J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux,
solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la
Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil.
L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit
bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal
palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus
abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses
puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs
se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la
vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient,
implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à
chaque heure son travail de mort.
Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent
et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes
qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la
mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de
maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes:
bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons
écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la
santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme
ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui
s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des
moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui
l'emporte.
C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti
trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un
peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans
fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale
de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le
voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la
chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale
ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus.
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Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin
perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui,
depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir,
elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion,
contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle
marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les
mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à
l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse,
victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son
éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau,
les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses.
La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les
coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au
nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La
mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes
persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent
toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise
y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes
rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts
ont des floraisons étranges.
Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes.
Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous
Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine
comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les
pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les
talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la
besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe,
les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du
Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres.
Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles
grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent
un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits
appartements.
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J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein
d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière
pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la
monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les
verdures des fosses.
Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue
d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines.
Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse
impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si
elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait
elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard
sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la
végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face
pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de
la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés.
Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront
encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le
champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les
herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes
tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés,
écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un
passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes
bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de
toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour
la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours
montant des verdures.