ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui
lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous
impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda
s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se
prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour
moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai
vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir
davantage.»
LXXXV
Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait
faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter
ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est
inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au
dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend
qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté
de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je
l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»
LXXXVI
Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint.
Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son
front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons
la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où
va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la
femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre
ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien
appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis
tranquille.»
LXXXVII
Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement
de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du
jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter
la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait
retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le
suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son
palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que
tu m'assistes.
LXXXVIII
«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai
découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au
moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin
qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort
prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à
nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et
combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de
sagesse et le résultat de son ignorance.
LXXXIX
«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera
la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu.
Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un
grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire
connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en
cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine
en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis
la vertu maudite de la coupe de vie.
XC
«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être
vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai
immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais
je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas
d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis
foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à
la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»
XCI
--Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui
donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même
ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de
réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.»
Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore;
mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller
chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression
de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.
XCII
Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête
nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la
coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle
dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien
des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun.
En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de
terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une
léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son
réveil.
XCIII
Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure
majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs
fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la
corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus
l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette
merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait
jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image
indifférente à ses regrets.
XCIV
Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut
de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre
de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur.
Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la
vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait
le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les
arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient
exhalé de si suaves odeurs.
XCV
Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver,
et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle
tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux
étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le
royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le
fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle
essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la
destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.
XCVI
Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que
jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient
beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses
soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait
son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à
parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie.
Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle
tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria
le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.
XCVII
Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule
de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener
promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla
essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y
perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria
Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille
mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne
qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui
l'a tuée!»
XCVIII
Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée
sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu
essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et
courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la
reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se
sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et
elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»
XCIX
Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de
fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux
enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec
douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai
pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson
d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour
et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il
lui dit: «Pardonne à Bertha!»
C
Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner,
lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a
appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde
et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal;
mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs,
puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la
mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son
âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla
connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant
dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son
coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons,
viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle
sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel,
à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y
déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces
mots: «La mort, c'est l'espérance.»
LUPO LIVERANI
DRAME EN TROIS ACTES
PRÉFACE
En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire
autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui
est absous dès qu'il est avoué.
C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que
je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la
même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce
n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le
domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de
tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou
religieux, dramatique ou burlesque.
De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup
servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à
s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le
monde.
Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour
doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer,
dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été
faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:
«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les
croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique
pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce
efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé
comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes,
dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en
oeuvre ce dogme de la grâce efficace.»
La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une
composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce
prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce
efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si
magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous
savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de
la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais
nous la cherchons toujours.
Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine
que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes
ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté
d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous
intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas
l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues
du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en
dehors du sanctuaire.
L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables
sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large
porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré
était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant
_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois
qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont
cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce
qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a
dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire.
Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don
Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation
qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes
conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire,
parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses
interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce
drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné
parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu,
tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut
commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est
sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée
du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce
drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois
comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car
l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel
extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas
voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la
chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui
perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est
égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque
est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de
l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il
ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé.
Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts
sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra
plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.
Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de
l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est
plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre
Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut
gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause
d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le
molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége
d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu
leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était
possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de
l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et
contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et
les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de
Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et
l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances
augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté
enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable
triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.
Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons
pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le
grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans
l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et
la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le
sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les
étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la
soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la
confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de
cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et
le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait
apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan
les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du
maître.
En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller
vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y
reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne
m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en
prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les
choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en
nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_,
et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre
(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de
l'infirmer.
PERSONNAGES:
LUPO, chef de brigands.
ANGELO, ermite.
LIVERANI, père de Lupo.
DELIA, courtisane.
QUINTANA, serviteur d'Angelo.
ROLAND, majordome de Liverani.
GALVAN, jeune débauché.
LISANDRO, jeune débauché.
MOFFETTA, } brigands.
ESCALANTE, }
TISBEA, jeune montagnarde.
UN PETIT BERGER, personn. légend.
SATAN.
UN CHEF DE SBIRES.
ACTE PREMIER.
(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est
une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au
logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc,
abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre
écimé l'ombrage.)
SCÈNE PREMIÈRE.
TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.
QUINTANA.
Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de
safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal,
et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)
TISBEA.
C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père
Angelo vous entendait...
QUINTANA.
Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait
pas souvent aux paroles.
TISBEA.
Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de
seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme,
il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous
d'avoir un tel maître.
QUINTANA.
Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose
plus agréable qu'elle ne l'est.
TISBEA.
Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.
QUINTANA.
Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me
tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le
museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la
baiser.
TISBEA.
Êtes-vous enragé?
QUINTANA.
Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que
quelque jour je me mangerai moi-même.
TISBEA.
J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?
QUINTANA.
Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais
la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes
côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance
dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre
chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un
homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos
charmes qu'au panier que vous nous apportez.
TISBEA.
Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je
n'apporte que des fleurs pour la madone.
QUINTANA.
Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes
que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...
TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.
Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez
aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.
QUINTANA.
Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends
mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et
mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage,
un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher,
un bloc, un cratère, un volcan de fromage!
TISBEA.
Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez
ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre,
madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à
respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent
être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et
sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et
de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier.
QUINTANA.
Pour qui?
TISBEA.
Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les
brigands.
QUINTANA.
Ils l'ont pris?
TISBEA.
Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans
l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.
QUINTANA.
Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que
l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?
TISBEA.
Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par
les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé
chez nous avant qu'on ne se batte.
QUINTANA.
On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où
me cacherai-je?
TISBEA.
Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de
plus pour vous protéger. (Elle sort.)
SCÈNE II.
QUINTANA, puis ANGELO.
QUINTANA.
La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu
une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui
ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la
peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon
maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il
suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)
Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?
ANGELO, égaré.
Rappelle cette jeune fille.
QUINTANA.
A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.
ANGELO.
Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe
la poitrine.)
QUINTANA.
Êtes-vous malade?
ANGELO.
O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!
QUINTANA.
O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de
jambon!
ANGELO.
Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes
égarements passés. (Il se jette à terre.)
QUINTANA.
Que faites-vous?
ANGELO.
Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds.
Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.
QUINTANA.
Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela?
ANGELO.
Oui, frère.
QUINTANA.
Cela ne vous fait pas de mal?
ANGELO.
Marche, et ne te mets pas en peine.
QUINTANA.
En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous
refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.
ANGELO.
C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour
notre dîner.
QUINTANA, à part.
Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il
sort.)
SCÈNE III.
ANGELO.