IV

Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges,

d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond

des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat

sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison

d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière

goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte.

O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts!

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A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement

derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le

grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur

exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont

renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait,

selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de

velours du bon Dieu.»

Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des

groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges

sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et

j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le

bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille

pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les

groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit

monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts.

C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans

un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air

vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des

foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les

petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur,

au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un

cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts

passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de

ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les

sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes.

Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les

enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils

montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs

sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière;

l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors,

c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas

malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de

mordre à l'âme des morts.

Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous

les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle

mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son

amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui

semblait que son promis lui souriait.

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J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue,

oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout

amour et tout pardon.

Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le

cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de

tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur,

laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les

coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les

champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les

molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit

les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière

ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une

touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des

herbes et des feuillages.

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J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles

senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où,

comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent

que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le

pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de

chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme

celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du

dernier sommeil.

Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai

retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis

une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une

clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec

son éternel sourire, a une grâce qui attriste.

D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il

est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur

une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre

ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie,

que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant.

N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une

maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant.

C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été

le plus jeune et le plus saignant de nous.

Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est

toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu

dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son

feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes

lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le

coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée.

Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri

d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une

branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des

tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque

petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des

pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les

premières tiédeurs de l'air.

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Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette

époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence.

Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et,

derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je

lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et

de lavande.

Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui

encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me

monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce

désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 62 / 78 题