IX

J'ai visité un campement de Bohémiens, établi en face du poste-caserne

de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande

bête de ville qui se dérange pour eux. Il m'a suffi de suivre la

foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai

même eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air

tout à fait d'imbéciles, arriver en voiture découverte, avec des

valets de pied en livrée.

Quand ce pauvre Paris a une curiosité, il ne la marchande guère. Le

cas de ces Bohémiens est celui-ci. Ils étaient venus pour rétamer les

casseroles et poser des pièces aux chaudrons du faubourg. Seulement,

dès le premier jour, à voir la bande de gamins qui les dévisageaient,

ils ont compris à quel genre de ville civilisée ils avaient affaire.

Aussi se sont-ils empressés de lâcher les chaudrons et les casseroles.

Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils ont consenti,

avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous. Une

palissade entoure le campement; deux hommes se sont placés à deux

ouvertures très-étroites, où ils recueillent les offrandes des

messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une

poussée, un écrasement. Et il a même fallu mettre là des sergents de

ville. Les Bohémiens tournent parfois la tête pour ne pas s'égayer au

nez des braves gens qui s'oublient jusqu'à leur jeter des pièces de

monnaie blanche.

Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est

plus là. Quelles gorges chaudes! Ils ont traversé la France, dans les

rebuffades des paysans et les méfiances des gardes champêtres. Ils

arrivent à Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de

quelque basse fosse. Et ils s'éveillent au milieu de ce rêve doré de

tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs

guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les

voir se dresser sur le talus des fortifications, drapés dans leurs

loques, jetant un grand rire de mépris à Paris endormi.

______

La palissade entoure sept ou huit tentes, ménageant entre elles une

sorte de rue. Des chevaux étiques, petits et nerveux, broutent l'herbe

roussie, derrière les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bâches, on

aperçoit les roues basses des voitures.

Au dedans, règne une puanteur insupportable de saleté et de misère. Le

sol est déjà battu, émietté, purulent. Sur les pointes des palissades,

la literie prend l'air, des paillots, des couvertures déteintes, des

matelas carrés où deux familles doivent dormir à l'aise, tout le

déballage de quelque hôpital de lépreux séchant au soleil. Dans les

tentes, dressées à la mode arabe, très-hautes et s'ouvrant comme les

rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des

harnais, un bric-à-brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni

couleur, ni forme, qui dorment là dans une couche de crasse superbe,

chaude de ton et faite pour ravir un peintre.

Pourtant, j'ai cru découvrir la cuisine, au bout du campement, dans

une tente plus étroite que les autres. Il y avait là quelques marmites

de fer et des trépieds; j'ai même reconnu une assiette. D'ailleurs,

pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-être

à préparer la bouillie du sabbat.

Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux très-longs,

bouclés, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vêtus de toutes les

défroques ramassées en chemin. Un d'eux se promenait, drapé dans un

rideau de cretonne à grands ramages jaunes. Un autre avait une veste

qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arraché la

queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs

longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prédilection

paraissent être des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont

fait des calottes en en coupant les ailes.

Les femmes sont également grandes et fortes. Les vieilles, séchées,

hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dénoués,

ressemblent à des sorcières cuites aux feux de l'enfer. Parmi les

jeunes, il y en a de très-belles, sous leur couche de crasse, la peau

cuivrée, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-là

font les coquettes; elles ont les cheveux nattés en deux grosses

nattes tombantes, rattachées derrière les oreilles, étranglées de

place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de

couleur, les épaules couvertes d'un châle noué à la ceinture, coiffées

d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines

barbares tombées dans la vermine.

Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un

en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets;

il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans

au plus, allait nu, absolument nu, très-grave, au milieu des rires

bruyants des filles curieuses du quartier. Et il était si sale, le

cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze

florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance.

______

Toute la bande reste impassible devant la curiosité bruyante de la

foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mère

allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un

poupon tout jaune, qui a l'air d'être en cuivre. D'autres femmes,

accroupies, regardent sérieusement ces Parisiens étranges qui furètent

dans la saleté. J'ai demandé à une d'elles ce qu'elle pensait de nous;

elle a souri faiblement, sans répondre.

Une belle fille d'une vingtaine d'années se promène au milieu des

badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles

elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue opérer. Elle a pris

la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une façon

caline, si bien que la main a fini par s'abandonner à elle. Alors,

elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pièce de monnaie dans la

main; une pièce de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et

même elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, après

avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a

pris les deux pièces de dix sous, s'en est servie pour faire des

signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot:

_Amen_, les a fait disparaître dans sa poche, une poche immense, où

j'ai entrevu des poignées de monnaie blanche.

Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un

petit morceau d'une matière rougeâtre, qui ressemble à de l'écorce

d'orange séchée; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la

personne à laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle

lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela

doit empêcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit.

Et la diablesse fait son métier avec une gravité étonnante. Si on lui

reprend une des pièces de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main,

elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables.

C'est naïf, mais le geste et l'accent sont excellents.

______

Dans la petite ville provençale où j'ai grandi, les Bohémiens sont

tolérés; mais ils ne soulèvent pas une telle émeute de curiosité. On

les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait

regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent

la tête, quand ils ont à passer dans leur voisinage.

Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de

quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un bout de

l'année à l'autre, sont habités par des tribus d'enfants déguenillés,

d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures

belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dégoûts des

gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces

gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur

quelque gros chagrin d'écolier, je fis le rêve de monter dans une de

ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles

filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin,

au bout du monde, roulant à jamais le long des routes.

X

Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin:

--Je connais un vieux savant qui s'est retiré dans une petite maison

du boulevard d'Enfer, pour y étudier en paix la cristallisation des

diamants. Il a déjà obtenu de jolis résultats. Veux-tu que je te mène

chez lui?

J'ai accepté avec une secrète terreur. Un sorcier m'aurait moins

effrayé, car j'ai une peur médiocre du diable; mais je crains

l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la

pierre philosophale me frappera d'une respectueuse épouvante.

______

En chemin, mon ami me donna quelques détails sur la fabrication des

pierres précieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais

les cristaux qu'ils ont déjà obtenus, sont si petits, et les frais de

fabrication s'élèvent si haut, que les expériences ont dû rester à

l'état de simples curiosités scientifiques. La question en est là. Il

s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procédés

plus économiques, pour pouvoir fabriquer à bas prix.

Cependant, nous étions arrivés. Mon ami, avant de sonner, me prévint

que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me

recevoir fort mal. J'étais le premier profane qui pénétrait dans le

sanctuaire.

Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai

d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hâve et abruti. Il

accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd

grognement, comme un chien qui aurait appartenu à son jeune disciple.

Nous traversâmes un jardin laissé inculte. Au fond, se trouvait la

maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les

cloisons pour ne faire qu'une seule pièce, vaste et haute. Il y avait

là un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont

je n'essayai même pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour

tout ameublement, un banc et une table de bois noir.

C'est dans ce bouge que j'ai eu un des éblouissements les plus

aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, étaient rangés

des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins à

déborder de pierres précieuses. Chaque tas était fait d'une espèce de

pierre. Les rubis, les améthystes, les émeraudes, les saphirs, les

opales, les turquoises, jetés dans les coins comme des pelletées de

cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes,

éclairaient la pièce du pétillement de leurs flammes. C'étaient des

brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses.

Et l'on eût dit des millions d'yeux de fées qui riaient dans l'ombre,

à fleur de terre. Jamais conte arabe n'a étalé un pareil trésor,

jamais femme n'a rêvé un tel paradis.

______

Je ne pas retenir un cri d'admiration:

--Quelle richesse! m'écriai-je. Il y a là des milliards.

Le vieux savant haussa les épaules. Il parut me regarder d'un air de

pitié profonde.

--Chacun de ces tas reviennent à quelques francs, me dit-il de sa voix

lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les sèmerai demain dans les

allées de mon jardin, en guise de graviers.

Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries

à poignées:

--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore

obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces émeraudes; elles sont trop

pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne

veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me désespère, c'est que

je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommencé hier mes

expériences... Dès que j'aurai réussi, l'oeuvre de ma vie sera

couronné, je mourrai heureux.

L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je

commençai à frissonner devant ce vieillard blême qui pouvait jeter sur

Paris une pluie miraculeuse.

--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois à

votre porte et à vos fenêtres de solides barres de fer. C'est une

précaution.

--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbéciles ne me

tuent avant que j'aie trouvé le diamant blanc... Ces cailloux qui

n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes

héritiers. Ce sont mes héritiers qui m'épouvantent; ils savent qu'en

me faisant disparaître, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma

fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix à ce

prétendu trésor.

Il resta songeur et triste. Nous nous étions assis sur les tas de

diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des

rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignées

d'émeraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs

doigts.

______

Au bout d'un silence:

--Vous devez mener une vie intolérable! m'écriai-je. Vous vivez ici

dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir?

Il me regarda, d'un air surpris.

--Je travaille, répondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand

je suis en gaieté, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces

cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin,

derrière une meurtrière qui donne sur le boulevard... Là, de temps à

autre, je lance un diamant au millieu de la chaussée....

Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie.

--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes

cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrière eux, puis ils se

sauvent avec des pâleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes

comédies ils m'ont données! J'ai passé là de joyeuses heures.

Sa voix sèche me causait un malaise inexprimable. Évidemment, il se

moquait de moi.

--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai là de quoi acheter bien des

femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais

la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque

part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour

cela que je laisse vivre les hommes.

Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la

fantaisie, il m'enverrait à l'échafaud.

______

Des pensées chaudes montaient en moi, sonnant à mes oreilles toutes

les cloches du vertige. Les yeux de fées des pierreries me regardaient

de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais

serré les mains sans le savoir, je tenais à gauche une poignée de

rubis, à droite une poignée d'émeraudes. Et, s'il faut tout dire, une

envie irrésistible me poussait à les glisser dans mes poches.

Je lâchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de

gendarmes dans le crâne.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 65 / 78 题