IV

La France a semé le monde de ces cimetières lointains. Aux quatre

coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos

champs de repos ne s'appellent pas seulement le Père-Lachaise,

Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos

victoires et de toutes nos défaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un

coin de terre où ne soit couché un Français assassiné, de la Chine au

Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'Égypte.

Cimetières silencieux et déserts qui dorment lourdement dans la paix

immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de

quelque hameau désolé dont les murs croulants sont encore pleins

d'épouvante. Waterloo n'était qu'une ferme, Magenta comptait à peine

cinquante maisons. Un vent affreux a soufflé sur ces infiniment

petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle

odeur de sang et de poudre, qu'à jamais l'humanité frissonnera, en les

sentant sur ses lèvres.

Pensif, je regardais une carte du théâtre de la guerre. Je suivais les

bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit

village était-il à gauche, était-il à droite du fleuve? Fallait-il le

chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans

quelque solitude large?

Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce

rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de

prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandières,

cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons

souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon.

Où est-il donc, le petit village?

[Le petit village était en Alsace. Il s'appelait Woerth.]

Nouveaux Contes à Ninon · 第 57 / 78 题