reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone
du Cèdre.
DELIA.
C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes
amours?
ANGELO.
Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.
DELIA.
C'est pour cela que tu me fais peur!
ANGELO.
Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain.
Lève-toi et marchons.
DELIA.
Non j'aime mieux mourir là.
ANGELO, menaçant.
Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle
résiste.)
SCÈNE VI.
LES MÊMES, ESCALANTE.
ESCALANTE, masqué.
Arrêtez!
ANGELO, surpris.
Qui êtes-vous?
ESCALANTE, se démasquant.
Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.
ANGELO.
Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.
ESCALANTE.
Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que
ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si
vous me convenez, je verrai.
ANGELO.
C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.
ESCALANTE.
Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit
pas librement.
ANGELO.
Que vous importe?
ESCALANTE.
Elle me plaît. Je la veux pour moi.
ANGELO.
Insolent!
ESCALANTE.
Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour
moi.
ANGELO, tirant son poignard.
Alors...
ESCALANTE, le terrassant.
Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà
mort, si je voulais.
DELIA.
Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me
conduisez hors d'ici saine et sauve.
ESCALANTE.
Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là
des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin
que vous pensez.
ANGELO à Delia.
Tu veux suivre ce manant, abjecte créature?
DELIA.
Je veux rejoindre Lupo.
ANGELO.
Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.)
DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.
Tu m'as tuée!... Sois maudit!
ESCALANTE, la regardant.
Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main,
porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)
ANGELO.
Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là.
ESCALANTE.
Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire
est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne
nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il
sort.)
SCÈNE VII.
ANGELO, seul.
Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée
me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où
est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle
voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure.
Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre...
Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est
horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme...
Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre
brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo
souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes
bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux
lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache
le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de
joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour
ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche
de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu
dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.
(Il rit et sanglote.)
SCÈNE VIII.
ANGELO, LUPO.
LUPO, à part.
Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je
l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place.
ANGELO.
Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus.
C'est moi maintenant qui règne sur le désert...
LUPO.
Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu
service; je vous prie de vous retirer.
ANGELO.
Tu veux tuer quelqu'un ici?...
LUPO.
Peut-être.
ANGELO.
Tu n'as plus le droit...
LUPO.
J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends
ici un ennemi.
ANGELO.
Je veux t'aider encore.
LUPO.
Je ne veux pas de témoin.
ANGELO.
Je veux être le tien.
LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.
Pourquoi?
ANGELO.
Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le
mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.
LUPO.
Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre!
ANGELO.
Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?
LUPO.
Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est
assez de vaines paroles; va-t'en.
ANGELO.
Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être!
LUPO.
Comment?
ANGELO.
Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je
rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu
restes dans le mal, et tu es béni quand même...
LUPO.
Béni, moi!
ANGELO.
N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la
tapisserie étendre sur toi son bouclier?
LUPO.
Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...
ANGELO.
Je parle sérieusement.
LUPO.
Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine
perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui
souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.
ANGELO.
Pourtant, quand tu blasphèmes...
LUPO.
Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas
sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je
t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut...
ANGELO.
Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es
impatient de tremper tes mains dans le sang!
LUPO.
Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que
je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à
présent d'être cruel...
ANGELO.
Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal?
LUPO.
Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après,
il semble qu'on l'ait rêvé.
ANGELO.
J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le
moins coupable?
LUPO.
Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.
ANGELO.
Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes?
LUPO.
Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi,
j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les
ténèbres du doute...
ANGELO.
Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le!
LUPO.
Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.
ANGELO.
Tu crois à la bonté divine?
LUPO.
C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est
bon...
ANGELO.
Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice
suprême?
LUPO.
Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en
serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi?
ANGELO.
Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...
LUPO.
C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On
vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!
ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.
Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!
SCÈNE IX.
LUPO, ROLAND, ANGELO caché.
ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.
Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte
seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un
moment. Je me suis muni d'un masque; venez!
LUPO.
Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les
hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle
manque le but, nous fondrons sur la proie.
ROLAND.
Attention, les voilà! Poussez.
LUPO.
Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils
poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)
ROLAND.
Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et
disparaissent.)
ANGELO.
C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne!
Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché
près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa
chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je
donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il
se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de
poussière enveloppe tout... Qui vient là?
SCÈNE X.
ANGELO, LIVERANI fuyant.
LIVERANI.
A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands!
ANGELO, l'arrêtant.
Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et
voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le
commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée!
SCÈNE XI.
LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé.
ROLAND.
Sus! sus! il a monté jusqu'ici.
LUPO.
La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il?
ANGELO.
Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le!
LUPO.
Oui, sa vie m'appartient.
ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.
Tu hésites, allons donc!
LUPO.
Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan,
reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or
pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez!
Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père,
de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce!
ROLAND.
Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.
LUPO, frappant Liverani de sa dague.
Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père!
ROLAND.
Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.)
LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.
Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô
mon fils!...
LUPO.
Mon père!...
ANGELO.
Il expire.
ROLAND.
Mon maître!...
LUPO.
Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.)
ANGELO.
Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort
que Dieu même.
SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.
Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le
parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans
rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de
la protection d'en haut.
LIVERANI, se ranimant.
Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes
du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu
peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier
par la confiance...
LUPO.
Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne
sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de
ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au
séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit
heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que
j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te
défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se
brisant dans ma poitrine.
SATAN.
Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à
vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de
l'oubli.
LUPO.
Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour,
une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi
qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.)
LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant.
Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.
LUPO.
Lui rendrai-je la vie et le bonheur?
LE BERGER.
Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent
Liverani.--Ils sortent.)
SCÈNE XII.
ANGELO, SATAN.
ANGELO.
Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front...
C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne
saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me
repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles
pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer
moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.
(Il s'enfuit.)
SATAN, riant.
Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la
courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai
encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui
n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et
persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes.
Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes
imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants
exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable,
messeigneurs les hommes!
LE TOAST
En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je
crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous
prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il
vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous
dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais
grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort
inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de
cette historiette.)
Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille
en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous
savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes
climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on
voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les
écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres
termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir
la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles
fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.
Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà;
déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues
brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est
demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il
produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces
maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris
de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes,
cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à
commenter.
Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique
et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait
admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce
méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle
personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne
part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à
s'apercevoir des attraits de sa femme.
Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si
épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux
fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux
fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui
serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez
à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé,
fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais
fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et
tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.
Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page
qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel
de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme
Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme
Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il
étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et
Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si
poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie,
car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la
patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier
dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui,
dans ce temps-là, ne gâtait rien.
Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un
pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un
bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la
tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes
principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le
climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux
imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison
à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que
flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses,
qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales
infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses
inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher
l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui
s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie,
ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec
lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de
madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori,
ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau
genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare
avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois
barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme;
il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire
les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était
sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il
fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques,
lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un
certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant
amour du page lui avait inspiré.
Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec
l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec
l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet
réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre
s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les
Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était
singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette
population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre
pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire.
Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet
de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses
confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son
parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le
fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au
dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas
espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du
blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des
deux nations.
Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique
hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends
avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune
profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état
de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui
faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme
porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en
post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de
s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il
était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la
Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute
vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes.
Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une
lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la
potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur.
Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce
grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant
plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais,
se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante
que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois
que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus
dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la
bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui
ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne
perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal
de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages
qui jouent de la guitare.
Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit
mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à
la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et
qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se
couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même
sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec
amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les
lourdes fadeurs de son époux.
--Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant
que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un
gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le
plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée!
--Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la
gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes
un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie
jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines,
si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure
mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour
longtemps, Dieu merci!
En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de
doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y
mouiller ses lèvres pâles.
--Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire
raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne
parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant
qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de
papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien
la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier
venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un
bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du
gouverneur et la confiance qu'il inspire!
La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette
gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et
l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa
fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse
idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle
se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son
fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre
d'une main plus assurée:
--Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle,
dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action
lâche et d'un crime inutile.