Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers

de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que

fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des

jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme

et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au

sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce

que tu me montres n'existe pas.»

LXXXIX

Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres.

Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans

le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le

soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il

disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand

il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si

je n'avais rien vu.»

XC

Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque

tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la

terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois

Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il

laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est

féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre

du blé et à faire du pain tous les jours.

XCI

Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir

vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui

demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La

reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les

derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te

plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le

diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.»

XCII

Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse,

sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un

jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander.

Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau

reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?»

lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau?

Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.»

XCIII

Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup

de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux

l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne

mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la

société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et

la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses.

XCIV

--Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera

malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas

aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant

tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit

Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de

l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le

voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce

fantôme criera jour et nuit après toi.»

XCV

Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le

mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords,

ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à

Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?»

Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il

n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla.

Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse.

XCVI

«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va

chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut

impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se

jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma

vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que

de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de

vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.»

XCVII

Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un

homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul

avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où

aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un

charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce

chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis

longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne

répondit pas.

XCVIII

Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner

que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son

fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle

s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant

lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or

qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle

avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et,

cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir.

XCIX

«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le

droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions

de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de

l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien

tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde

nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car

son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était

pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer.

C

En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il

l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse,

elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il

n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit

adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se

retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas

qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux?

LIVRE DEUXIÈME

I

Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout

était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les

nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit

beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée

fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses

soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau

chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la

joie de vivre.

II

Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué.

D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et

elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce

qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le

soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort

tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la

reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort?

III

--Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons

jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand

ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons

ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci,

reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à

ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons

acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle

doit périr, nous périrons avec elle.

IV

--O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne

périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes

des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous

savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais

jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai

fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le

présent m'a semblé être l'éternité.

V

--D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me

confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit

Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est

entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des

larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une

profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te

repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon

attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur

retombe sur toi.

VI

--Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.»

Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied

magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se

déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été

vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il

possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il

comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que,

quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir.

VII

A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la

justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le

condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le

jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc,

l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à

son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle.

Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son

peuple le respectera et le chérira.

VIII

Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de

projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en

entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque

bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son

corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes

distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à

toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois

le prix du temps.

IX

«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point

inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les

hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le

vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine.

Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança

dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la

plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir.

X

Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais

eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle

pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à

la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite

qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa

un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva

belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il

avait rêvé.

XI

Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et

l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle

lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course

désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort

aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était

resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait

vers l'échafaud.

XII

Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait

de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il

voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison

et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le

grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui

disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous

donner le spectacle quand même.»

XIII

Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir

pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule

battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime,

et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé

Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en

remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui

s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a

condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis

ma destinée.»

XIV

Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le

royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit

aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne,

le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié

dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu

pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là,

apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince

régnant.

XV

Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui

avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils

retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix

de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et

son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait

respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa

précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la

poche de sa robe.

XVI

Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on

allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et,

faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme

ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes

qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés

d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne

purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.

XVII

Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se

reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au

sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils

repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres

d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à

débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il

jeta sa cognée et voulut les suivre.

XVIII

Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard

plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre

fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait

enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur

sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle

allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne

s'arrêtait point à causer avec eux.

XIX

Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs

yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt

ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la

pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit:

«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu

seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison

parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer

parmi eux.

XX

--Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur

l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et

je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée,

que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte

tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la

jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann.

Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume

est la solitude.»

XXI

Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais

n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi,

dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa

beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la

jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi

fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive,

comment espères-tu que je te suivrai?

XXII

--Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez

nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.»

Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en

avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le

Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la

reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans

une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.

XXIII

Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux

jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient

dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec

empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple

et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa

pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui,

lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié.

XXIV

Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus

douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils,

puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait

sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle

avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et

même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants

plus que l'un et l'autre.

XXV

Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants.

L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son

esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta

fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a

jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez,

Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est

vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.

XXVI

--Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il

regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne

pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne

regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra

jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi

seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez

toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour.

XXVII

--Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez

de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous

ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces

êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous

sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance,

l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne

nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne

veulent point nous chérir sans conditions.

XXVIII

--Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus

précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent

bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes

tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur

bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous

plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort,

nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret

profond que nous ne pouvons pas définir.

XXIX

--O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais

toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps,

répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton

secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et

te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire.

Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers.

Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.»

XXX

Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres

jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la

permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha

sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne

veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec

distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous

envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.

XXXI

--C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans

son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour

avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous

rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en

un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le

soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se

croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les

aiment.

XXXII

«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que

nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le

aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète.

Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse

intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que

les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.»

XXXIII

Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles

quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann,

car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la

montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux,

irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence,

déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les

méditations et les études des doctes et vénérables fées.

XXXIV

«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille

Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons

le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre

sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence

des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres

supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un

regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et

lui déclarons la guerre.»

XXXV

Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine.

Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile

devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la

vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu

là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent

comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent,

elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se

quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.»

XXXVI

Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le

reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne

suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à

l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle

pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du

coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de

l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes

enfants pour la distraire.»

XXXVII

La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris · 第 2 / 11 段