rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de
près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte
obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et
demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne
n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter
autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles
parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles
disaient.
XXXVIII
Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la
bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond
fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire
écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter
ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent
les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes
ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et
vit qu'elle n'y était pas.
XXXIX
Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de
porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il
pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane
bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un
abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc
tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le
gouffre.
XL
Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et
l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste
sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas
de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux
m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais
été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en
t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.
XLI
«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que
je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as
fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience
par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et,
après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais
pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence;
mais il y a une chose que je sais.
XLII
«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut
se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as
dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant
te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si
tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque
injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait
irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.
XLIII
«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant
pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de
l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder
l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur
filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas
bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui
réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti
que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui
souille les hommes, la tyrannie et le châtiment.
XLIV
«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent
connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta
protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes,
je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà
tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu
étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme
est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme
du temps.
XLV
«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être
ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette
douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans
mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse
et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me
regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas
savoir de quoi tu me parles.»
XLVI
«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne
pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et
quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi,
Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car
c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut
franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce
qu'il lui est possible de te donner.
XLVII
--Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me
l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se
glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si
chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu
recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu
prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu
me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.
XLVIII
--Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de
Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle
est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la
soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai
du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des
songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont
belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux
l'élever dans l'égoïsme humain.
XLIX
--Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que
l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de
l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh
bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu
la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa
mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le
tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je
cède.
L
--Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire
l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais
plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître?
Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis
venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère!
c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur
tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton
coeur.
LI
«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans
vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout
ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa
demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit
doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans
bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança
furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.
LII
Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et
en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre
enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec
elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté
autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère
Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a
donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.
LIII
«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour
reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann:
«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul
baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois
pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par
terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses
sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas
notre enfant!
LIV
--Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui
contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon
mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann;
n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je
crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille,
prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme
un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de
triomphe et de joie.
LV
Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil
profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le
coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à
s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt,
l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que
Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir
jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.
LVI
Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait
avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa
mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la
rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature.
Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de
pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui
réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter
les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.
LVII
Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché
dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni
parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh
quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale
qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans
cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres
et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des
rêves divins.
LVIII
Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la
racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations;
mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua
l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya
l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La
cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir
stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de
la cascade.
LIX
Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de
Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de
plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que
toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à
travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait
les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère
monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses
membres. Elle se leva au bord de l'abîme.
LX
«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle,
pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel
et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le
regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir
la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui
s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme
des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son
corps?»
LXI
Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de
l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si
déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une
épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un
baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu
maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la
contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du
matin.
LXII
Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la
montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de
domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que
celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que
ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce
Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle
se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et
redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.
LXIII
«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié.
Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que
sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris
aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à
la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a
cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice
au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et
l'immortalité.»
LXIV
Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna
dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin
l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur
les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de
sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes
faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles
soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que
toutes les gloires.
LXV
La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta
livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la
brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa
tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du
ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux
épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle
reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui
rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la
laissaient seule.
LXVI
Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt
augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt
s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses
flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les
roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime
n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner
de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus.
LXVII
Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine,
toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait
ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu,
et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses
soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit
dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû
bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de
tristesse.
LXVIII
Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les
paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce
moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne
suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La
lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues
files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et
s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.
LXIX
Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires
fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en
distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage
de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du
pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les
jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se
pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une
île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler
d'enfants volés dans toutes les parties du monde.
LXX
A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct
prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science
occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la
récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes
s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles
cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les
vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les
atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le
soleil.
LXXI
«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de
toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les
instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme
ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui,
en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a
créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition.
L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes
ne gouvernent plus que les idiots.
LXXII
«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que,
devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et
qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte
période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi
commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles
peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver
malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les
races d'animaux qu'il a juré de détruire.
LXXIII
«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à
respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant
elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas
le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres
et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni
occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient
se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais
l'honneur et la fierté de leur race.
LXXIV
«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque,
leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur
donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je
m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais
depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est
emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les
autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir
immodéré de s'y soustraire.
LXXV
«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi,
afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je
travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien
espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille
d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as
compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux
m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je
souffre.
LXXVI
--Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler,
mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je
ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras
peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un
remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage
et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle
l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin
la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»
LXXVII
Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine
conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans
une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de
glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu,
elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet
de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et
bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je
suis lasse et désespérée.
LXXVIII
«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en
siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui
m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde,
en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons
cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants
de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même
nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à
jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»
LXXIX
«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles
qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors
j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître
de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort
naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante:
est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les
hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère
qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé.
LXXX
--Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que
ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien
promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel
étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la
planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui,
elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop
redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de
droit à l'universel renouvellement.
LXXXI
«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer
pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière,
et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère,
dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras
pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine
jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de
revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs
épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.
LXXXII
Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son
bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que
l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son
sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris
l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut
chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint
dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait
entrer la douleur.
LXXXIII
Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque
plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il
n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal
que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont
noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours.
Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour
prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.
LXXXIV