La guerre, la guerre infâme, la guerre maudite! Nous ne la
connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans
en 1859. Nous étions encore sur les bancs du collège. Son nom
terrible, qui fait pâlir les mères, ne nous rappelait que des jours de
congé.
Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soirées tièdes où
le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une
victoire avait passé sur Paris comme un souffle de fête; et, dès le
crépuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des
pétards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafés, il y avait des
messieurs qui buvaient de la bière en faisant de la politique. Tandis
que, là-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les
morts, étendus sur le dos, regardaient naître les étoiles avec leurs
grands yeux ouverts, vides de regard.
En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit,
je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la
Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait
les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire!
victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans
ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui
pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en
Italie.
J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma
mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier,
le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds
des places publiques.
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Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de
Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province,
j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose
dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé
était devenu une de nos récréations les plus passionnées.
La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par
presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la
localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les
départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures,
nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au
rendez-vous.
Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les
dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers.
Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans
les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée
d'astres à cheval eut passé devant nous.
Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait.
Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes
routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son
hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était
une fête.
Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au
pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une
giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que
la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions
la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village.
Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter,
nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des
terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment,
nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites
flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon.
Ces jours-là, on se souciait bien du collège! On faisait l'école
buissonnière, on s'amusait à tous les tas de cailloux. Et il n'était
pas rare que la bande descendît à la rivière et s'y oubliât jusqu'au
soir.
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Dans le Midi, les soldats sont peu aimés. J'en ai vu pleurer de
lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement
à la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros
négociants épaissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que
l'autorité s'en mêlât.
Chez nous, c'était la maison du bon Dieu. Ma grand'mère, qui était
Beauceronne, riait à tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le
pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et
quelle joie, lorsque ce village se trouvait à quelques lieues du sien!
On nous envoyait deux hommes, à chaque régiment. Nous ne pouvions les
garder, nous les mettions à l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas,
sans que ma grand'mère leur eût fait subir son petit interrogatoire.
Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui étaient de son pays
même. Ceux-là, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit
dîner à la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit à boire. Moi, en
rentrant du collège, je vins voir les soldats; je crois même que je
trinquai avec eux.
Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment
de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-là avait
laissé au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec
effusion ma grand'mère qui lui rappelait sa chère Beauce, tout ce
qu'il abandonnait derrière lui.
--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la
croix.
Mais il hochait douloureusement la tête.
--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me
voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouvé
bon.
Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit
oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de
retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux
dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la
bouteille.
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Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes
sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la
procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort.
Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle
certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il
couché celui-là?»
Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit
repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les
routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les
accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats.
Ils ne valaient pas le moindre pensum.
Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en
chemin. Parfois, ma grand'mère disait:
--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier?
Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il
était seul. C'était le petit.
--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la
bouteille.
--Oui, dit-il, je boirai tout seul.
Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le
verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en
murmurant:
--C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais
mieux être resté là-bas à sa place.
Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration.
Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au
fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en
attendant l'heure de la sortie.
Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des
fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait
contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte
des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la
sorte.
Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et
j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché
certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire,
victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un
ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je
l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même
récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât,
Chauvin finit par me faire de belles confidences.
Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour
lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade
militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les
casernes avaient fait une insupportable ganache.
Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases
faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et
de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs
soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la
campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon
instruction.
Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir,
sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont
les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui
sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille
soûle.
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Je questionnais Chauvin.
--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu?
--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui
n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux
ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais
on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les
voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les
Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils
voulaient mourir.
--C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser.
--Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des
sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne
voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux.
Et il se laissait aller à ses souvenirs.
--Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par
les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que
ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de
tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles,
nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre.
C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il
y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi.
Puis il reprenait:
--Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent
la chose... Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas
si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens
allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à
la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous
grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît
de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions
plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est
signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut
une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des
rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y étais.
Nous étions bien contents.
Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à
un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une
simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais:
--Et vous, n'aviez-vous jamais peur?
--Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les
autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si
l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité... Une
fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en
réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque
chose de pire.