IV

Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent

les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et

des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les

alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En

Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux

fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué

leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis.

J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées

entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais

jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir,

quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.

Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais

courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer

de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se

leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes,

que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau

télégraphique.

D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si

j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre

une hirondelle.

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C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste.

Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la

terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane,

faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le

plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de

tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe.

A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que

ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée

et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour

du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les

nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux

prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres.

La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en

fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis,

quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil

méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et

foudroie la malheureuse bête presque à bout portant.

Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux

ortolans en août, aux grives en novembre.

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Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de

novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un

mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une

trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de

collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de

longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les

unes contre les autres.

Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait,

profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles

grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres,

ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux

lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas

toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre.

Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais

mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je

ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais

sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la

nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand

brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé,

il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela

pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant

griller des côtelettes sur la braise.

Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur

pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés,

vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un

coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait

quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans

le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs

profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et

il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait

s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement.

______

Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se

détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes

facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété.

Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue

silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la

belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain

matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions

infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais,

l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner

d'autres victimes.

Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a

eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le

plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne

volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se

posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas

difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des

pinsons.

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Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert.

Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les

appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil

montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là,

sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile.

Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma

grive.

V

J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de

mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage.

Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands

yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres

roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge

folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout

des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants,

retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame

qui relève la traîne de sa robe.

Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux,

jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des

prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit

l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur

ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une

divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de

Thèbes.

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Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin.

Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se

léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se

blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas

trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande

mondaine.

Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard

dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure

droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée.

______

Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en

poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on

s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant

ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent,

sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux

clos, ronronnant d'une façon douce.

Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère

vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de

déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la

prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux

fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps

maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne

point descendre à la joie d'amour d'une mortelle.

______

Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou

marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un

compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une

fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du

soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une

nation morte.

Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras,

je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles

ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne

lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme

des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des

étincelles ardentes.

Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes

de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton.

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Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un

excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit

qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou,

pour le promener dans toutes les armoires de la maison.

Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le

petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe

ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le

rêve tout un système de philosophie.

Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à

côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis,

brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien

cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants,

l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice.

Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la

victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle

m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse,

sans un jurement.

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Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est

perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les

grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de

vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante.

Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature

perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du

mal.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 61 / 78 题