Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes

lupercales où les majorités--au patriotisme si lucratif, aux

éloquences foraines,--exultent si gravement, et dont la sereine

servilité,--giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons

écœurantes, philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité

comme de tout dédain,--affirme outre mesure en quelle désespérante

inanité s’aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment

ne pas comprendre, sans effort, qu’étant donnée la loi de l’innée

disproportion des intelligences, en leur diversité d’aptitudes, le

prétendu règne d’une Justice purement humaine ne saurait être jamais

que la tyrannie du Médiocre, s’autorisant, gaiement, de quoi? du

_nombre_! pour imposer l’abaissement à ceux dont le génie, constituant,

seul, l’entité même de l’Esprit-Humain, a, seul, de droit _divin_,

qualité pour en déterminer et diriger les légitimes tendances!

--Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales,

le noble songeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant

qu’ils le pouvaient, de l’énigmatique performance terrestre, résumaient

toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées:

--_Qu’importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées

d’ombres, demain disparues pour faire place à d’équivalents fantômes?_

_Qu’importe qu’elles détiennent aujourd’hui, comme hier, comme

demain, l’écorce matérielle d’un Pouvoir dont l’essence leur est

inaccessible? Nul ne peut posséder d’une chose que ce qu’il en éprouve.

Si cette chose est belle, noble,--enfin, divine d’origine, et qu’il

soit, lui, d’essence vile,--c’est-à-dire d’une prudence d’instincts

nécessairement abaissante,--la beauté, la noblesse, la divinité de

cette chose, s’évanouissant immédiatement au seul contact du violateur,

il n’en possédera que son intentionnelle profanation,--bref, il n’y

retrouvera, comme en toutes choses, que la vilainie même de son être,

que l’écœurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être: rien de

plus.--Donc il n’y a pas lieu de s’en irriter._

Tels, s’attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de

leur époque,--mais sans oublier qu’il fut des siècles pires,--et se

recueillant, chaque jour, en ces visions que l’Art le plus élevé

sait offrir aux cœurs chastes et solitaires, ces deux promis de

l’Espérance, au défi des années, s’attendaient.

Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de

nos régions, ils ne l’avaient pas constatée au début de la vie. Non.

Ces êtres d’_au-delà_ s’étaient refusés longtemps à se rendre--même aux

évidences les plus affreuses, ou, les considérant comme passagères,

les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards

encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment

eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue

la banalité sociale! C’est pourquoi leur sensibilité crédule, toute

imbue d’angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et

partagea mille mensongères--ou si médiocres «douleurs», que celles-ci

étaient indignes d’un tel nom. Longtemps il suffit, autour d’eux,

de _sembler_ dans une affliction pour que ces cœurs inextinguibles

devinssent réchauffants,--et prodigues! et consolateurs!... Ah! se

dévouer, s’oublier! quelle joie d’anges penchés sur ceux que l’on

abandonne! Qu’importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se

souvenir des «anges» que pour en critiquer, toujours un peu tard,

l’humiliante irréalité!

Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,--même sur

ces assoiffés d’amusements dont le propre est de témoigner une sorte de

rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de toutes approches

d’âmes souveraines, tant l’idée seule que celles-ci puissent encore

exister leur semble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous

deux eurent la bienveillance de toujours se tenir éloignés de ce genre

de personnes, pour leur épargner l’ennui de cette sensation toute

naturelle.

Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent

donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu’au jour mortel

où, tous deux, presque en même temps, s’aperçurent que les

suffocantes bouffées--émanant des lourds ébats de cette Médiocrité

universelle--avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches,

leurs frères, leurs «égaux»,--la plupart de leurs princes et de leurs

prêtres!...

Alors un froissement terrible d’âme les glaça, leur causa cette sorte

de lassitude sévère qu’un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le

reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires

de cet envahissement si près d’eux monté, une tentation d’inespérance

les prit, troubla leurs cœurs sacrés et peu s’en fallut qu’elle

n’assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu’au sentiment

de Dieu.

Elle ni lui n’étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs,

trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute l’Humanité

et dont le fulgurant souffle d’infini refoulerait les plus rugissantes

rafales: ce n’étaient que deux exquises intelligences, merveilleusement

douées,--que cette qualité d’épreuve fit fléchir, comme deux fleurs

sous la pluie.

Ils ne se plaignirent pas.--Seulement, ce devinrent, bientôt, deux

âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne

pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n’ont plus soif que d’exils.--«Plaindre? Comment juger!

Que sert, d’ailleurs? Instants perdus.»

Un besoin d’adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir

gagné le droit d’oublier. A peine s’ils daignent voiler parfois,

sous la pâleur d’un sourire, leur indifférence morose. Devenus d’une

clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant

plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable

comédie est terminée.

Aussi, dès l’instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils

se sont reconnus, d’un regard, et se sont aimés, sans paroles, de

cet irrésistible amour, trésor de la vie.--Oh! s’exiler en quelque

nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un

automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement

fanées, une mélancolique embellie!--Jaloux de leur secret, sûrs de

leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent,

ils disparaissent,--devant se retrouver, non dans un de leurs lourds

châteaux, où des visiteurs, encore...--mais en cette retraite bien

inconnue qu’ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs âmes,

pour y cacher leur saison de paradis.

La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de la France,

puisqu’enfin c’est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants

d’un grand jardin, formé d’une pelouse, toute en fleurs, au centre de

laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin

de marbre, l’élancée fusée de neige d’un jet d’eau.

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent

solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux

et inquiétants comme le crépuscule. Là, c’est un tel isolement des

choses!--Un rayon de l’Occident, sur les fenêtres--empourprées tout à

coup--de la blanche façade,--la chute d’une feuille qui, de la voûte

d’une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque refrain de

pêcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,--ou

la senteur, soudain plus subtile, d’une touffe de roses mouillées

qu’effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences, ailleurs

imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait

_étranges_ de la brièveté des jours.

Et, lorsqu’ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés!

alors qu’une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d’un

mutuel abandon, voici qu’ils tressaillent, ils ne savent pourquoi!

Pensifs, ils s’arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles est dissipé!...

Qu’ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l’un

à l’autre, la main, comme troublés d’une sensation mortelle! Et le

visage de la bien-aimée s’appuie, languissamment, sur l’épaule de son

ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues

pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans

l’une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

--Mais la bien-aimée,--les femmes sont ainsi,--se plaît à s’attarder,

par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà

presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

--Oh! ce parfum d’ébène, de fleurs mortes et d’ambre faible, qu’exhale,

dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complus à l’embellir,

jusqu’à l’avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures

lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries

anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils

à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux

aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux

couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d’Orient, luisent,

en éclairs livides, incrustés d’un très vieil or, des trophées d’armes

surannées.--Dans les angles, de grands arbustes des Iles. Là, le piano

d’ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous

des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés

ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes

et berceuses, qu’ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs

esprits vers d’autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu’il éprouve, et

qu’ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d’impressions

inoubliables, ils vivent là des soirées dont le charme oppresse

leurs âmes d’une sensation intime et pénétrante de leur propre

éternité. Souvent, en regardant l’ombre des objets sur les tentures

séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et

les sculptures sombres, à l’entour de quelque grand miroir,--dont

l’eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d’un astre, à

travers les vitres,--et l’inquiétude du vent, froissant, au dehors,

dans l’obscurité, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les

indéfinissables anxiétés qu’éveille en eux, lorsque l’heure sonne

distincte et sonore, le mystère de la nuit,--tout leur parle, autour

d’eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu’ils

entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne

laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée

qu’ils habitent ce qui n’a ni commencement ni fin, ils savent grandir,

de toute la beauté de l’Occulte et du Surnaturel,--dont ils acceptent

le sentiment,--l’intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises

et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui

d’un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies

délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus

en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu’un si petit

nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant,

enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute

réalisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs, et leurs

nuits seront des évocations de merveilles. Leurs cœurs, passionnés

d’idéal autant que d’éperdus désirs, s’épanouiront comme deux mystiques

roses d’Idumée, satisfaites d’embaumer les hauteurs natales à quelque

vague distance même, hélas! des Jérusalem,--en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la

plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes

à de ces déshérités--qu’en véritables originaux ils se sont donné la

peine de chercher avec un choix patient,--de même, hostiles à toutes

emphases, ils n’ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu’ils

ne se survivraient pas l’un à l’autre. Non.--Seulement, ils savent

très bien à quoi s’en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement

brillant de leur monde d’autrefois, ils ont jeté, d’un regard, à leur

ex-entourage, oublié déjà, l’adieu glacé, suprême, claustral, que la

mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui

ne s’intéressent plus. Ayant compris, _une fois pour toutes_, de quelle

atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions

se repaît la sagesse purement _terre à terre_, de quels bruissements de

hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel

ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain,

ils ont, pour ainsi dire, fait vœu de se contenter de leur bonheur

solitaire.

Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s’estimant avoir gagné

la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement.

Persuadés, non sans d’inébranlables motifs, que l’unique raison d’être,

(en laquelle ils cherchent, fatalement, à réaliser leurs _semblances_),

de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à

troubler, d’instinct, s’il leur est possible, le bonheur de ceux-là qui

savent être heureux, ces divins amants, pour sauvegarder la simplicité

de leur automnale tendresse, se sont résolus à l’égoïsme d’un seuil

strictement ignoré, strictement fermé.--Inhospitaliers, plutôt, jamais

ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les

présences,--qui sait!--des familiers Esprits émus de leur souverain

amour, en admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux

soir d’ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront,

sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,--à jamais

imprécis--et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que

leurs aïeux de l’Eden, ils n’essayeront jamais _de savoir pourquoi_

ils sont heureux, n’ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de

tentatives. Au reste, ne désirant d’autrui que cette indifférence dont

ils espèrent s’être rendus dignes, il se trouve qu’un assentiment

inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d’élection, ayant, paraît-il, mérité d’en-haut ce

privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir _quand même_ dans

l’Immortel, ces deux élus,--magnifiques, bien qu’un peu pâles,--sauront

défendre attentivement,--c’est-à-dire en connaissance de cause,--contre

toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.

Les Amants de Tolède

_A Monsieur Emile Pierre._

«Il eût donc été juste que Dieu condamnât

l’Homme au Bonheur?»

_Une des réponses de la Théologie romaine

à l’objection contre la Tache-originelle._

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures,

au fronton de l’Official, à Tolède--et, entre toutes, le

_Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule_, armoiries du

Saint-Office.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà

du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des

entrailles du palais,--enchevêtrement de profondeurs calculées sur

de subtiles déviations du sens de la montée et de la descente.--Ces

spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les

cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux

cachots, le verger même et le dortoir des familiers;--les autres, en de

longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits...--des

réfectoires, la bibliothèque.

En l’une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures

cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux,

tranchaient sur la nudité des autres séjours,--se tenait debout, cette

aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d’un

tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre

vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge,

le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le

chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts

ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le

cilice invisible qu’il ne quittait jamais, il considérait une alcôve

où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et

moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.

Autour de lui, dans l’immense palais, un effrayant silence tombait

des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l’air que les

pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d’Espagne tira l’anneau d’un timbre que

l’on n’entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa

tenture, tourna dans l’épaisse muraille. Trois familiers, cagoules

baissées, apparurent--sautant hors d’un étroit escalier creusé dans la

nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair! Mais

ces deux secondes avaient suffi pour qu’une lueur rouge, réfractée par

quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et qu’une terrible,

une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus, si affreux,--qu’on

ne pouvait distinguer ni pressentir l’âge ou le sexe des voix qui les

hurlaient,--passât dans l’entre-bâillement de cette porte, comme une

lointaine bouffée d’enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors,

les angles de soleil sur les dalles solitaires qu’à peine heurtait, par

intervalles, le claquement d’une sandale d’inquisiteur.

Torquemada prononça quelques mots à voix basse.

L’un des familiers sortit, et, peu d’instants après, entrèrent,

devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune

homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La

distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une

haute race, et leurs habits--de la plus noble élégance, éteinte et

somptueuse--indiquaient le rang élevé qu’occupaient leurs maisons. L’on

eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et Juliette!...

Avec leur sourire d’innocence étonnée,--et un peu roses de se trouver

ensemble, déjà,--tous deux regardaient le saint vieillard.

--«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas

de Torquemada,--«vous vous aimiez depuis près d’une année (ce qui

est longtemps à votre âge), et d’un amour si chaste, si profond, que

tremblants, l’un devant l’autre, et les yeux baissés à l’église, vous

n’osiez vous le dire. C’est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir

ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages

et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le

palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces.

Vous y serez bientôt et vous irez vivre, à votre rang, entourés plus

tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.

«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes cœurs d’élection! Moi

aussi, je connais l’amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés,

ses tremblements célestes! C’est d’amour que mon cœur se consume, car

l’amour, c’est la loi de la vie! c’est le sceau de la sainteté. Si

donc j’ai pris sur moi de vous unir, c’est afin que l’essence même de

l’amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous, par

les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas! que de

trop longs retards dans la légitime possession l’un de l’autre entre

les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en

devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre

pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui

est réel en votre amour, aviez soif, déjà, de l’apaiser, de l’émousser,

d’en épuiser les délices!

«Ainsi soit-il!--Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous y

passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me bénissant,

je l’espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes, c’est-à-dire à

Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des humains, au rang

que Dieu vous assigna.»

Sur un coup d’œil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement,

dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu ravie--

n’opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l’un

de l’autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très

vite l’un contre l’autre de larges rubans de cuir parfumé qu’ils

serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués cœur

auprès du cœur et lèvres sur lèvres,--bien assujettis ainsi,--sur la

couche nuptiale, en cette étreinte qu’immobilisaient subtilement leurs

entraves. L’instant d’après, ils étaient laissés seuls, à leur intense

joie--qui ne tarda pas à dominer leur trouble--et si grandes furent

alors les délices qu’ils goûtèrent, qu’entre d’éperdus baisers ils se

disaient tout bas:

--Oh! si cela pouvait durer l’éternité!...

Mais rien, ici-bas, n’est éternel,--et leur douce étreinte, hélas! _ne

dura que quarante-huit heures_.

Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur

l’air pur des jardins: les liens des deux amants furent enlevés,--un

bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule

voisine.--Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets,

graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l’austère vieillard, en

leur donnant une suprême accolade, leur dit à l’oreille:

--Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du

Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que vos

prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.

Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les

attendait; ce furent des rumeurs de joie!...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives

remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de

gêne guindée, d’assez brèves paroles, des regards qui se détournaient,

et de froids sourires.

Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels

et moururent sans postérité,--car, s’il faut tout dire, ils ne

s’embrassèrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE RECOMMENÇÂT!

La Torture par l’Espérance

_A Monsieur Edouard Nieter._

--Oh! une voix, une voix, pour crier!...

EDGAR POE (_Le Puits et le Pendule._)

Sous les caveaux de l’Official de Saragosse, au tomber d’un soir

de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, sixième prieur des

dominicains de Ségovie, troisième Grand-Inquisiteur d’Espagne--suivi

d’un _fra_ redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers

du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot

perdu. La serrure d’une porte massive grinça: l’on pénétra dans un

méphitique _in-pace_, où le jour de souffrance d’en haut laissait

entrevoir, entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de

sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu

par des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard,

un homme en haillons, d’un âge désormais indistinct.

Ce prisonnier n’était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais,

qui--prévenu d’usure et d’impitoyable dédain des Pauvres,--avait,

depuis plus d’une année, été, quotidiennement, soumis à la torture.

Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s’était

refusé à l’abjuration.

Fier d’une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses

antiques ancêtres,--car tous les Juifs dignes de ce nom sont jaloux

de leur sang,--il descendait, talmudiquement, d’Othoniel, et, par

conséquent, d’Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d’Israël: circonstance

qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants

supplices.

Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme

s’excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, s’étant

approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:

Histoires souveraines · 第 11 / 14 段