--«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d’ici-bas vont

prendre fin. Si, en présence de tant d’obstination, j’ai dû permettre,

en gémissant, d’employer bien des rigueurs, ma tâche de correction

fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant

de fois sans fruit, encourt d’être séché... mais c’est à Dieu seul de

statuer sur votre âme. Peut-être l’infinie Clémence luira-t-elle pour

vous au suprême instant! Nous devons l’espérer! Il est des exemples...

Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain,

de l’_auto da fé_: c’est-à-dire, vous serez exposé au _quemadero_,

brasier prémonitoire de l’éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez,

qu’à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent

trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons

soin de préserver le front et le cœur des holocaustes. Vous serez

quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous

aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce

baptême du feu qui est de l’Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et

dormez.»

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d’un signe, fait

désenchaîner le malheureux, l’embrassa tendrement. Puis, ce fut le

tour du _fra_ redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner

ce qu’il lui avait fait subir en vue de le rédimer;--puis l’accolèrent

les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut

silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et

interdit, dans les ténèbres.

⁂

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de

souffrance, considéra d’abord sans attention précise, la porte

fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait,

en ses confuses pensées, une songerie. C’est qu’il avait entrevu, un

instant, la lueur des lanternes en la fissure d’entre les murailles de

cette porte. Une morbide idée d’espoir, due à l’affaissement de son

cerveau, émut son être. Il se traîna vers l’insolite _chose_ apparue!

Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions,

dans l’entre-bâillement, il tira la porte vers lui... O stupeur! par un

hasard extraordinaire, le familier qui l’avait refermée avait tourné

la grosse clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre! De

sorte que, le pêne rouillé n’étant pas entré dans l’écrou, la porte

roula de nouveau dans le réduit.

Le rabbin risqua un regard au dehors.

A la faveur d’une sorte d’obscurité livide, il distingua, tout

d’abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de

marches;--et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre,

une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il

n’était possible d’entrevoir, d’en bas, que les premiers arceaux.

S’allongeant donc, il rampa jusqu’au ras de ce seuil.--Oui, c’était

bien un corridor, mais d’une longueur démesurée! Un jour blême, une

lueur de rêve l’éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes,

bleuissaient, par intervalles, la couleur terne de l’air:--le fond

lointain n’était que de l’ombre. Pas une porte, latéralement, en

cette étendue! D’un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles

croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule--qui

devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient,

de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!... Pourtant,

là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la

liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c’était la

dernière.

Sans hésiter donc, il s’aventura sur les dalles, côtoyant la paroi

des soupiraux, s’efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte

des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la

poitrine--et se retenant de crier lorsqu’une plaie, récemment avivée,

le lancinait.

Soudain, le bruit d’une sandale qui s’approchait parvint jusqu’à

lui dans l’écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua,

l’anxiété l’étouffait: sa vue s’obscurcit. Allons! c’était fini, sans

doute! Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi

mort, attendit.

C’était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un

arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut.

Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l’étreinte, ayant

comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura, près d’une heure,

sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d’un surcroît

de tourments s’il était repris, l’idée lui vint de retourner en son

cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l’âme, ce divin

_Peut-être_, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle

s’était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper

vers l’évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant

d’angoisses, il avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s’allonger

mystérieusement! Et lui, n’en finissant pas d’avancer, regardait

toujours l’ombre, là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice.

--Oh! oh! Voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois,

plus lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs

chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent,

émergeant sur l’air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et

paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains

s’agitaient.

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son cœur battit à

le tuer; ses haillons furent pénétrés d’une froide sueur d’agonie;

il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d’une

veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.

Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s’arrêtèrent sous la

lueur de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur

discussion. L’un d’eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva

regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas, d’abord,

l’expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles

chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une

plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières

battantes, il frissonnait, sous l’effleurement de cette robe. Mais,

chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l’inquisiteur étaient

évidemment ceux d’un homme profondément préoccupé de ce qu’il va

répondre, absorbé par l’idée de ce qu’il écoute, ils étaient fixes--et

semblaient regarder le juif _sans le voir_!

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs

continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix

basse, vers le carrefour d’où le captif était sorti; ON NE L’AVAIT

PAS VU!... Si bien que, dans l’horrible désarroi de ses sensations,

celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort,

qu’on ne me voit pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en

considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des

siens, deux yeux féroces qui l’observaient!... Il rejeta la tête en

arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais

non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres:

c’était le _reflet_ des yeux de l’inquisiteur qu’il avait encore dans

les prunelles, et qu’il avait réfracté sur deux taches de la muraille.

En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu’il s’imaginait

(maladivement, sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il

n’était plus distant que d’une trentaine de pas, à peu près. Il reprit

donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie

douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor

effrayant.

Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu’il

appuyait sur les dalles; cela provenait d’un violent souffle d’air,

glissant sous une petite porte à laquelle aboutissaient les deux

murs.--Ah! Dieu! si cette porte s’ouvrait sur le dehors! Tout

l’être du lamentable évadé eut comme un vertige d’espérance! Il

l’examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de

l’assombrissement autour de lui.--Il tâtait: point de verrous! ni de

serrure.--Un loquet!... Il se redressa: le loquet céda sous son pouce;

la silencieuse porte roula devant lui.

⁂

--«ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d’actions de grâces,

le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui

apparaissait.

La porte s’était ouverte sur des jardins, sous une nuit d’étoiles!

sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne

prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes

bleues se profilaient sur l’horizon;--là, c’était le salut!--Oh!

s’enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont

les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait

sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons

ressuscitaient! Il entendait, en son cœur dilaté, le _Veni foras_

de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette

miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au

firmament. Ce fut une extase.

Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il

crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,--et qu’il

était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en

effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard vers cette

figure--et demeura pantelant, affolé, l’œil morne, trémébond, gonflant

les joues et bavant d’épouvante.

--Horreur! Il était dans les bras du Grand-Inquisiteur lui-même,

du vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses

larmes plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis

égarée!...

Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité

si fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal

sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que

rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait

d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait

confusément, _que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un

supplice prévu, celui de l’Espérance!_ le Grand-Inquisiteur, avec un

accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à

l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:

--«Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous

vouliez donc nous quitter!»

L’Amour sublime.

M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l’un de nos départements les

plus éclairés, siégeait au centre-gauche de notre Parlement.

Au physique, c’était un de ces hommes qui ont toujours eu l’air d’un

oncle.

Quarante-cinq ans, environ; l’encolure un peu molle, résistante

pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures,

l’âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes

diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La

lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très

fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix

bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes

«applications» de teinture qui sont de mode.

C’était le type de l’homme de nos jours, exempt de superstitions,

ouvert à tous les aspects de l’esprit, peu dupe des grands mots,

cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.

En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d’Allepraine; la

tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à

cause de l’extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête

homme;--et puis les situations se convenaient...

Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s’était

enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de

savoir-faire--sans parler de certaines circonstances dont il est

convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde

l’estimait donc, de l’estime actuelle.

Au moral, il avait les idées françaises d’aujourd’hui, les idées ayant

cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se

résumaient en celles-ci:

1º Qu’en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs

fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses,

ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette

«mysticité» qui s’efface d’elle-même--brume traversée par le soleil

levant de la Science.

2º Qu’en fait de politique, le régime royal, en France (et ailleurs),

ayant fait son temps, s’annule également, de soi-même.

3º Qu’en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser

vivre selon les règles salubres de l’honnêteté (ceci autant que

possible),--sans être hostile au Bien, c’est-à-dire au Progrès.

4º Qu’en fait d’attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant,

pérorer les gens en retard, dont le cerveau n’est pas d’une pondération

calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les

Peaux-Rouges.

Bref, c’était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos

jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont

doués d’assez d’empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer,

non-seulement sans rire, mais avec une sincérité d’accent convaincante

le mot «_Fraternité_»:--c’est-à-dire le mot le plus lucratif de notre

époque.

Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d’Allepraine, en tant que

nature, différait de son mari.

C’était une personne atteinte d’âme;--un être d’_au delà_ joint à un

être de terre. Elle était d’un genre de beauté à la fois grave, exquis

et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante,

mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus

éclairait, d’intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son

affabilité charmait,--bien qu’un peu glacée, à cause des gens dont le

sourire trop volontiers s’affine.

En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les

sentiments d’un amour auguste, d’une passion noble et profonde. Quelque

surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il

était difficile de ne pas se sentir moins qu’elle en sa présence,--et

de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de

cet être d’exception perdu en un milieu d’individus affairés. Dans les

soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère

à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un

demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.

Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi,

musicienne, elle n’aimait exclusivement et sans jamais une concession,

que cette musique dont l’aile porte les intelligences bien nées vers

ces régions suprêmes de l’Esprit qu’illumine la persistante notion de

Dieu,--d’une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute

souffrance mortelle est oubliée.

Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d’un

style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c’était

à peine si elle acceptait de figurer en d’inévitables ou officielles

fêtes. Taciturne, elle préférait l’isolement, chez elle, dans sa

chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à

prier, en chrétienne simple, pénétrée d’espérance. Privée d’enfants,

ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des

pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et

en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément

l’entraver ici, serrait, devant toutes exagérations, et non sans

sagesse, les cordons de la bourse.

M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux

vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus

encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très

excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu’il qualifiait

de féminine, mais, secrètement, n’en était point fâché. Ceci pour

plusieurs motifs concluants.

D’abord, parce que si ce genre de goûts témoignait, en elle, d’une race

«noble», le mieux est, aujourd’hui, d’absoudre, avec une indulgence

discrète (une déférence, même), ces particularités d’atavisme

destinées à s’atténuer avec les générations. On ne peut extirper,

sans danger, ces espèces de taches de naissance,--qui, d’ailleurs,

donnent du piquant à une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en

soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on

doit ne pas oublier qu’en de certains milieux influents encore, et

dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier,

négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés,

flatteurs même, et qu’ainsi l’on utilise. C’est une parure distinguée.

Ensuite, cela présente--en attendant qu’il soit trouvé mieux--des

garanties d’honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux

surtout d’un homme d’État, absorbé par des labeurs d’affaires, de

législature, etc.,--qui, enfin, «n’a pas le temps» de veiller avec

soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d’un

tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme,

une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre

les nombreuses tentations si fréquentes de l’existence moderne,

Evariste,--bien qu’hostile, en principe, à leur essence,--avait fait,

en bon opportuniste, la part du feu.--Que lui importait, après tout?

Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où

cela non-seulement ne le gênait pas, mais--redisons-le--lui pouvait

être utile, flatteur même, entre-temps, pourquoi ce clairvoyant époux

eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme

de cette maladie incurable et natale qu’on appelle l’âme?... Tout pesé,

ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.

Presque toute l’année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle

maison de l’avenue des Ternes. L’été, aux vacances de la Chambre,

Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux

environs de Sceaux. Comme on n’y recevait pas, les soirées étaient,

parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu

de solitude, cela retrempe et rasseoit l’esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances,

entouraient cette propriété d’agrément. N’étant pas insensible aux

charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures,

en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d’un

panama contre les feux de l’aurore, ne se refusait pas, tout comme

un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses

allées bordurées de rosiers, d’arbres fruitiers et de melonnières.

Puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il s’enfermait en son cabinet, y

dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du

jour, et songeait mûrement à des projets de loi--qu’il s’efforçait même

de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.

Pendant la journée, madame s’occupait des nécessiteux que le curé de la

localité lui avait recommandés;--ce qui, avec un peu de musique et de

lecture, suffisait à combler les six semaines que l’on passait en cet

exil.

Vers la fin de juillet, l’an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent,

à l’improviste, la visite exceptionnelle d’un jeune parent venu de

Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif.

Peut-être s’y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à

prévoir aujourd’hui.

M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être le cousin germain de

Frédérique. Il était plus jeune qu’elle d’environ six années. Ils

avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s’être

revus depuis l’adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs

lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant

l’un à l’autre. C’était un jeune homme assez beau, peu parleur, d’une

douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d’esprit

et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât

(mais avec sympathie) un peu «provinciales».

Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée

la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle

de M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être pareille à celle de

Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l’avait

malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre

et à l’amour assez exclusif des choses d’en haut; ceci au point que

sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait et qu’il ne

s’ingéniait en rien pour l’augmenter, ce qui confinait à l’imprévoyance.

Ce n’était pas qu’il fût né poète; il l’était plutôt _devenu_, par

un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des

plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent,

jusqu’à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S’il

acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont

nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c’était avec un enjouement qui

laissait deviner la mince estime qu’il professait pour la tyrannie bien

momentanée de ces choses. Bref, il s’était, de très bonne heure--et

ceci grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions,

de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de

sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans ses relations, c’était un cœur d’une

droiture excessive, incapable d’un adultère, d’une lâcheté, d’une

simple indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d’une

étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu’il se

jugeât quant à l’action violente, s’il eût découvert, au monde, telle

belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu’à demi, certes, il se

fût donné la peine d’être ce que les passants appellent un homme, et de

façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant,

l’incapacité de ceux qui l’eussent raillé sur les nuages de ses idées

généreuses; mais, cette belle cause il ne l’entrevoyait guère au milieu

du farouche conflit d’intérêts qui, de nos jours, étouffe d’avance,

sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit

d’élevé, de désintéressé, de digne d’être.--S’isolant donc en soi-même,

avec une grande mélancolie, c’était comme s’il se fût fait naturaliser

d’un autre monde.

Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on

s’ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour

Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il

était de la famille. M. d’Allepraine dut céder à l’invitation formelle

de passer les vacances avec eux.

En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s’étant reconnus _du

même pays_, se mirent, naturellement, à s’aimer d’un amour idéal,

aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait

presque absolument. Certes ils n’étaient pas sans tristesse; mais

leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette

tristesse.--Oh! cependant, ne pas s’être épousés! Quel éternel soupir!

Quel morne serrement de cœur!

L’épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral

crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur

accordait, douleur si rude qu’ils pouvaient se croire des élus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s’aperçut très vite de ce nébuleux

sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les

rendaient victimes. Comment l’eussent-ils dissimulé? C’était lisible en

leur innocence même--en la réserve qu’ils se témoignaient.

Evariste,--nous l’avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui

s’expliquent les choses sans jamais s’emporter, son calme énergique lui

conférant le don _d’étiqueter_ toujours, d’une manière sérielle, un

fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de

le dominer, en l’utilisant même, s’il se pouvait,--dans la mesure du

convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier

Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après

réflexion:--tout autre!

Histoires souveraines · 第 12 / 14 段