient
identifiés avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_.
Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez
nous par les dernières années de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui
est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une
introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu
avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères
admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de
la mélancolie pastorale à fureur sombre, de la douleur déchirante au
délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile,
une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations,
vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère
éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les
menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous
poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la
fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie
vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute-puissante vous
rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes
saintes; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet
effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de
colère, reprennent le thème, et les choeurs foudroyants terminent ce
vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une
vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes
du clavier.
Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans
l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé:
l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster,
par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au
gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines,
jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en
parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue;
on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se
récusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir
un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner
à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans
une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui
après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui.
YO QUE SOY CONTRABANDISTA
_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_
INTRODUCTION
UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN
LES AMIS (Choeur).
Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même
table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
LE CHATELAIN (Air).
Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes
collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon
enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera
bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore
une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.»
LES AMIS (Choeur).
Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son
front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit
dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non
moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois,
vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu
gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa
couche et reste à table avec nous jusqu'au jour.
UN CONVIVE (Air).
O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe?
pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les
lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va
ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse.
LES AMIS (Choeur).
Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que
les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera
les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques.
Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber
des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours
d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la
montagne.
LES FEMMES (Choeur).
Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans
l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous
disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en
souviendriez plus demain.
TOUS.
Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la
maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
UN CONVIVE (Récitatif).
Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que
le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous
lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante.
Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces
contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui.
L'ENFANT (Récitatif).
Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait
verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers.
CHOEUR.
Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se
félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la
joie.
L'ENFANT (Air).
La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_.
Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et
jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les
jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon
petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon
petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles.
LE CHOEUR.
_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les
jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs
flancs vermeils...
LE CHATELAIN (Récitatif).
Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir
comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble
harassé de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa
patrie lointaine, à ses amis absents!
LE CHOEUR.
Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta
patrie lointaine, à tes amis absents!
LE VOYAGEUR (Air).
Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez
maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant; soyez oubliés,
vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe
offerte au premier passant comme une aumône banale; je veux me laver les
pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le coeur. Mauvais vin,
mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.
LE CHOEUR.
Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos
pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la
poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité?
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause
de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat
de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la
plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe
d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et
sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil;
mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le
poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du
monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de
honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par
vous à cette heure?
Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son
siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas
si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux
fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de
même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre
gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin
et notre égal.
LE VOYAGEUR (Chant).
Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes.
Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.
LE CHOEUR.
Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes
lèvres avides la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni
patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants
de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en
entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus
fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de
carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du
genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point
boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons
vider les coupes de la joie.
UNE FEMME (Récitatif).
O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme
dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre
pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des
hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais
de l'engager à nous raconter son histoire.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe,
raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour
l'amour d'elle.
LE PÈLERIN (Récitatif).
Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un
improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je
ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes
et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute
l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_
LA HERMOSA (Récitatif).
Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le
donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés
par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme
en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé.
DIEGO (Récitatif).
Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si
j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous
apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un
méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens
quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains
commence à me faire trouver le bragance amer.
TOUS (Choeur).
S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les
coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille
chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine
dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.
L'ENFANT (Récitatif).
D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur
j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de
ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois
et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son
oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas;
deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini
de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous
l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma
chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons
pas douter qu'il soit né dans nos montagnes.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la
Hermosa sourit.
LE CHOEUR.
Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le
châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte
avec nous la coupe de la joie!
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je
brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!...
LE CHOEUR.
Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.
LE VOYAGEUR.
Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier.
LE CHOEUR.
Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela.
LA HERMOSA.
Laissez-le continuer, il a la voix belle.
LE VOYAGEUR (Air).
Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une
douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le
clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la
vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que
toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui
repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre
soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes.
DIEGO (Récitatif).
Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur
qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur
la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix
est pure, mais sa cervelle est bien troublée.
LA HERMOSA (Récitatif).
O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère...
DIEGO.
Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la
chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec
Satan, son cousin.
LE CHOEUR.
Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la
chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR.
Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux
couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.)
Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai
jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les
gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour
leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le
soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle
mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes
montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_.
Adieu, les jolies filles.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même
une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix
est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est
fidèle.
LE CHOEUR.
Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais
qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la
joie.
LE VOYAGEUR.
Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un
joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte
pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir
après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit
orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans
la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe,
ce n'est pas cela...
DIEGO (Récitatif).
Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre,
il invente, il ne se souvient pas.
LE CHOEUR.
Silence, silence, écoutez; il a la voix belle.
LE VOYAGEUR.
(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec
moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie
le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me
sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la
récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.
LE CHOEUR.
Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain
capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu
aux jolies filles.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays,
et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre
marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la
coupe de la joie.
LE CHOEUR.