celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste
et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des
romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un
instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur
et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de
Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé
reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:
--Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave
gouverneur d'Anvers!
On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa
maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait
sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette
fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous
les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre
le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut
conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée,
rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par
politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de
Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant
la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana,
après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais
assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait
être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun
temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer;
l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci
par un mariage, si ce dénoûment vous plaît.
GARNIER
Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions
des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations
philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier
devint l'amant de sa maîtresse.
Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modéré en
politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances.
C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes;
point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique
s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement
ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières
ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire
pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant
pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de
si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs
si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il
aurait eu la modestie de s'en priver.
Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il
est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des
littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison
en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que
les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans
mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles
littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie
privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se
propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a
commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle
on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées
plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la
vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien
appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec
respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite
Byron.»
Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites
modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de
son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit,
d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et
détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il
n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit.
En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les
bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier
étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges
pieds.
Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne
créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible
importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui
liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux
proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque
tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations
s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout
à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient
à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles
anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.
* * * * *
Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son
poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa
provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son
habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le
véritable bonheur.
Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient
noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était
attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi
rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de
fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le
collet vous eût tiré des larmes des yeux.
Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur
quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il
ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours,
n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les
adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un
melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle
que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un
mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela
n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la
soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour
traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle
s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres
gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la
chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les
mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de
faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces
réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de
poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y
suspend dans tous les sens.
Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il
y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans
nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures
allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il
était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein
de séve et de fermentation, comme un drame moderne!
Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles
jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses
échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le
moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du
siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux
Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.
Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait
eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il
aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande
foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un
coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la
soie, au pied sonore, à l'oeil sanglant; s'il avait eu un traîneau
russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les
panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête
de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il
avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois!
oh! s'il avait eu cent écus!
Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit
vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des
besoins du siècle, une des conséquences de la littérature?
Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre
pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne.
«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes
entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur
diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe
amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille
batterie noircie par la fumée?
--Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je
n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation
funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma
propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez
et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser
de mes longs et cruels services.
N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième?
Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les
prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les
rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes
erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous
importe?--Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô
jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni
pleuré.
Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il joua
_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre
aussitôt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se
mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un
marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux
gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un
déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de
la sonnette.
Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était
celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de
collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté
à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques
sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était
rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout
de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement
verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec
onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin,
Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des
assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait
décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique,
déridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du
laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un
moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle
contenait:
«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines,
j'ai à te dire que, etc.
»_Signé_: TROIS-ÉTOILES.
»_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de
crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais
qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.»
Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à
son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit
vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils;
ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour
en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef
dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François
de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres
entr'ouvertes.
Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette
histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille
est de Lons-le-Saunier.
Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut
à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et
d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes.
Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture
découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut
pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle
était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non
plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle
n'avait fait aucune attention à lui.
Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la
manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère
averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre
à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures
se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis
que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd
et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier,
perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée,
une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier
s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval
étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le
cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour
continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la
renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un
trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la
voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent
qu'oeillades meurtrières et soupirs à la dérobée.
Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense
forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur,
lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de
Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses
affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance.
Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre
ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la
pluie augmentait le mérite de sa démarche.
La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la
bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite
d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes
qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient
aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.
Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa
femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six
heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.
En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante:
à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois,
apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et
escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot
jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles,
jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez
elle.
Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais
Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le
parcourut: c'était la lune rousse qui commençait.
Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de
Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue,
et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque
soir.
Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit:
«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne
m'avez-vous pas fait l'honneur...»
Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce
que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez
écrit hier, et ce que vous écrirez demain.
La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui
défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier,
rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous
ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le
concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de
chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit
chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.
Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour
dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos
habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser
la main.
Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier,
enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un
rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le
rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses
yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de
remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond
de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et
l'espérance.
Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient
jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie,
s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure
était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses
doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.
J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et
entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment,
il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son
zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une
tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le
Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en
s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu
dois t'arrêter!»
Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la
félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses
deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à
ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois
les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier,
convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.
J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de
Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche,
et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se
rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.
La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse
l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet
accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien
rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés.
Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour
de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les
plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour,
Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha
dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il
ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir
résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son
encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en
plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui
menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa
plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés;
il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que
lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en
arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son
paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une
majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise,
la chandelle et Garnier.
Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les
plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses
désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche,
finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent
implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux
désespoir.
Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une
chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire
perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus
revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit
la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne
m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en
regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges
estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là
le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était
sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient
coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien,
déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il
s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant
avec un sourire la cruelle insulte du destin.
La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus
complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit
de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main
ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre
d'un roman par lettres avec cette épigraphe:
«Frailty thy name is woman.»
Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes.
C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être
comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait,
tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée
lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour
surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans
la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille
idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie
s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire.
Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion
pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier
qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas
manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners
périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle
connaissance en fût.
Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme
avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend
ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait
fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux
ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que
feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie?