Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent
les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et
des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les
alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En
Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux
fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué
leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis.
J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées
entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais
jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir,
quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.
Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais
courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer
de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se
leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes,
que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau
télégraphique.
D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si
j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre
une hirondelle.
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C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste.
Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la
terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane,
faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le
plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de
tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe.
A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que
ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée
et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour
du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les
nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux
prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres.
La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en
fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis,
quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil
méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et
foudroie la malheureuse bête presque à bout portant.
Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux
ortolans en août, aux grives en novembre.
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Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de
novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un
mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une
trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de
collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de
longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les
unes contre les autres.
Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait,
profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles
grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres,
ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux
lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas
toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre.
Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais
mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je
ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais
sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la
nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand
brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé,
il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela
pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant
griller des côtelettes sur la braise.
Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur
pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés,
vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un
coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait
quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans
le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs
profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et
il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait
s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement.
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Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se
détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes
facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété.
Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue
silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la
belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain
matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions
infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais,
l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner
d'autres victimes.
Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a
eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le
plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne
volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se
posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas
difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des
pinsons.
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Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert.
Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les
appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil
montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là,
sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile.
Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma
grive.
V
J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de
mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage.
Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands
yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres
roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge
folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout
des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants,
retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame
qui relève la traîne de sa robe.
Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux,
jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des
prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit
l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur
ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une
divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de
Thèbes.
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Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin.
Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se
léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se
blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas
trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande
mondaine.
Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard
dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure
droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée.
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Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en
poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on
s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant
ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent,
sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux
clos, ronronnant d'une façon douce.
Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère
vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de
déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la
prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux
fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps
maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne
point descendre à la joie d'amour d'une mortelle.
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Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou
marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un
compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une
fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du
soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une
nation morte.
Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras,
je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles
ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne
lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme
des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des
étincelles ardentes.
Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes
de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton.
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Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un
excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit
qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou,
pour le promener dans toutes les armoires de la maison.
Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le
petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe
ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le
rêve tout un système de philosophie.
Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à
côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis,
brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien
cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants,
l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice.
Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la
victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle
m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse,
sans un jurement.
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Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est
perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les
grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de
vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante.
Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature
perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du
mal.