Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges,
d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond
des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat
sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison
d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière
goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte.
O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts!
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A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement
derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le
grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur
exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont
renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait,
selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de
velours du bon Dieu.»
Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des
groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges
sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et
j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le
bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille
pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les
groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit
monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts.
C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans
un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air
vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des
foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les
petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur,
au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un
cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts
passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de
ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les
sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes.
Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les
enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils
montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs
sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière;
l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors,
c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas
malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de
mordre à l'âme des morts.
Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous
les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle
mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son
amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui
semblait que son promis lui souriait.
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J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue,
oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout
amour et tout pardon.
Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le
cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de
tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur,
laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les
coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les
champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les
molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit
les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière
ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une
touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des
herbes et des feuillages.
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J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles
senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où,
comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent
que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le
pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de
chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme
celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du
dernier sommeil.
Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai
retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis
une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une
clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec
son éternel sourire, a une grâce qui attriste.
D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il
est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur
une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre
ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie,
que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant.
N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une
maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant.
C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été
le plus jeune et le plus saignant de nous.
Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est
toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu
dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son
feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes
lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le
coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée.
Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri
d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une
branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des
tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque
petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des
pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les
premières tiédeurs de l'air.
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Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette
époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence.
Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et,
derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je
lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et
de lavande.
Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui
encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me
monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce
désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer.