Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit
discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par
les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des
moineaux.
S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui
salue le printemps.
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Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui
allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une
robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa
jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient
de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce
monde.
La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans
l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de
foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La
femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres
matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et
frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne
d'amour où la tendresse suppléait à la force.
L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui
préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des
pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de
leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches.
Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie
qui passait dans ses yeux songeurs.
--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un
ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans
laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un
métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui
réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une
sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à
moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra
pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et
cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle
d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de
muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères
envient.»
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Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les
arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent
au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements,
à l'heure où l'aubépine exhale des parfums.
Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les
arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus
hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à
terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants,
jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais
bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les
petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à
chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert.
Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux
murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous
avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels
tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur
le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un
mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais
les libres coups d'ailes des enfants de l'amour.
Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les
hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment,
conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages
d'inclination.
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Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les
voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux
premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la
meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille
et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris
de tendresse dominant le roulement des fiacres.
Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau
franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est
populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son
battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais
quelle insouciance goguenarde et aggressive.
Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards
brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît
dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène
tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il
s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre
parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le
jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en
homme pressé.
Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est
le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et
pour la civilisation moderne.
C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les
allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au
Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les
bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc
les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil.
Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il
célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages,
les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des
malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux
ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un
balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se
sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où
l'homme essaye d'enfermer la création.
En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les
tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils
essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des
animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante
sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait
gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et
poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion
songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil
roux de sa patte.