XIII

.....Il est mort en chevalier, comme il a vécu.

Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous

allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques

nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dînions sous le berceau

couvert de vignes vierges, tandis que Paris, là-bas, à l'horizon,

grondait dans la nuit tombante.

Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le même

berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait à Clamart,

depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si

doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante.

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Jacques avait rencontré Madeleine à la fête de Saint-Cloud. Il se mit

à l'aimer, parce qu'elle était triste et souffrante. Il voulait, avant

que la pauvre enfant s'en allât dans la terre, lui donner deux saisons

d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de

Clamart, où les roses poussent comme des herbes folles.

Vous connaissez la maison. Elle était toute modeste, toute blanche,

perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Dès le seuil, on y

respirait une discrète affection. Jacques, peu à peu, s'était pris

d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la pâlir

davantage chaque jour, avec d'amères tendresses. Madeleine, comme une

de ces veilleuses d'église, qui jettent une lueur vive avant de

s'éteindre, souriait, éclairait de ses yeux bleus la petite maison

blanche.

Pendant deux saisons, l'enfant sortit à peine. Elle emplit le jardin

étroit de son être charmant, de ses robes claires, de ses pas légers.

Ce fut elle qui planta les grandes giroflées fauves dont elle nous

faisait des bouquets. Et les géraniums, les rhododendrons, les

héliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que

pour elle. Elle était l'âme de ce coin de nature.

Puis, à l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire,

de sa voix lente: «Elle est morte.» Elle était morte sous le

berceau, comme une enfant qui s'endort, à l'heure pâle où le soleil se

couche. Elle était morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu

où l'amour avait bercé deux ans son agonie.

______

Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à

Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le

commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais

plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté

de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la

petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis

aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au

milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement

à l'horizon.

Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les

routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux,

où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je

me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur.

En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à

la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille

et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux

yeux.

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Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie

d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes

giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient,

hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme

si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma

connaissance.

La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie

béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une

perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés.

Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette

alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont

fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du

cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les

obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des

fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves.

Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille.

J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est

resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques

dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas

quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était

morte Madeleine.

J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai

vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques,

pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le

blanc fantôme de Madeleine.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 68 / 78 题