XI

J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux,

solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la

Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil.

L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit

bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal

palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus

abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses

puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs

se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la

vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient,

implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à

chaque heure son travail de mort.

Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent

et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes

qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la

mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de

maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes:

bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons

écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la

santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme

ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui

s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des

moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui

l'emporte.

C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti

trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un

peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans

fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale

de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le

voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la

chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale

ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus.

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Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin

perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui,

depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir,

elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion,

contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle

marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les

mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à

l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse,

victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son

éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau,

les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses.

La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les

coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au

nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La

mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes

persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent

toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise

y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes

rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts

ont des floraisons étranges.

Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes.

Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous

Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine

comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les

pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les

talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la

besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe,

les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du

Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres.

Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles

grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent

un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits

appartements.

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J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein

d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière

pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la

monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les

verdures des fosses.

Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue

d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines.

Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse

impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si

elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait

elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard

sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la

végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face

pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de

la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés.

Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront

encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le

champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les

herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes

tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés,

écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un

passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes

bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de

toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour

la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours

montant des verdures.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 66 / 78 题