I
Oh! l'éternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un
crêpe au ciel de mai et de juin! On va à la fenêtre, on soulève un
coin de rideau. Le soleil est noyé. Entre deux ondées, il surnage,
blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicidé de désespoir,
et que quelque marinier céleste ramène d'un coup de croc.
Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On
a quitté Paris avec le printemps des poètes, le printemps rêvé dans le
coeur, une saison tiède, des nappes de fleurs, des crépuscules
alanguis. On arrive à la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin
de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il
faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidité pénétrante des
feuillages sur les épaules. Et quand on entre dans la grande pièce
mélancolique, où l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on
ferme portes et fenêtres, on allume un grand feu de sarment, en
maudissant les paresses du soleil.
Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu
du lac des prairies inondées, toujours le même rideau de peupliers qui
se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la buée qui les
noie. Puis, une mer grise, une poussière de pluie roulant et barrant
l'horizon. On bâille, on cherche à s'intéresser aux canards qui se
risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent.
On bâille plus largement. Les cheminées fument, le bois vert pleure
sans brûler, il semble que le déluge monte, qu'il gronde à la porte,
qu'il pénètre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de
désespoir on reprend le chemin de fer, on rentre à Paris, niant le
soleil, niant le printemps.
Et pourtant rien ne me désespère plus que ces fiacres que l'on
rencontre filant vers les gares. Ils sont chargés de malles, ils
traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on
vient de lever l'écrou.
Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les
rivières bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois.
Celui-ci va peut-être à un trou de rochers, que je connais près de
Marseille; on est bien, dans ce trou, où l'on peut se déshabiller
comme dans une cabine, et où les vagues viennent vous chercher.
Celui-là certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que
j'aime, près du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet
gratte si agréablement le gosier. Cet autre part sans doute pour
l'inconnu, ici ou là, quelque part où l'on sera très-bien, à l'ombre,
au soleil peut-être, je ne sais, enfin là où je brûle d'aller.
Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent
guère se douter qu'ils fouettent mon rêve. Eux, se disent que les
malles sont lourdes et que les pourboires sont légers. Ils ne savent
même pas qu'ils font le deuil des pauvres garçons qui passent, en
voiture dans leurs souliers, et qui sont condamnés à roussir leurs
semelles à Paris, sur l'ardent pavé de juillet et d'août.
Oh! cette file de fiacres, chargés de malles, roulant vers les gares!
cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant
leur volée! cette raillerie cruelle de la liberté traversant les
galères de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes
printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du désir
inassouvi des feuillages et des cieux libres!
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Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la
grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coupé se dirige
vers la gare de Lyon. On doit être très-bien, dans la malle de cette
dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de
choses douces, parfumées, tièdes. Je me coucherai sur quelque soie
claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai
froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi.
Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton
ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je
voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux
de la promener dans sa boîte. Elle doit aimer la violette. Je suis sûr
que son linge est parfumé à la violette. C'est exquis. Je roule au
fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creusé
mon trou dans le coin à gauche, entre le paquet des chemises et un
grand carton qui me gêne un peu. J'ai eu la curiosité de soulever le
couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille
plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis
le carton sous ma tête et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je
roule. Les bas sont à ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je
sens, à ma gauche, des objets plus résistants que je crois reconnaître
pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans
tous ces chiffons musqués!
Où pouvons-nous aller comme ça? Nous arrêterons-nous en Bourgogne?
Ferons-nous un détour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'à
Marseille? Je rêve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous
savez, celui où l'on se déshabille comme dans une cabine et où les
vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est à cent lieues
des imbéciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense
bleuissement de la Méditerranée. Il y a trois vins, en haut, au bord
du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui
dallent la mer, nous arracherons des arapèdes, du bout de nos
couteaux. Elle n'a pas l'air pimbêche. Elle aimera le grand air, et
nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai.
La malle est rudement secouée. Nous devons monter la rue de Lyon. Et
que ce sera délicieux lorsque, arrivée à Marseille, elle ouvrira sa
malle! Elle sera bien surprise de me trouver là, dans le coin, à
gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur
lesquels je suis couché!--«Comment, monsieur, vous êtes-là, vous
avez osé!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de
prison....» Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera.
Ah! nous voilà arrivés à la gare. Je crois qu'on m'enregistre....
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Hélas! hélas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule
par la pluie, avec sa grande malle, bâiller chez quelque vieille tante
de province, où elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps
frileux.