VII

Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit

discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par

les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des

moineaux.

S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui

salue le printemps.

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Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui

allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une

robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa

jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient

de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce

monde.

La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans

l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de

foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La

femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres

matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et

frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne

d'amour où la tendresse suppléait à la force.

L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui

préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des

pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de

leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches.

Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie

qui passait dans ses yeux songeurs.

--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un

ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans

laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un

métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui

réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une

sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à

moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra

pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et

cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle

d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de

muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères

envient.»

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Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les

arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent

au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements,

à l'heure où l'aubépine exhale des parfums.

Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les

arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus

hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à

terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants,

jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais

bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les

petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à

chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert.

Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux

murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous

avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels

tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur

le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un

mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais

les libres coups d'ailes des enfants de l'amour.

Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les

hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment,

conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages

d'inclination.

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Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les

voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux

premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la

meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille

et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris

de tendresse dominant le roulement des fiacres.

Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau

franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est

populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son

battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais

quelle insouciance goguenarde et aggressive.

Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards

brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît

dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène

tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il

s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre

parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le

jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en

homme pressé.

Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est

le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et

pour la civilisation moderne.

C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les

allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au

Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les

bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc

les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil.

Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il

célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages,

les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des

malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux

ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un

balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se

sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où

l'homme essaye d'enfermer la création.

En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les

tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils

essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des

animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante

sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait

gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et

poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion

songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil

roux de sa patte.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 63 / 78 题