gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne
connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous
ferez arrêter.
LUPO.
Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous
êtes tous des lâches!
GALVAN.
Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien...
LUPO.
Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la
nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez...
LISANDRO.
Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.
LUPO.
Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats?
GALVAN.
Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le
jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune,
nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.
LISANDRO.
Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en
jouant sur parole.
LUPO.
Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours!
GALVAN.
Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?
LUPO.
Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais
rien refusé.
LISANDRO.
Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez
tout ce qu'il vous faut.
LUPO.
J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon
nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes
exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne
m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans
compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se
contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls
profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons!
vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes
meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui
êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès
à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même
et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre.
GALVAN.
Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus
volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle;
mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai
confié à Lisandro.
LUPO.
Voyons, parlez vite!
GALVAN.
Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de
l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il
les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?
LUPO.
Non. Vous irez le trouver?
GALVAN.
Non pas moi, mais vous.
LUPO.
Il se moquera de ma demande!
GALVAN.
Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.
LISANDRO.
L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les
passants attardés.
GALVAN.
La chose vous convient?
LUPO.
Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe,
j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?
GALVAN.
Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir
de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je
me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous
le remettrai.
LUPO.
Venez avec moi, c'est plus simple.
GALVAN.
Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.
LUPO.
Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon
père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal.
GALVAN.
La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez
qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira
de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.
LUPO.
Vraiment?
LISANDRO.
Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa
bourse!
LUPO.
Vous espérez?...
LISANDRO.
Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons!
LUPO, à Galvan.
C'est là ce que vous me proposez?
GALVAN.
Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise,
j'en ajouterais mille autres...
LUPO.
Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez,
sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui
sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)
SCÈNE X.
DELIA, puis LUPO.
DELIA.
Le temps est à l'orage, sauvons-nous!
LUPO, qui rentre, l'arrête.
Où vas-tu? Écoute-moi!
DELIA.
J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces
parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez
donné.
LUPO.
Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je
sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras.
DELIA.
Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez
à sec.
LUPO.
Est-ce un refus?
DELIA.
Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.
LUPO.
Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le
bandeau de perles.
DELIA.
Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour?
LUPO.
Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un
mois.
DELIA.
Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté?
LUPO.
Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux
donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par
des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé!
DELIA.
Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois?
LUPO.
Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais
quelque chose, femelle de malheur!
DELIA.
Tu me dis des injures, lumière de mes yeux!
LUPO.
Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.
DELIA.
Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens
avec l'argent.
LUPO.
Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!
DELIA.
Oui, ce soir ou jamais!
LUPO.
Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)
DELIA, effrayée.
Laisse-moi partir!
LUPO.
Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!
DELIA.
Mais non!
LUPO.
Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu
m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je
mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon
mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)
SCÈNE XI.
DELIA, puis ANGELO.
DELIA.
Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui
donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait
à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette
goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire?
ANGELO.
Oui, et ton âme avec!
DELIA.
Mais il faut me venger de Lupo.
ANGELO.
C'est déjà fait.
DELIA.
Comment?
ANGELO.
Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.
DELIA.
Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer,
l'accuser...
ANGELO.
C'est fait.
DELIA.
Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!...
ANGELO.
Ce sera fait.
DELIA.
Que ses amis l'abandonnent et le renient!
ANGELO.
Tout est fait ou va l'être.
DELIA.
Comment? par qui?
ANGELO.
Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!
DELIA.
Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui?
ANGELO.
L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.
DELIA.
C'est la torture?
ANGELO.
Et le bûcher.
DELIA.
On brisera et on déchirera ce beau corps?
ANGELO.
Et on jettera sa cendre aux vents.
DELIA.
Je ne veux pas.
ANGELO.
Que dis-tu?
DELIA
Je dis que je ne veux pas!
ANGELO.
Tu l'aimes donc?
DELIA.
Je l'adore et veux le sauver.
ANGELO.
Il est trop tard!
DELIA.
Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh
bien! sauve-le, et je suis à toi!
ANGELO.
A moi seul?
DELIA.
A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi,
je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.)
SCÈNE XII.
ANGELO.
Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils
l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi!
Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.)
Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais
déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire
usage.
SCÈNE XIII.
ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.
ANGELO.
Eh bien?
LE CHEF.
Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à
vue. Seul, Lupo nous échappe.
ANGELO.
Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure!
LE CHEF.
Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous
apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont
dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne
sont pas rassurés.
ANGELO.
Menacez-les!
LE CHEF, avec importance.
Nous connaissons notre état.
ANGELO.
Je le connais mieux que vous.
LE CHEF.
Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir
l'ennemi.
ANGELO.
C'est inutile; faites-le appeler.
LE CHEF.
Par qui?
ANGELO.
Par son père.
LE CHEF.
Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo
lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.
ANGELO.
Je vous en donne, moi!
LE CHEF.
Appartenez-vous au Saint-Office?
ANGELO, lui montrant le parchemin.
En voici la preuve.
LE CHEF.
Ce n'est pas une raison pour ordonner...
ANGELO.
La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais
vous aider. (Ils sortent par la droite.)
SCÈNE XIV.
LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer
celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup
d'oeil auparavant.
Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est
pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?...
Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure
redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il
niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je
devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être
trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur,
qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son
regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis
las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort
le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le
sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non!
Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!...
Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront
pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de
pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage
secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.)
Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de
voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner!
Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si
bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on
mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement
plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il
souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité?
(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il
secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me
voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre,
prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me
glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix
étouffée.)
SCÈNE XV.
ANGELO, LUPO.
ANGELO.
Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo!
Lupo!
LUPO, égaré.
Où suis-je? Qui êtes-vous?
ANGELO.
Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite!
LUPO.
Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de
moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour
une heure de son repos! (Il s'évanouit.)
ANGELO.
Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire
son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la
tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le
miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le
visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se
ranime et se relève.)
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, LIVERANI.
LUPO.
Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.)
ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.
Le paralytique!
LIVERANI, à son fils.
Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La
souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever
pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en
fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai
eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!
LUPO.
Me taire! quand ils vont revenir peut-être!
LIVERANI.
Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui
ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur
que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te
cherche encore.
LUPO.
Fuir? vous quitter?
LIVERANI.
Tu ne peux qu'aggraver mon péril.
LUPO.
Mon père, vous me jugez coupable?
LIVERANI.
Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.
LUPO.
Vous ne me maudissez pas?...
LIVERANI.
Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi,
j'ordonne.
LUPO.
Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon
Dieu, pour moi!
LIVERANI.
Embrasse-moi!
LUPO.
Je n'en suis pas digne.
LIVERANI.
Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)
SCÈNE XVII.
LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.
ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.
Ah! mon maître, vous ici? comment?
LIVERANI.
J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires?
ROLAND.
Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...?
LIVERANI.
Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils
sortent.)
SCÈNE XVIII.
ANGELO.
Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur
fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou!
Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.)
Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de
l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y
voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!...
j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il
se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre?
si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me
poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui
plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui
arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel!
Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui
reste immobile. Angelo sort par le fond.)
ACTE TROISIÈME.
(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le
soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se
montre.)
SCÈNE PREMIÈRE.
LUPO.
Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce
lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le
renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va
combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui
reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me
voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou
travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce
sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends
grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que
fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland?
SCÈNE II.
LUPO, ROLAND.
LUPO.
Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...
ROLAND.
Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la
vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux
qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une
traite?...
LUPO, impatient.
Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il?
ROLAND.
Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la
protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre
homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement,
et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait
au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez
tous les deux vous taire et vous éloigner.
LUPO.
Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.
ROLAND.
Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne
veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à
vous d'aller le délivrer.
LUPO.
Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison!
ROLAND.
Il peut y être d'un moment à l'autre.
LUPO.
Il y est!
ROLAND.
Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre.
Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.
LUPO.
Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer
ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question...
Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)
ROLAND.
Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En
me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main
pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le
plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes.
LUPO.
Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...
ROLAND.
Il m'en a même refusé!
LUPO.
O avarice sans entrailles!
ROLAND.
J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue.
Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas
revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un
ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à
votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera,
et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il
aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout
mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa
promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné:
tout va bien.
LUPO.
Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon
père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les
tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un
vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit
enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!
ROLAND.
Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il
doit passer ce soir?
LUPO.
J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement.
ROLAND.
Vous?
LUPO.
Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je
ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile
espèce!
ROLAND.
Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de
hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de
montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant.
Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si
le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées
de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme
lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la
laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce
droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition,
il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune
capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre
vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche.
LUPO.
Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier.
ROLAND.
Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela?
LUPO.
Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un
repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme
moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à
leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.
ROLAND.
Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan?
LUPO.
Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte
pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu.
ROLAND.
On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas
de quoi délivrer mon vieux maître.
LUPO.
C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse
le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?
ROLAND.
Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.
LUPO.
Si je le suppliais?...
ROLAND.
C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal!
LUPO.
Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.
ROLAND.
Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné.
LUPO.
Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon
oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin:
je ne saurais rester en place.
ROLAND.
Que ferai-je de ce cheval fourbu?
LUPO.
Amène-le, je sais où le cacher.
ROLAND, à part.
Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner
pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.
(Ils sortent.)
SCÈNE III.
TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de
crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.
TISBEA.
Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur!
Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé?
QUINTANA.
J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis
redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.
TISBEA.
Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez
plus.
QUINTANA.
Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres.
Écoutez-moi.
TISBEA.
Comment! un des miens?
QUINTANA.
Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre
chef.
TISBEA.
Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!
QUINTANA.
Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands
tout était commun et se partageait comme entre frères...
SCÈNE IV.
LES MÊMES; MOFFETTA.
MOFFETTA.
Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que
tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)
QUINTANA.
Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes!
MOFFETTA.
C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens!
laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que
ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.)
QUINTANA, se relevant.
Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera
bien de le prendre à son service!
SCÈNE V.
QUINTANA, ANGELO, DELIA.
DELIA, qu'entraîne Angelo.
Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe,
épuisée.)
QUINTANA, à part.
Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.
ANGELO.
Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage
pour me recevoir?
QUINTANA.
J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.
ANGELO.
Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de
courage! nous sommes près du gîte.
DELIA.
Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au
lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus.
ANGELO.
Tu m'as promis...
DELIA.
J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.
ANGELO.
Tu as promis d'être à moi seul.
DELIA.
Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble,
comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des
brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens
partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la
compagne d'un bandit.
ANGELO.
Lupo était-il autre chose qu'un bandit?
DELIA.
Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner
péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta
maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.
ANGELO.
Tu me hais?
DELIA.
Je te haïrai si tu me contraries davantage.
ANGELO.