Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adopt

LA COUPE

LUPO LIVERANI

LE TOAST

GARNIER--LE CONTREBANDIER

LA RÊVERIE A PARIS

PAR

GEORGE SAND

[Marque d'imprimeur: C L]

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1876

Droits de reproduction et de traduction réservés

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND

Format grand in-18.

Les Amours de l'âge d'or 1 vol

Adriani 1 --

André 1 --

Antonia 1 --

Autour de la table 1 --

Le Beau Laurence 1 --

Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2 --

Cadio 1 --

Césarine Dietrich 1 --

Le Château des Désertes 1 --

Le Château de Pictordu 1 --

Le Compagnon du tour de France 2 --

La Comtesse de Rudolstadt 2 --

La Confession d'une jeune fille 2 --

Constance Verrier 1 --

Consuelo 3 --

La Coupe 1 --

Les Dames vertes 1 --

La Daniella 2 --

La Dernière Aldini 1 --

Le Dernier Amour 1 --

Les Deux Frères 1 --

Le Diable aux champs 1 --

Elle et Lui 1 --

La Famille de Germandre 1 --

La Filleule 1 --

Flamarande 1 --

Flavie 1 --

Francia 1 --

François le Champi 1 --

Histoire de ma vie 10 --

Un Hiver à Majorque.--Spiridion 1 --

L'Homme de Neige 3 --

Horace 1 --

Impressions et Souvenirs 1 --

Indiana 1 --

Isidora 1 --

Jacques 1 --

Jean de la Roche 1 --

Jean Ziska.--Gabriel 1 --

Jeanne 1 --

Journal d'un voyageur pendant la guerre 1 --

Laura 1 --

Lélia.--Metella.--Cora 2 --

Lettres d'un voyageur 1 --

Lucrézia Floriani.--Lavinia 1 --

Mlle la Quintinie 1 --

Mlle Merquem 1 --

Les Maîtres mosaistes 1 --

Les Maîtres sonneurs 1 --

Malgrétout 1 --

La Mare au Diable 1 --

Le Marquis de Villemer 1 --

Ma Soeur Jeanne 1 --

Mauprat 1 --

Le Meunier d'Angibault 1 --

Monsieur Sylvestre 1 --

Mont-Revêche 1 --

Nanon 1 --

Narcisse 1 --

Nouvelles 1 --

La Petite Fadette 1 --

Le Péché de M. Antoine 2 --

Le Piccinino 2 --

Pierre qui roule 1 --

Promenades autour d'un village 1 --

Le Secrétaire intime 1 --

Les sept cordes de la Lyre 1 --

Simon 1 --

Tamaris 1 --

Tévérino.--Leone Leoni 1 --

Théâtre Complet 4 --

Théâtre de Nohant 1 --

La Tour de Percemont.--Marianne 1 --

L'Uscoque 1 --

Valentine 1 --

Valvèdre 1 --

La Ville noire 1 --

IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie,

RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5.

LA COUPE

FÉERIE

A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.

GEORGE SAND.

«Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il

y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a

de plus beau pour chaque chose.»

(_Mystère des Bardes_, tr. 7.)

LIVRE PREMIER

I

L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son

gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et

les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé

l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du

glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas

osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour

sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu.

II

Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu

le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et

allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement

écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les

pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils

n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et

devenait toujours plus rapide.

III

Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce

qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr

son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient

avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement

signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir

l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur

tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant

couru qu'on n'a pu le prendre.

IV

L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier.

Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant

toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se

briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant

résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés.

Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux

où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le

réchauffer.

V

Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont

réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils

n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige

et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues

sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant

par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une

grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis.

VI

Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux

hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les

glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient

aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les

chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne,

les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour,

et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a

trouvé dans les flancs glauques du glacier.

VII

Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le

chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se

sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu

envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si

brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses

genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus

vieille lui a dit en la menaçant:

VIII

«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé

un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes

faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal

impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en

voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas

davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et

ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises.

IX

Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi

méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous

souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il

permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les

derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage

magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la

famille des hommes et de veiller sur leur postérité?»

X

Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir

la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes

nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils

ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons.

Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures

sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos

mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race

maudite.

XI

»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique,

soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le

pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous

pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous

échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous

condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être

plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être

forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.»

XII

En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras

comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le

chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches

noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les

sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son

geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et

toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de

l'audace du chien.

XIII

Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été

dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de

cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté

dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de

neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout

est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer

le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les

fées redoutent le plus.

XIV

La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se

procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se

rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment

suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les

mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours

décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus

forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est

aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret

de la coupe d'immortalité.

XV

«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes

valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à

toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant.

Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et

qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les

animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les

plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais

entrer la mort dans notre sanctuaire?

XVI

--Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme

ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les

fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur

nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur

souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que

les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres?

Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la

destruction, j'en amène ici deux de plus?

XVII

--Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la

douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et

préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les

pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes

d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des

actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le

gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te

le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le

chercher.»

XVIII

La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle

s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et

l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en

conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis

prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun

souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la

maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et

quiconque a bu la coupe a oublié l'amour.

XIX

--Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui

ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et

je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis

tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race,

nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien

qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses

inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux

pour cela et si ses méchants instincts ont changé.

XX

--Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses

pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute

science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer.

Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore

méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid,

et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu

as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et

peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.»

XXI

Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus

d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais

leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient,

et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer

ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un

animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas

faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe.

XXII

Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se

défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la

tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était

jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle

les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à

l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa

permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle

l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.»

XXIII

Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne

voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes

allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les

canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit:

«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses,

car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles

fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant

du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère.

Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention.

XXIV

Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement

les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour

elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le

lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait

jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois

jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort,

allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme

il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons.

XXV

Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et,

voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en

rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai

et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les

mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà

presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort

était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir.

XXVI

Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait

grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner

l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé

et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se

décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle

connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais

elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un

enfant pour changer ses instincts.

XXVII

Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une

race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et

lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée

reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.»

L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit:

«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit

pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever

au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas.

XXVIII

La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui,

répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous

m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace.

Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les

vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à

toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil.

N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi

davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.»

XXIX

La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu

as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens

qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et

sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à

faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires.

La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne

connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre.

XXX

Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple,

franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas

se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant

épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à

la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit

rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et

par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour

sa mère.

XXXI

Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia;

mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui

reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir

dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien

portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se

tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit

ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que

tu n'en sauras rien faire de mieux.»

XXXII

Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua

d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus

de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu

plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces

et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans

verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait

d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses

volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient

l'amour-propre de la fée.

XXXIII

Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point,

bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée

l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les

empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit

bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir

mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses

compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les

fées sachent tout faire avec un coup de baguette.

XXXIV

Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur

est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur

agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans

jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles

gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur

plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec

les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le

plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil.

XXXV

Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants;

mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver

bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en

riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient

que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent

et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine

s'assit et les regarda sans rien dire.

XXXVI

L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit;

l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe;

l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût

fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût

découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière.

L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige,

l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des

fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles.

XXXVII

La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait

jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne

saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.»

L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il

fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse;

il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa

des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres

et d'un lit de fougère.

XXXVIII

Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie

de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les

castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit

de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en

société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une

abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de

castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations

grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_.

XXXIX

»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de

tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque,

sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont

l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre,

est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et

le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire

avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait

accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers!

XL

»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait

dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non

la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où

les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le

désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est

pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui

donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une

liberté.»

XLI

Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne

comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du

temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur

science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les

lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus

compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où

elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu

ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en

méprisant ce qui change.

XLII

Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce

qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer.

«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour

l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te

l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très

difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de

la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter

par le torrent.

XLIII

Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne

connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du

prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser

le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches

énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent,

devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre

dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute

arrive par des voies inconnues au pays des hommes.

XLIV

Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent

sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des

glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser

emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon

d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se

trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers

et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur

une grosse pierre, parlait à la foule.

XLV

Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui

est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a

péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler.

Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous

disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de

l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le

ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette

aubaine.

XLVI

La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me

tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais

lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de

blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au

pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle

vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi

une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle,

que ces jouets plairaient au petit Hermann.

XLVII

Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux

estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de

monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec

une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux

libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit

l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté

sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant

plus de quinze lieues.

XLVIII

La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour

l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les

fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles

nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce

que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le

reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire

qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont

dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs

rapts.

XLIX

Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant

dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le

Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des

mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être

bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et

sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort

gros et une robe noire tout en guenilles.

L

Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et

commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le

moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au

cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque.

C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour

mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement

fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le

faisait agir ainsi.

LI

«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui

se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le

ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez,

n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce

malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il

n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est

du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations.

LII

«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu

pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit

suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si

effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les

charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir

d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de

lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le

pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait,

une fée du premier ordre.

LIII

«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez

étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un

lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel

que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui

que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien

aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque

pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle

mort, qui ne saurait tarder.

LIV

--Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu

connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun

mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir

l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie;

autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne

dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu

m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il

arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann.

LV

Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon,

n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne

pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à

lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus,

dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il

lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à

la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il

pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain.

LVI

Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer

qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être

soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une

chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il

dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle,

elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée

haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il

s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer.

LVII

Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il

voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la

condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit

maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à

quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je

tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si

longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse

avec un beau lièvre entre les dents.

LVIII

Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que

maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le

surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt

qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa

figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur,

il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en

respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit

griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa

propre chair qu'il brûlait en effet.

LIX

Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout

vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit

la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors

pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une

si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il

y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être

volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur

inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques

qu'il planta sur le toit.

LX

Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées

n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire.

Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se

procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible,

disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une

grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans

leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était

rassasiée.

LXI

Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et

des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y

chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il

les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des

sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il

regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant

tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui

semble.»

LXII

Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées

regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le

magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre,

des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises

qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à

faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et,

dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue

oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui

apprendre à lire.

LXIII

La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses

compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un,

s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous

vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps

nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et

le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc

tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de

propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.»

LXIV

Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits

déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de

pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni

filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous

retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue,

cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre

vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai

rien pour cela.»

LXV

Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées,

et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée

un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance,

de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne

ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui

donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que

le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus

semblait être une grande fée bien laide.

LXVI

Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit

une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener

l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand

elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses

cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une

ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva

si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer

son ouvrage.

LXVII

Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe

parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui

mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira

sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui

ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine

noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir

rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait.

LXVIII

Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé.

Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si

menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais

courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le

pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même.

Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont

des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices

sans se révolter.

XLIX

»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis

bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on

m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le

marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en

méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus

belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure

et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit

d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre

Régis.

LXX

«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si

mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y

peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci

se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi,

vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim

naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que

si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et

ne m'intéressez point.»

LXXI

L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine

s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il

voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec

elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla

d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un

vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se

préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu

grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour

défendre sa vie.

LXXII

Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le

lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le

rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de

pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue

était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je

ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de

recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux

savoir demain.»

LXXIII

Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne

savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas

me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces

habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi

maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais

j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend

heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait

de l'entendre parler ainsi.

LXXIV

Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et

d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait

entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de

l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de

l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent

qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps

auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie.

LXXV

Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait

le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et

son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des

eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à

l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer

avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des

étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la

terre.

LXXVI

Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la

nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en

rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des

yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la

prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et

quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans

les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes.

LXXVII

Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son

élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui

entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns

de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à

lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus

épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la

terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres

secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées.

LXXVIII

Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il

était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir,

que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes

été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité

de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain

un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur

causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur

existence.

LXXIX

Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de

s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses

et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux.

Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours

libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur

dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se

réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par

conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles?

LXXX

Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne

l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans

connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit

le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles

une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient

l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit

mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait,

et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau.

LXXXI

Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles

s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière

d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de

toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou

croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse

de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un

enfant des hommes était devant elle.

LXXXII

Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait

comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et

on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé

songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps

voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne

se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées

s'amusaient de temps en temps à le lutiner.

LXXXIII

Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il

se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes

d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce

qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait

qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était

berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir

de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles

incantations.

LXXXIV

Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère,

car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou

effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en

dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais

lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec

dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son

chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient

lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait.

LXXXV

Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour

suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va

mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis,

répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les

fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire

des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est

ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer

de son amitié.

LXXXVI

--Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il

faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux

pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots

que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre,

et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre

après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que

la mort.»

LXXXVII

Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit

rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité

sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et

instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne

pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec

elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer

dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une

heure.

LXXXVIII

La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris · 第 1 / 11 段