bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en
ayant même l’air de le remarquer, cette sorte d’«angélisme» futile, ce
cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d’être jaloux,
du moment où il en tenait solidement l’objet réel. Leur honnêteté,
qu’il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait
qu’être flatté, dans sa vanité d’homme de quarante-cinq ans, d’avoir
pour femme une personne, qu’un jeune homme aimait--et aimerait--_en
vain_! La _qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait
exactement. C’était une sorte d’affectif, de morbide et vague penchant,
éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance
matérielle que le vertige résulté d’un duo de musique allemande,
chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui,
Rousseau-Latouche, d’un peu de circonspection pour circonscrire ce
prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d’où il émanait, et paralyser,
d’avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes
réalités. Il était bon de temporiser. Rien d’alarmant, en cette fumée
juvénile, qui se dégageait--d’un couple de cerveaux ébriolés par une
manière de tour de valse,--dans l’azur, et qui se disséminerait de
soi-même au vent des désillusions de chaque jour.
Tous deux étaient, à n’en pas douter, d’une intégrité de conscience
aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient
incapables d’un abus de confiance, d’une déshonnête chute en nos
grossièretés sensuelles,--enfin d’un adultère, pourvu, bien entendu,
que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur
était aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre
au sérieux ces sortes de choses au point qu’ils eussent rougi de
s’embrasser en cachette comme d’une insulte mutuelle! Dès lors, tous
deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu’un doux sourire.
Il était l’homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres
d’intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient
la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle
supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer,
de laisser, enfin, s’user faute d’aliment physique, ce platonique
«amour» qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle
circonstance... irrésistible... ne leur était offerte pour ainsi dire
_de force_, n’avait rien de vraiment sérieux,--et qu’au surplus les
souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible,
qu’il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n’en resterait
entre eux trois qu’un innocent souvenir de villégiature,--agréable,
même, à tout prendre.
Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner,
au dîner, surtout dans le salon, lorsqu’on s’y attardait en
causerie,--quelle que fût la retenue froide qu’ils se témoignaient,
Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que
d’«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d’unions
futures, de nuptiales fusions célestes,--ou de choses d’un art très
élevé,--choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n’étaient, au fond, que
des rêveries, des jeux d’esprit, du clinquant.
En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation
sur un terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on
l’écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due: mais, s’il
s’agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop
peu versés en ces questions graves, et aussi d’une intelligence trop
insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette
matière.--De sorte que, par d’insensibles fissures, la conversation
glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conservateur,
et s’enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l’air de fiancés
que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d’ennuis, devenus
insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs
malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les
sphères éthérées.
C’était l’absurde s’installant dans la vie réelle.
Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en
n’ayant qu’à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue
des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme
_étranger_ chez lui. Il ne pouvait s’expliquer ce phénomène, trouvant
au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l’impalpable. Bien
souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier
Bénédict,--poliment, mais en ayant soin d’isoler Frédérique de cette
scène d’adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans
tiédeur. Et toujours le motif qui l’avait maintenu dans l’espèce de
neutralité modérée dont il avait préféré l’option dès le principe,
n’était autre que la dédaigneuse pitié qu’il ressentait, disons-nous,
pour cet immatériel amour, et qu’il eût eu l’air de reconnaître, comme
VALABLE, en s’en effarouchant. Oui, c’était un homme trop soucieux de
sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.
A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir,
vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre
inconséquence de leur part. C’est qu’il avait affaire non pas à des
amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci
l’énerva jusqu’à refroidir l’amour que Frédérique lui avait inspiré
si longtemps. Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers
l’âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très
sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L’âme prend,
alors, à leurs yeux, les proportions d’un grief: et, même amoureux,
cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.
C’est pourquoi l’idée vint à Evariste,--l’idée étrange et cependant
_naturelle!_--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur
PROUVER qu’ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d’os comme
lui, et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs
belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses
qu’idéales, se cachaient les sens purement _humains_ d’une passion
_très banale_!... Et que ce n’était pas la peine de le prendre de si
haut avec les choses terrestres, quand après tout, l’on n’en faisait fi
qu’en paroles!
Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée
d’un tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls,
aux jardins, par exemple,--alors qu’il les observait de loin, muni
d’une forte jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser,
par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait
constater leur hypocrite faiblesse!)... Malheureusement pour lui,
Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à
ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se
parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple
convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres,
Bénédict lui remettait un peu d’or, pour l’aider en ces futilités
toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées.
Evariste les trouvait au moins imbéciles.
Le fait est qu’aux yeux d’un jeune homme ordinaire, de ce que l’on
appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et
Frédérique pour une coquette s’amusant d’un provincial. Rien de
plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu’il fût,
était, positivement, plus solide que... s’ils eussent été coupables.
Evariste, qui, tout d’abord, s’était épuisé en manifestations tendres,
pour Frédérique (la sentant comme s’échapper), avait renoncé à la
lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n’en être
plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour
cette malheureuse insensée s’aigrissait en son raisonnable cœur
centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique
paraissaient n’éprouver que sous condition perpétuelle d’un sublime
Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes,
pour l’indéracinable, celle sur quoi s’émoussent tous les sarcasmes.
Il sonda le mal d’un coup d’œil: le divorce était l’unique issue!--Il
fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car Frédérique, en
bonne chrétienne, s’y fût refusée à l’amiable, le divorce étant
défendu.--L’indifférente résignation qu’elle avait mise à supporter les
cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d’avance, outre mesure,
et celui-ci ne s’illusionnait pas à cet égard.
En ces conjectures, le mieux était d’en finir le plus tôt: la situation
devenant intolérable.
L’épisode avait duré cinq semaines; c’était trop! Il en avait
par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions
normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_
réellement gris. Il fallait agir, sans le moindre retard, car
l’excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s’il se
pouvait, après le prononcé du Tribunal.
Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et
simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus
rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il,
jeter un coup d’œil sur l’état de son hôtel en l’avenue des Ternes.
M. Rousseau-Latouche, avait, tout justement, pour ami d’enfance, non
point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police
des environs, qu’il avait fait nommer à ce poste.
Il alla donc le trouver et s’ouvrit à lui, ne lui taisant rien,
lui précisant les choses telles qu’elles étaient, avec une clarté
d’élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu’il trouvait quand il
s’agissait d’élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à
dîner, en tête-à-tête.
Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se
rendît un compte exact de la situation, qu’il finit par entrevoir,
à la longue, grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette
profession.
On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne
rien brusquer, d’endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier
train du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles
d’Evariste, dont toutes les mesures étaient prises.
Il faisait une nuit d’automne, superbe, douce, bien étoilée.
On monta l’escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d’une
heure du matin: le point capital était de les surprendre, comme on dit,
_flagrante delicto_.
La porte du salon n’était pas fermée, on parlait à l’intérieur. Le
commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure
grinçât. Quel spectacle écœurant s’offrit alors, à leurs yeux hagards!
Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes
sur le balcon d’une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu’en plein midi,
contemplaient, l’un vers l’autre, l’auguste nuit de lumière, avec des
regards d’espérance, et récitaient ensemble, à l’unisson, leur prière
du soir, d’une voix lente, mais dont la terrible simplicité d’accent
semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.
A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d’une sorte
d’hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et
craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police,
reçut, entre ses bras, cet homme d’État chancelant, et d’un ton de
commisération profonde lui dit alors naïvement à l’oreille ce peu de
mots:
--Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...
La légende nous affirme (hâtons-nous de l’ajouter) qu’il se servit
d’une expression plus technique, chère à Molière.
Le fait est que pour l’honorable M. Rousseau-Latouche, ç’avait été
jouer de malheur d’être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!
Le Meilleur Amour
Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel
bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On
peut dire qu’il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d’hommes,
en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple
fut son histoire!
Ce fut en 1882, à la brune d’un beau soir de septembre, qu’Yvaine
et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d’une
barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c’était la
fille unique d’une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros
bourg de Boisfleury, près de la ville.
Ce soir-là, suivie de deux génisses et d’une demi-douzaine de brebis,
tout son troupeau, elle rentrait.
Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d’un garde-chasse
du baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière.
Tous deux, s’étant regardés, s’étonnèrent de ne pas s’être vus plus
tôt, car le bourg n’était pas à plus de deux lieues de la chaumière
du garde. Autour d’eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées,
encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois
embaumaient l’air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.
Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu’elle avait au corsage. Guilhem
lui fit présent d’une belle perdrix rouge, et l’on se sépara sur un
rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé
mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.
Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier
que l’automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans
la main qu’ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser
qu’ils s’aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu’à la fin d’octobre,
Guilhem la revit, se passionnant pour elle.
C’était un grave cœur, plein de croyances, dont les sentiments étaient
à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et
d’un babil d’oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent
avec d’innocents baisers, de doux projets de ménage.
Et c’était une longue étreinte silencieuse, lorsqu’ils se quittaient.
Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux
garde attribuait l’air nouvellement soucieux de son fils aux seules
approches du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part,
aussi, dans la vérité. L’ancien sergent lui donnait, à souper, des
conseils pour réussir au régiment.
⁂
Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer
qu’Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté,
ne pouvait être qu’incapable de sentiments bien solides.
Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s’y refusait. Certes, elle se
fût peu défendue, s’il eût voulu, d’avance, en obtenir des privautés
conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce
croyant, une sorte d’effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre
des désirs, l’emportement de la passion: de tels entraînements, trop
oublieux de l’honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les refrénait.
Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées,
qu’il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination
pour lui s’en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce
trop grave amour--qu’elle comprenait à l’étourdie, et selon d’étroites
sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»;
mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute, être comme cela,
_d’abord_.
Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle
ressentait pour lui plutôt de l’amitié que de l’amour. Cependant,
ils échangèrent la bague; elle l’attendrait. Cinq ans de fidélité!
N’était-ce pas compter sur un rêve que d’y croire, l’ayant bien
regardée? Pourtant l’idée ne vint même pas à Guilhem qu’elle pût
manquer à sa parole.
Le matin de son départ, au moment de s’éloigner vers la ville, il
lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant,
avec la croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent
si sincère qu’elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te
faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il
eut un tressaillement: c’était la promesse inespérée! Dans un élan de
tendresse profonde, il lui ferma les paupières d’un long baiser...
C’était scellé! Ils étaient mari et femme. On s’écrirait toutes les
semaines.--La vérité, c’est qu’Yvaine l’avait entrevu en uniforme
d’officier, ce qui l’avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en
pleurs, n’ayant l’un de l’autre qu’une petite photographie, tirée par
un artiste de passage, au prix d’un franc.
Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d’Afrique et dirigé sur la
province d’Alger.
⁂
Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque
aussi douce que les premiers rendez-vous. L’éloignement avait rendu
Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la
privait, et qu’elle désirait par cela même.
Puis, il y avait le devoir, maintenant qu’on s’était bien promis l’un à
l’autre.
En six mois, cependant, les pâlissements de l’absence altérèrent un
peu la constance déjà longue d’Yvaine. Elle soupirait et s’ennuyait
de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait
parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l’amitié. Ses
lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant
pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu’il
ne vivait de plus en plus que d’elle--et d’espoir. Mais quatre ans
et demi encore!... Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant.
Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis,
mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par
correspondance, pour jusqu’à son retour.
Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu,
celles-ci respirèrent plus à l’aise. La mère Blein, des plus accortes
et jolie encore, devint de mœurs un peu libres.
Si bien qu’un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il
arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.
Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s’en laissa dire par
un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l’improviste
et dut, après deux jours, la laisser seule.
Elle comprit alors, trop tard, qu’elle avait commis, _en riant trop_,
l’irréparable.--Allons, c’était fini! Que faire? S’étourdir? Elle
sentit que la vie allait l’entraîner.
Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l’installa, sans
luxe d’ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l’existence
de gros plaisirs qu’offre la province aux personnes désireuses de
«s’amuser».
Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond
du cœur, un faible pour le passé lointain qu’elle avait trahi si
follement. Les lettres douces et réchauffantes qu’elle recevait
toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui
parlaient!...
Ne sachant d’elle que ce qu’elle lui en apprenait, le soldat
continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs
qui éclairent: elle l’appréciait davantage, à présent!... De sorte que,
sans bien se rendre compte de ce qu’elle osait, elle lui répondait
avec la candeur d’autrefois, qu’elle retrouvait en lui écrivant--lui
laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du temps, qu’elle
était toujours celle qu’il avait connue.
Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer?
Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours
assez tôt? Elle devait s’efforcer de faire durer l’illusion de Guilhem
jusqu’à la fin, s’il était possible. «Il a encore trois années!» se
disait-elle;--et cela l’enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s’en
empêcher. C’était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s’il
vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle.
Soyons _heureux_ d’ici là!»--Ce qui ne l’empêchait pas, lancée comme
elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille
qui s’étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les
officiers.
Tout à coup, plus de lettres. C’était la cinquième année, aux premiers
mois seulement.
Ce silence brusque la remplit d’une angoisse violente. Saurait-il?
A-t-il appris? Elle en fut d’autant plus consternée qu’au moment où
ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l’hospice,
officiellement soignée pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie
joyeuse, et qui la défigurait.
Voici ce qui s’était passé:
Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave
amour et sûr de sa fiancée, s’était bientôt fait remarquer comme
soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour,
qu’il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite
irréprochable. Ne vivant que des lettres qu’il recevait de France, et
qui lui remplissaient le cœur, Yvaine était là, pour lui! L’absence la
multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l’y
faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les
champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l’avoir pour femme--il
l’éprouvait ainsi, d’avance, et chaque jour l’en rapprochait.
Lorsqu’il passa maréchal des logis, avec la médaille militaire, son
fier contentement se doubla de l’écrire à sa digne et chère petite
femme!... Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur,
foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales--grâce à ce
pur sentiment qu’il avait emporté du pays!... Au point d’inaltérable
confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où
parfois un mot trouble eût dû l’étonner, faisait la demande et la
réponse--et justifiait tout.
Étant supposé qu’il eût soudainement appris de quelqu’un la réalité
et qu’à force de preuves l’évidence eût fait chanceler sa foi, quel
noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement!
Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d’être
dans le vrai», n’eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que
maudissable, bien moins un ami qu’un meurtrier? Les braves lettres de
son honnête et sainte petite Yvaine, n’était-ce pas pour lui le réel
bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d’espérance,
qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie? N’était-ce pas
même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre?
En admettant que son numéro l’eût exempté du service et qu’il eût
épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses
brèves, lorsqu’il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante,
coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût
versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...
Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à
deux, si toutefois une légèreté de sa femme n’eût pas amené quelque
tragique dénouement.
Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant
réalisé, sa bonne étoile d’homme prédestiné à n’être que _réellement_
heureux l’avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans
nuage, faite d’espoir bien fondé, d’absence illusoire, de réconfortants
souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité
pardonnable de celle qu’il ne pouvait soupçonner!... _Pardonnable?_
avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou
«innocentes» ces sortes de natures?
Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu’elles ne peuvent
résister au miroir!
Et si l’on objecte que ce bonheur n’était que le fruit d’un mensonge,
nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu
fait toujours naître le bien du mal. D’ailleurs, dans ce bas monde,
quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?
Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut
réveillé par le clairon. C’était une révolte d’Arabes. Il sauta en
selle, on chargea.
L’escarmouche fut chaude; mais, moins d’une heure après, le mouvement
séditieux était réprimé.
Comme l’on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux
ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles
sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les
chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un
mort.
En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son
sabre, l’Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l’arme traversa
la poitrine de Guilhem, qui s’inclina, mourant, sur l’encolure de
son cheval, pendant que l’indigène disparaissait sous une étendue de
dattiers, au long de la route.
On l’étendit sur une civière; mais il fit signe de s’arrêter; il
n’arriverait pas vivant. C’était fini.
La pleine lune, au grand ciel africain éclairait le groupe militaire.