s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et
j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh
quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que
je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour!
Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené
dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est
plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui
me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!...
Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce
monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne
puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te
venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne
nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire
leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il
n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la
grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le
petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce
qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque
après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve
encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me
repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard,
pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes
angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je
la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes
larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant
la madone.)
SCÈNE IV.
ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau.
LE BERGER.
O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?
ANGELO.
Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.
LE BERGER.
Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en
supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.
ANGELO.
Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la
chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai
des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.
LE BERGER.
Vous ne voulez pas m'assister?
ANGELO.
Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi,
passe ton chemin, et sois béni.
(L'enfant sort.)
SCÈNE V.
ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui,
masqué et les vêtements en désordre.
LUPO.
Holà! l'ermite, cède-moi la place.
ANGELO, surpris.
Qui êtes-vous?
LUPO.
Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.
ANGELO.
Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.
LUPO.
Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que
je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.
ANGELO.
Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu
consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.
LUPO.
Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il
faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux
dormir. Ote-toi!
ANGELO.
Mon frère, je te supplie...
LUPO.
Veux-tu que je t'administre trente soufflets?
ANGELO.
Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.
LUPO.
Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque
de patience.
ANGELO.
Je cède à la menace pour t'épargner un crime.
LUPO, regardant la madone.
Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?
ANGELO.
Qu'est-ce qu'on t'a dit?
LUPO.
On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que,
pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend
ses bras de pierre et présente le Bambino.
ANGELO.
Mon frère, c'est la vérité.
LUPO.
Est-ce une poupée à ressorts?
ANGELO.
N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi!
LUPO.
J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi,
non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu
étendre ses bras sur les prédestinés?
ANGELO.
Jamais: le nombre des élus est si petit!
LUPO.
Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?
ANGELO.
Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits
entières: elle est restée immobile.
LUPO.
Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore
il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe
de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai
soif: va me chercher à boire.
ANGELO.
J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des
manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre
grotte.)
SCÈNE VI.
LUPO, puis LE PETIT BERGER.
LUPO, se démasquant.
Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir
peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il
s'étend pour dormir devant la madone.)
LE BERGER.
Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne
peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.
LUPO.
Va au diable! Je dors...
LE BERGER.
Ayez pitié! j'ai tant de chagrin!
LUPO.
Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre?
LE BERGER.
Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.
LUPO.
Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je
grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un
trait d'arbalète?
LE BERGER.
Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père?
LUPO.
Il te battra?
LE BERGER.
Oh non! il est très-doux.
LUPO.
Et tu l'aimes?
LE BERGER.
Comme tu aimes le tien!
LUPO.
Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la
brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la
grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.)
Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis.
(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet
enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne
m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et
s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la
tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.)
SCÈNE VII.
LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui
lui échappe des mains.
ANGELO.
Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi
aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras
et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour
jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer!
et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et
qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le
désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a
trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi,
parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es.
LUPO.
Allez tous en enfer! Je suis le diable!
ANGELO.
Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la
tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.
LUPO.
Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?
ANGELO.
Oui, je le jure.
LUPO.
Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo?
ANGELO.
Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur?
LUPO.
Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de
l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant,
qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait
ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses
exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans
les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le
sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies
davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?
ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée.
Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à
l'heure?
LUPO.
Moi? je ne prie jamais.
ANGELO.
Crois-tu en Dieu?
LUPO.
Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des
amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux.
ANGELO, à part, sortant.
Maudit, moi! maudit!
SCÈNE VIII.
LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.
LUPO.
Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres?
ESCALANTE.
Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)
MOFFETTA.
Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les
archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.
LUPO.
Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le
pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint!
ESCALANTE.
Te suivrons-nous, maître?
LUPO.
Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein
jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)
SCÈNE IX.
ANGELO, QUINTANA.
ANGELO.
Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles,
maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la
terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre
aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux
froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux
impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me
parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire!
QUINTANA.
Reprendrai-je ma livrée?
ANGELO.
Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.
QUINTANA.
Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime
autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me
nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de
ressources?
ANGELO.
L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le
voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore.
QUINTANA.
Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié...
ANGELO.
Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?...
QUINTANA.
Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne
l'oublions pas; mais où allons-nous?
ANGELO.
Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons
avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me
venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils
partent.)
ACTE DEUXIÈME.
(Au château de Montelupo.)
SCÈNE PREMIÈRE.
LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.
LIVERANI.
Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a
environ une heure?
ROLAND.
Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers
de la forêt.
LIVERANI.
Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute.
Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent
le pays!
ROLAND.
Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile
canaille. Il lui suffirait de se montrer.
LIVERANI.
Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps
sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas
osé poser le pied sur les terres de Montelupo!
ROLAND.
Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux:
les plaisirs de la ville...
LIVERANI.
Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne
l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui.
Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma
triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que
j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)
SCÈNE II.
LUPO, LIVERANI, ROLAND.
LUPO, à Roland, au fond.
Est-ce qu'il a entendu?...
ROLAND.
Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?
LUPO.
Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir,
quand j'aurai le temps.
(Roland sort.)
LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.
Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!
LUPO.
Est-ce un reproche, mon père?
LIVERANI.
Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.
LUPO.
Mon père, je n'aime que vous au monde.
LIVERANI.
Il faut pourtant aimer tous les hommes.
LUPO.
Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.
LIVERANI.
Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.
LUPO.
Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!
LIVERANI.
Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure
dans nos environs.
LUPO.
Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers
de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai
été pour ces affaires que vous savez.
LIVERANI.
Ces brigands ne menacent pas notre domaine?
LUPO.
Ils n'oseraient.
LIVERANI.
Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?
LUPO.
Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je
vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien!
LIVERANI.
Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins
avec tant de tendresse.
LUPO, tristement.
Vous êtes donc content de moi?
LIVERANI.
Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que
toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.
LUPO.
Hélas!
LIVERANI.
Qu'as-tu?
LUPO.
J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette
cruelle infirmité.
LIVERANI.
J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à
l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma
surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué
sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta
fidèle amitié. Je remercie Dieu.
LUPO.
Mais votre pauvre corps souffre!
LIVERANI.
Je n'en sais plus rien quand je te vois.
LUPO.
Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?
LIVERANI.
Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.
LUPO.
Vous ne vous ennuyez pas?
LIVERANI.
Non! je pense à toi, et nous en parlons.
LUPO.
N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)
LIVERANI.
Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre
ton repas. Tu dois avoir faim.
LUPO.
Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le
plateau des mains de Roland.)
ROLAND, bas.
Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames!
LUPO, de même.
Le diable les emporte!
ROLAND.
Votre maîtresse est avec eux.
LUPO.
Delia?
ROLAND.
Oui.
LUPO.
La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des
coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père?
LIVERANI.
Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.
LUPO, l'aidant.
Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?
LIVERANI.
Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je
n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.
LUPO.
Vous souhaitez que je me marie?
LIVERANI.
C'est mon plus cher désir.
LUPO.
Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune
femme.
LIVERANI.
N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être
le gardien de la beauté.
LUPO.
La laideur est-elle donc une garantie?
LIVERANI.
Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela
ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on
doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la,
sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de
leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.
LUPO.
Comme moi!...
ROLAND.
Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le
voilà endormi déjà!
LUPO.
Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je
fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?
ROLAND.
Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme
qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes
vos terres sont vendues ou engagées.
LUPO.
Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes
expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu
peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon
meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être
inquiété comme complice de mes coups de main?
ROLAND.
Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.
LUPO.
Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!
ROLAND.
Il n'y croirait pas!
LUPO.
Tu nieras toujours?
ROLAND.
Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je
lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses
périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si
vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette
salle.
LUPO.
Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile.
(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)
ROLAND.
N'oubliez pas que vos amis vous attendent.
LUPO.
Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux
pourtant leur demander...
ROLAND.
La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.
LUPO.
Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil
de Liverani par la droite.)
SCÈNE III.
ANGELO, QUINTANA, par le fond.
QUINTANA.
Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?
ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.
Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé.
QUINTANA.
Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas
l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas
vide!
ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses
observations.
Tu ne songes qu'à manger!
QUINTANA.
Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis,
pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu
l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre.
ANGELO.
Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers.
QUINTANA.
Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit!
Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a
qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle
idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo,
qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous!
ANGELO.
Il était perdu sans moi!
QUINTANA.
Ce n'eût pas été un grand mal.
ANGELO.
Je veux qu'il soit mon obligé.
QUINTANA.
Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de
rentrer chez lui sans être reconnu.
ANGELO.
Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je
veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur
céleste.
QUINTANA.
En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par
les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de
grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.
ANGELO.
Laisse-nous.
QUINTANA.
Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je?
ANGELO.
Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais
le frein!
SCÈNE IV.
ANGELO, DELIA.
ANGELO, surpris.
Comment, Delia! toujours jeune et belle?
DELIA.
Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?
ANGELO.
Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo?
DELIA.
Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps
que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?
ANGELO.
Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la
mort, et je bois la vie en te regardant.
DELIA.
Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.
ANGELO.
Il est jaloux?
DELIA.
Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait
s'il nous trouvait seuls ensemble.
ANGELO.
Je ne le crains pas.
DELIA.
Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.
ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le
forcerai de se perdre.
DELIA.
Tu le hais donc?
ANGELO.
Oui, si tu l'aimes.
DELIA.
Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son
langage...
ANGELO.
Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine
dans le coeur.
DELIA.
C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.
ANGELO.
Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure?
DELIA.
Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit
personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo!
(Elle fuit par la gauche.)
ANGELO.
Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.
SCÈNE V.
ANGELO, LUPO.
LUPO, qui a vu sortir Delia.
Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de
parler à ma maîtresse?
ANGELO.
Prenez garde à qui vous parlez vous-même.
LUPO, surpris.
L'ermite du Vésuve devenu cavalier!
ANGELO.
Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine.
LUPO.
Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure?
ANGELO.
Et à disperser les archers....
LUPO.
Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans
cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite?
ANGELO.
J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous
servez.
LUPO.
Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous
mes ordres?
ANGELO.
Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.
LUPO.
Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout
autre commandement que le mien.
ANGELO.
C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne
voulez conduire que des brutes!
LUPO.
Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un
meilleur chemin.
ANGELO.
Vous vous méfiez de mon courage!
LUPO.
Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas:
le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous
aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage
même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je
vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous
serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)
SCÈNE VI.
DELIA, ANGELO.
DELIA.
Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent?
ANGELO.
Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais.
Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service.
DELIA.
Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer.
ANGELO.
Je le tuerai si tu veux.
DELIA.
Mais... es-tu riche?
ANGELO.
Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.
DELIA, riant.
T'es-tu donné à lui?
ANGELO.
La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.
DELIA, railleuse.
Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas
de tels blasphèmes.
ANGELO.
Je suis plus brave et plus épris que lui.
DELIA.
Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni
maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des
femmes.
ANGELO.
Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?
DELIA.
Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de
sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le
fond.)
SCÈNE VII.
ANGELO.
Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne
m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de
m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre,
et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à
lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les
livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard!
Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a
volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle,
inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans
ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour
que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!
SCÈNE VIII.
ANGELO, QUINTANA.
QUINTANA.
Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures
étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en
sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient
pas suspects.
ANGELO.
J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)
SCÈNE IX.
Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.
LUPO, irrité.
Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la
pointe de l'épée!...
GALVAN, qui l'amène.